La Caravane : 450km à vélo pour promouvoir une France terre d’accueil

Voici un article qui rompt quelque peu avec nos écrits précédents. Mais c’est (toujours) pour la bonne cause! On vous parle d’un projet solidaire et engagé en vélo qui part de Lyon et va jusqu’à Paris, à la rencontre de celles et ceux qui ont ouvert leurs villages et leurs lieux de vie à des personnes exilées. Yallah !

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Terre d’Ancrages. Le collectif initié par des étudiant-e-s de l’ENS de Lyon et organisé depuis 2016 en association, affiche un objectif double. D’une part, remédier à des situations humanitaires d’urgence, auxquelles sont confronté.e.s les exilé.e.s arrivant en France. D’autre part, leur donner les moyens de se (re)construire et de s’intégrer. Terre d’Ancrages s’est épanouie dans la réalisation d’activités multiples : collectes alimentaires et vestimentaires, maraudes, mise en place d’un dispositif d’hébergement chez les particuliers, sorties culturelles, organisation d’ateliers (cuisine, peinture, slam, chorale, théâtre…). Aujourd’hui, elle porte le projet d’un voyage à vélo, de Lyon à Paris : la Caravane. A chaque étape, la compagnie se rendra dans des villes, des villages ou des structures qui ont été des lieux d’accueil pour les exilé.e.s (demandeurs d’asile, réfugié, migrant).

Le jeudi 15 juin prochain, le groupe composé de cyclistes, automobilistes et autostoppeurs s’engage dans l’aventure. Certains viennent du Congo, d’Iran, de Côte d’Ivoire, du Soudan, du Bangladesh et d’autres de France. Certain.e.s sont arrivé.e.s ici dans l’espoir de renouer avec une existence digne et sûre. D’autres ont eu la chance de naître avec l’assurance de vivre toujours en sécurité et avec dignité. Tous ont en commun l’envie de montrer qu’un vivre ensemble est possible et même souhaitable.

Tout est parti du constat suivant. Partout en France, des mairies, des associations, des collectifs, des citoyens anonymes se sont mobilisés pour venir en aide aux personnes qui y cherchent un refuge. Ce sont des citoyennes et citoyens ayant compris qu’il était dans notre intérêt à toutes et tous de bénéficier de cette richesse culturelle et sociale, apportée par des personnes venues d’ailleurs. Et qu’il était indispensable, en retour, de les aider à se reconstruire.

Tel est notre projet :

Mettre en valeur, au fil de notre parcours, cette France ouverte, dynamique et engagée, afin de montrer qu’un autre discours que celui du repli est possible.

Mettre en lumière des visages, des voix et des expériences : preuves vivantes d’une société pouvant faire face aux mutations générées par la mondialisation, à l’instabilité croissante de vastes régions du monde, et à l’accélération de la fréquence des désastres écologiques, qui ne feront qu’accentuer l’ampleur des mouvements humains à la surface du globe.

A travers douze étapes, nous sillonneront les routes françaises, allant à la découverte des initiatives locales qui ont su donner un sens fort et concret à l’idée de solidarité.

Montrottier, petite commune près de Lyon, qui a fait le choix en 2016 d’accueillir sept familles syriennes. Belleville, où œuvre Elodie et l’Effet Papillon – boutique gratuite profitant entre autres, aux hébergés des CAO et CADA Lyonnais –. Taizé, communauté religieuse où ont été accueillis des mineurs isolés après le démantèlement de la jungle de Calais. Chalon-sur-Saône, où nous rencontrerons les salariés et hébergés d’un CADA. Thorey-sur-Ouche….Venarey-les-Laumes, Tonnerre, Auxerre et Sens où nous rencontrerons des collectifs soutenant les demandeurs d’asile arrivant dans ces villes. Melun où nous pique-niquerons avec la branche locale d’Amnesty International. Morsang-sur-Orge, où nous ferons partie du cortège, dans le cadre du Carnaval des Fraternités. Savigny-sur-Orge où nous petit-déjeunerons dans un CADA géré par France Terre d’Asile…Et Paris, enfin, Paris, ses grandes avenues, sa majestueuse Tour Eiffel et ses camps où se rassemblent ceux à qui nous devons un accueil digne.

Terre d’Ancrages. C’est aussi et surtout l’écho d’un rêve, un peu réalisé à notre toute petite échelle, d’une société dans laquelle d’autres rapports humains, épurés de la haine et de la peur de l’Autre, deviennent possibles.

Y résonne une certaine idée de la citoyenneté : citoyenneté française, certes, mais de Français.e.s conscient.e.s d’appartenir à un monde dans lequel la France a eu et a un impact – pas toujours positif –. Nous reconnaissons la part de responsabilité qu’ont les Occidentaux face aux difficultés que rencontrent les pays d’où partent ceux que, arrivés sur nos rivages, nous rangeons dans la catégorie « demandeurs d’asile ».

Dans notre engagement s’exprime une certaine idée de la politique. Politique qui serait moins l’affaire des dirigeants – en lesquels nous ne croyons d’ailleurs plus –, que notre affaire, motivée par les choix et les gestes du quotidien. Elle se cristallise dans la manière dont on se comporte envers nos voisins, dont on agit au quotidien et dont on vote conformément à nos idéaux, afin de faire évoluer la société dans la direction que nous souhaiterions. Nous nous reconnaissons dans le message porté par le Sursaut Citoyen : la preuve se fera par nous.

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Martelons nos principes:

SENSIBILISER aux problématiques liées à l’immigration et à l’accueil des étrangers en France. Réfléchir ensemble, à travers l’art et l’échange, loin des discours polémiques qui cloisonnent la pensée et renforcent les préjugés.

DENONCER les failles et dysfonctionnements propres à la procédure de demande d’asile en France. Elles mènent de nombreuses personnes, pourtant en situation légale sur le territoire, ayant droit à un accueil respectueux et digne, à des situations de détresse intolérables.

MONTRER QUE C’EST POSSIBLE. La communauté Terre d’Ancrages tente depuis ses débuts de donner l’exemple d’une société riche de sa multiculturalité et de son multilinguisme. Elle porte l’image d’une France accueillante, faite d’identités diverses et en mouvement, à contre-courant du discours ambiant, tendant au repli identitaire et à la fermeture des frontières.

Des images, vidéos et textes seront publiés au fil de notre parcours, vous pourrez suivre tout cela ici : https://www.facebook.com/La-Caravane-Terre-dAncrages-118634068703505/?hc_ref=SEARCH

Si vous pouvez et souhaitez soutenir le projet, voici quelques liens qui vous permettront de le faire. En ce moment, nous avons encore besoin de casques de vélo, de porte-bagages, de sacoches…et de financement, sans lequel il nous sera difficile de partir ! L’idée de la campagne de financement participatif est de lever assez de fonds pour financer le voyage, ainsi que nous permettre de mener à bien un projet de colocation solidaire que nous aimerions mettre en place dès septembre 2017. Donc n’hésitez pas, rien ne sera perdu !

Et puis on en appelle à votre solidarité légendaire, pour nous filer un petit coup de pouce, c’est ici : cliquez là!

Notre départ est d’autant plus nécessaire dans le contexte glaçant, déshumanisant, ahurissant des situations des personnes exilées en France : Collomb en ministre de l’Intérieur qui envoie 150 CRS de plus à Calais, la répression policière qui s’intensifie jusqu’aux gazages lacrymo de certains migrants à Calais cette nuit, des centres d’enfermement pour migrants en attente d’expulsion près de Menton (tout ça complètement illégalement, of course), et toujours et encore des déportations, des séparations familiales, des renvois Dublin et tout ça et tout ça… Sans oublier Génération Identitaire qui lance un crowfunding pour empêcher les sauvetages en mer…

Bref, plus que jamais, la Caravane prend l’autre route, celle de la solidarité, de la résistance, de l’hospitalité et va crier bien fort pour se faire entendre et surtout pour ne pas se laisser prendre au piège du repli, de la haine, de la peur.

[Articles sur ce qu’il se passe en ce moment…

…à Calais : http://www.liberation.fr/…/a-calais-il-n-y-a-plus-rien-a-pa…

…vers Menton :
https://www.mediapart.fr/…/ce-lieu-secret-ou-sont-enfermes-…

…les renvois absurdes Dublin : http://www.24heures.ch/…/Famille-afghane-ren…/story/16248510

…sur Génération Identitaire, last but not least : http://www.novaplanet.com/…/generation-identitaire-s-en-pre…

 

Turquie syrienne, où l’exil recompose les villes et les vies

 

Un mois et demi, de janvier à mars 2017, à vadrouiller le long de cette somptueuse côte méditerranéenne, à s’émerveiller sans cesse des villes, des paysages, des histoires, des personnes, que nous rencontrons, à être hébergées chez elles, partager des repas, des rires, ou un narguilé… Notre magnifique expérience de la Turquie nous a permis de prendre l’ampleur de ce carrefour migratoire qu’est le pays et de rendre perceptible les intenses transformations qui l’ont traversé depuis l’arrivée des réfugiés syriens. Nous étions arrivées avec beaucoup de questionnements, pour ce premier pas hors de l’Europe : des inquiétudes concernant la situation politique en Turquie elle-même, six mois après le coup d’Etat, et des questions à notre enquête sur la situation des réfugiés : qu’est-ce que ça signifie, accueillir trois millions de réfugiés syriens, quand en France on n’arrive pas à respecter notre engagement de vingt mille réfugiés par an ? Comment cette arrivée et cet accueil transforment-ils le pays, comment se traduisent-ils dans l’administration, dans l’espace, dans les comportements des gens entre eux ; comment est-il perçu et vécu par les habitants locaux ?

En ce qui concerne les personnes ayant immigré, nous étions également curieuses de découvrir des parcours très différents de ceux que avions croisé jusque-là : sont-elles toutes « bloquées » en Turquie en attendant de rejoindre l’Europe ? restent-elles par obligation (pas assez d’argent), ou bien par choix ? Comment ressentent-elles leur intégration dans ce pays très différent du leur, et pourtant par certains aspects, bien plus proche que les pays européens ? Quel rapport entretiennent-elles avec leur pays d’origine quand celui-ci est plus près géographiquement ?

Le cœur et la tête pleines de ces interrogations, nous avons pris la route, nous fondant successivement à travers les communautés ; et tentant de comprendre les tensions politiques, culturelles et sociales qui traversent cette région qui explose de complexité et de richesse. Notre démarche pendant ce voyage a eu la particularité de nous faire rencontrer simultanément des turcs, des kurdes et des syriens, de sorte que la çorba côtoyait toujours la châkria, les Adana kebaps les shawarmas, les épinards le laurier, les cafés turcs, le café à la caradamome. Bien qu’étant ancrées en Turquie, nous avons toujours eu un pied dans ce monde syrien reformé par l’exil, ce pays arraché puis recréé sur une autre terre – car après tout, si la terre est le lieu où se forme la communauté, celle-ci peut très bien se refonder ailleurs, par l’expérience d’une guerre et d’un exil commun.

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Notre trajet en Turquie, SB

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Dîner syrien à Izmir (SB, février 2017)

 

Comment l’accueil des réfugiés a métamorphosé un pays

Celles et ceux d’entre nous qui s’évertuent à répondre aux partisans de l’extrême droite que la proportion de réfugiés que nous accueillons en France est minime, et même négligeable, se voient confirmés dans leur idée en arrivant en Turquie : la présence sur le territoire de près de trois millions, peut-être quatre, de syriens qui y ont émigré (faisant de la Turquie un des premiers pays d’accueil de réfugiés au monde) est un bouleversement majeur pour le pays, que ce soit en termes démographiques, économiques, culturels, paysagers. Appréhender concrètement cette réalité nous oblige à remettre en question notre expérience de la France : pour la première fois, on peut se représenter les réelles conséquences de l’arrivée et l’installation d’une telle proportion d’immigrés en si peu de temps. Les réalités de l’accueil sont difficiles, pour les réfugiés comme pour les locaux, mais les nombreuses initiatives politiques, mais aussi locales et associatives, portent parfois leurs fruits, et nous pouvons en apprendre beaucoup.

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Répartition des réfugiés syriens enregistrés en Turquie, en novembre 2016 (source : UNHCR)

Second élément qui défie nos représentations d’européennes : alors que le gouvernement a mis en place des camps de réfugiés aux capacités d’accueil énormes (au total plusieurs centaines de milliers de places), dans de nombreuses villes, seule une toute petite partie de la population syrienne exilée y vit[1] : environs 40 000 sur l’ensemble du territoire turc. En effet, si le camp peut constituer une première solution d’hébergement d’urgence à l’arrivée sur un territoire étranger, les réfugiés lui préfèrent bien vite une habitation en ville, fût-elle très vétuste et inconfortable, qui leur garantit la liberté de pouvoir se déplacer et travailler, d’être indépendant. Par ailleurs, les réseaux informels et la présence abondante d’autres syriens sur le territoire font que peu de personnes dorment dans la rue : les réseaux villageois et les immenses familles, caractéristiques de la société syrienne, jouent en effet un rôle majeur en termes d’entraide spontanée (car l’on finit la plupart du temps par connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui nous aide au début en nous hébergeant jusqu’à trouver mieux).

La majorité des Syriens en Turquie vivent donc dans des maisons ou des appartements, souvent dans les quartiers les plus pauvres des villes, où la présence d’un toit au dessus de leur tête ne les préserve pourtant ni de la précarité ni de l’insécurité.

Istanbul, ce sont les quartiers de Fahti, d’Ayvansaray, de Taksim, de Şişli, qui sont connus pour accueillir les plus fortes proportions de Syriens ; c’est dans ces quartiers que naissent beaucoup des initiatives de solidarité, community centers, centres culturels, associations… Depuis quelques années, la langue arabe s’impose sur les affichages ainsi que dans l’ambiance auditive de la ville (et aussi gustative, puisque chawarmas et kebaps se côtoient de près !), si bien que nous ne savons jamais en quelle langue nous adresser aux vendeurs que nous rencontrons !

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Takism (SB, janvier 2017)

Mais Istanbul, qui est la ville où vivent le plus de réfugiés en nombre (près de 500 000 enregistrés !), est tellement grouillante de monde, complexe, diffuse, que la répartition géographique des Syriens dans la ville obéit à trop de logiques différentes pour pouvoir être cartographiée. La capitale a absorbé les immigrés syriens comme tous les nouveaux arrivants, en tous ses recoins, si bien qu’ils se fondent dans la population locale, comme toutes les immenses villes-mondes. Bien sûr, les habitants locaux ont senti l’impact de la vague d’immigrés produite par la guerre syrienne, mais ce n’est qu’en participant à des logiques de transformation urbaine plus globales que les Syriens sont repérables. Par exemple, le quartier de Taksim, qui était le lieu phare des sorties et des soirées pour les jeunes stambouliottes, est aujourd’hui boudé par les locaux : une de nos hôtes fait ainsi la moue en expliquant que maintenant, l’ambiance n’est plus la même, car il y a « des Arabes partout ». Il nous faut un peu de temps pour comprendre que dans ses représentations à elle, Arabe vise aussi bien les immigrés syriens que les touristes du Golfe omniprésents à Taksim, et qu’il est associé à l’idée d’une rigueur des mœurs et d’un conservatisme religieux qui n’est pas au goût d’une jeune stambouliotte fêtarde et qui préférerait que son pays s’ouvre sur l’Europe plutôt qu’il ne se lie aux pays du Golfe – sans stigmatiser les individus, elle témoigne du fait qu’un changement massif de population peut ainsi largement impacter l’ambiance d’un quartier en l’espace de quelques années.

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Kadifikali, (SC, fév. 2017)

Izmir, contrairement à la capitale, les Syriens sont plus regroupés qu’éparpillés. La rupture est forte entre le centre-ville et le front de mer luxueux, et le quartier de Basmane bien plus populaire. C’est dans ce quartier, qui a toujours accueilli les populations étrangères, (grecques, arméniennes, roms, kurdes) que vivent la plupart des Syriens, afin de bénéficier des réseaux de solidarité et d’économie informel qui y fleurissent depuis longtemps. Ainsi, depuis quelques années, la culture arabe se repère et s’installe dans l’espace (restaurants et épiceries syriennes – pour le plus grand bonheur de nos papilles, vendeurs de tabac importé de Syrie…). Les familles vivent un peu plus haut, sur le flanc de la colline de Kadifikalı, là où rares sont les locaux qui s’aventurent : ainsi, pénétrer dans ces quartiers à Izmir, revient à pénétrer dans un tout autre monde que celui de la ville balnéaire, riante et ouverte de la côte méditerranéenne ; un monde d’immigrés et d’exilés, dont le regroupement semble recréer un autre pays international à l’échelle d’une petite colline urbaine.

 

Malgré l’aspect visiblement délabré de certaines habitations, les murs peints à la chaux offrent des variétés de teintes comme une palette vivante et vive, et les toits plats des petites maisons de pierre dessinent de superbes terrasses qui surplombent les rues et sur lesquelles ont peut voir des enfants jouer, des femmes s’affairer, des hommes fumer. Les habitants qui traversent les rues étroites et serpentines de ce labyrinthe vertical sont des enfants jouant à partir du moindre accessoire, déambulant dans les rues et dévalant les pentes, en jeunes hommes montés sur des mobylettes datant du siècle passé, des hommes moustachus, la tête couverte d’une casquette ou d’un bonnet traditionnel, avec sa flopée de véhicules tous plus inventifs les uns que les autres et dont le moteur crache des sons criards, des femmes, parfois vêtues d’une burka, chargées de sacs de course gravissant courageusement les pentes à pied, quelques marchands ambulants ou montés dans des pick-ups où s’étalent des légumes, ou à pied, portant leur stand de simit et de fromage sur leur tête dans une admirable démonstration d’équilibre défiant toutes les lois de la gravité. Ces personnes interagissent, sortent brusquement de chez elles pour aller toquer chez les voisins ou les interpeller depuis la rue, porte et fenêtre s’ouvrant et se claquant dans un tintamarre quotidien, rendant le quartier aussi bruyant et vivant qu’imprévisible.

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Kadifikali, SB, fév. 2017

Mais c’est dans le Sud, où le fardeau de l’immigration massive repose sur quelques villes moyennes, que la question de l’accueil se pose de la manière la plus brûlante. A Gaziantep, à quarante-cinq minutes de la frontière syrienne, et à moins de deux heures d’Alep, c’est la ville entière qui a changé de visage avec l’arrivée des réfugiés : elle a grandi de 80% depuis 4 ans avec l’arrivée des Syriens, qui sont aujourd’hui plus de 400 000 ! Comme les familles syriennes sont souvent plus grandes, la croissance de la population syrienne à Gaziantep est plus rapide : ainsi cette année, parmi les enfants nés à Gaziantep, il y avait plus de Syriens que de Turcs ! Ainsi depuis 2016, dans 15 villes de Turquie, le nombre de Syriens a dépassé la population totale. La présence des Syriens, comme à Istanbul, n’est pas cartographiable tant elle suit des logiques de dispersion à l’échelle de la ville, des quartiers aisés à ceux plus populaires ; et par certains aspects, Gaziantep semble être autant une extension de la Syrie au-delà de ses frontières qu’une ville turque.

La croissance démographique accélérée qu’a connue Gaziantep en cinq ans pose des problèmes en termes de gestion de la ville[3]: congestion des transports et des axes routiers, traitement des déchets… Les hôpitaux sont eux aussi saturés, d’autant plus que des personnes blessées viennent de Syrie se faire soigner à Gaziantep. Pour les habitants, le principal problème est l’augmentation des prix en flèche[4] : en l’espace de quelques années, les loyers sont devenus aussi chers qu’à Istanbul. La concurrence sur le marché de l’emploi est rude, d’autant plus que les Syriens acceptent les salaires les plus bas. Mais étonnamment, l’élément de tension qui ressort le plus dans le discours des gens locaux, c’est la saturation des espaces publics, et notamment des parcs : nous avons entendu plusieurs fois qu’il n’y aurait « plus de place pour les enfants turcs » parce que les enfants syriens occupent les espaces de jeu.

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Famille syrienne dans le parc de Gaziantep, SB, mars 2017

Malgré ces difficultés, la population reste relativement accueillante : au début de la guerre, les habitants distribuaient des couvertures, offraient leur maison… Des tensions ont commencé à poindre à partir de 2013 quand l’on s’est rendu compte que la guerre ne finirait pas de sitôt et que ce qui devait être un accueil limité dans le temps semble s’installer dans la durée… La mairie, de son côté, essaie d’innover pour faire face à ces nouvelles dynamiques urbaines : création d’un pôle dédié à la question des réfugiés, où elle emploie majoritairement des Syriens, construction de logements sociaux, d’un nouvel hôpital, ouverture des portes de l’université aux étudiants syriens…

 

 

A l’intérieur des foyers syriens : de l’attente à l’installation, de la survie à la vie

Depuis le début de la guerre civile, le gouvernement d’Erdoğan a eu envers les réfugiés une attitude d’accueil ouverte, qui ne relève pas de la simple générosité, mais bien d’une stratégie politique[5], avec un discours de propagande insistant sur les similarités culturelles et la nécessité de s’entraider entre « frères musulmans ». Ainsi, alors qu’il est impossible pour tout autre migrant (africain, iranien, afghan…) de demander l’asile en Turquie, le gouvernement a créé spécialement pour les Syriens un statut de réfugié, matérialisé par une carte d’identité, qui leur donne accès aux soins gratuits, à l’éducation gratuite pour leurs enfants, et même depuis février 2016 à un permis de travail, et à une petite aide financière. Mais dans les faits, l’abondance des nouvelles arrivées rend la procédure très longue et il faut souvent plusieurs mois pour recevoir leurs papiers. Par ailleurs, la demande doit se faire dans la première ville d’arrivée en Turquie : or, pour chercher du travail, la plupart des Syriens migrent dans d’autres villes de Turquie, où, n’étant pas enregistrés, ils redeviennent des clandestins sans aucun droit. Enfin, il est en réalité extrêmement difficile pour eux de trouver un travail officiel, ce qui les contraint à accepter du travail informel, où aucun contrôle des droits sociaux n’est exercé.

Nous avons eu maintes fois l’occasion, visitant des familles, invitées à dîner, d’entrer dans l’intérieur des maisons de familles syriennes, à Istanbul, à Izmir dans le quartier de Kadifikalı. Ce sont toujours des petites pièces carrées, sombres, aux murs blancs et épais. Les habitants les ont meublées d’un canapé, de jolis tapis qui recouvrent le  sol, et de banquettes qui forment un U sur trois des murs et sur lesquelles les invités peuvent s’asseoir, ainsi que de nombreux coussins pour soulager leur dos. Au milieu de la pièce trône un poêle, ainsi qu’une constante télé, souvent petite et épaisse comme celles d’avant les années 2000, qui passe des dessins animés en arabe ou des vieilles publicités grésillantes. Nous trouvons souvent les familles déjà toutes rassemblées dans la même pièce, sûrement pour se réchauffer, parfois parce qu’il n’y en a pas d’autres. Pas de chambres dans ces toutes petites maisons, mais souvent une deuxième pièce un peu grande avec des matelas au mur qu’on étend sans doute au sol le soir pour que la famille puisse dormir.

A Izmir, où nous avons été volontaires pendant une semaine[6] nous accompagnions nos amis syriens de l’association lors de leurs visites dans les familles, apportant des meubles, du riz ou de l’huile d’olive, selon les besoins des familles, écouter leurs histoires afin que ReVi puisse continuer de les soutenir. Le rituel est le suivant : nous arrivons chargés d’huile d’olive et de produits secs, sel, sucre, de couches, toquons aux portes. Quand les gens sont chez eux, ils nous ouvrent, nous invitent immanquablement à rentrer ; il faut alors enlever ses chaussures en grand défilé, s’entasser sur les canapés sur salon minuscule et pour nous, l’activité principale consiste à écouter la conversation se dérouler en arabe en souriant un peu bêtement à nos hôtes dont nous ne parlons pas la langue, puis nous repartons assez rapidement, remettons nos chaussures en catastrophe, et reprenons les routes pentues vers les maisons voisines.

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Visites avec ReVi, SC, fév. 2017

Vus de près, pénétrant dans leur intimité, les individus que nous rencontrons donnent tout sauf une impression de liberté comme nous l’avions hâtivement espéré depuis l’extérieur, éblouies par les couleurs chatoyantes du quartier de Kadifikali. Parler avec eux de leurs difficultés c’est au contraire plonger dans un monde de prisonniers, à la fois des dispositifs étatiques (ils attendent des réponses de l’UN, ils ne peuvent pas obtenir leur carte de réfugié ici…) et des réseaux informels desquels ils dépendent pour survivre. Özge, la chercheuse turque que nous avons rencontrée, considère même que ce quartier peut être envisagé comme un camp, en ce qu’il met en place un contrôle sur les corps et les individus. D’autres frontières, dématérialisées cette fois, qui ne sont plus faites de barbelés ou de policiers, mais qui peuvent se ressentir par les relations sociales, les réseaux de passeurs et les réseaux d’exploitation et le fait que c’est un endroit où on est piégé, à deux pas des premières îles grecques (Lesvos, Chios) pourtant inaccessibles. On est donc ici plus par nécessité que par réel choix ; et le manque d’argent est une contrainte supplémentaire pour rester en Turquie.

Dans le monde informel, en effet, l’absence de loi et de régulation laisse la place à tous les abus possibles. Les Syriens sont moitié moins payés que les Turcs pour faire le même travail, et les femmes et les enfants, encore moins. Les Syriens trouvent des emplois, pour les plus chanceux comme « kuaför » ou dans la restauration, pour les autres comme ouvriers dans les usines textiles ou de maroquinerie, secteur développé en Turquie (dont les ateliers sont en fait souvent situés dans d’obscures caves d’immeubles), ou dans des boulangeries industrielles, la distribution de pain ou des simits, ou comme collecteurs de déchets (femme, homme, enfant, tirant derrière eux un immense sac qui leur sert à collecter les déchets trouvés dans les poubelles voisines, qu’ils revendront ensuite à un centre de tri).

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Travailleurs dans la rue à Gaziantep, SB fév. 2017

C’est ainsi que nous rencontrons une famille de quatre enfants, dont les deux plus grands vont à l’école. Ils ont entamé une procédure avec l’UNHCR pour rejoindre un pays d’Europe depuis mai dernier : on leur avait dit qu’ils auraient une réponse sous sept mois, ce qui n’est toujours pas le cas. Le père travaillait dans une usine à chaussures, mais il a perdu son travail depuis peu. Comme beaucoup d’autres, cette famille a des problèmes avec le propriétaire de leur petit appartement, qui exige d’être payé immédiatement, indifférent au fait que régulièrement, selon le bon vouloir du patron, le mari était parfois payé avec un mois de retard… Tandis que le bébé gazouille dans les bras de sa mère et que les enfants jouent sagement entre eux, les parents évoquent gravement, à court d’idées réalistes, le projet de rentrer à Alep car ils ont entendu que la situation s’était calmée – mais ils n’ont plus rien là bas, leur maison a été détruite.

Devant ces situations de prise au piège, une solution est souvent envisagée par les parents pour sauver la famille de la rue et de la faim : le travail des enfants. Celui-ci est officiellement interdit en Turquie sans que rien ne soit fait pour en prévenir les causes sociales et économiques. L’autorisation pour les enfants syriens d’aller à l’école, depuis l’année dernière, n’a pas beaucoup changé ce phénomène dramatique. C’est à tel point qu’arrivées à Gaziantep, au terme d’un mois et demi de vie en Turquie, nous ne nous étonnons même plus d’être servie au restaurant, à la boulangerie, par des enfants, ni de voir des enfants fabriquer des chaussures dans les petits ateliers du bazar, ni de les voir faire le ménage dans les endroits où nous allons. Ces enfants déjà grands, déjà épuisés, déjà exploités, font partie du paysage quotidien.

Ainsi, nous rencontrons à Izmir une maman arrivée récemment, qui a émigré seule avec ses six enfants, et à qui l’association apporte de quoi se nourrir. Elle nous accueille avec enthousiasme, deux gosses dans les bras, l’aînée de dix ans très mignonne se tenant sagement à côté. Celle-ci va à l’école, et elle est toute contente de montrer à Sophie ses cahiers de turc. J’apprends alors de notre ami de l’association que deux des autres enfants de cette dame sont les gamins qui sont venus nous accoster hier alors que nous mangions au restaurant syrien : ils ont autour de six et sept ans, et comment des centaines d’autres enfants réfugiés, vendent des mouchoirs aux passants dans la rue. Ils sont les seuls à assurer à leur famille un peu de revenu.

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Enfants au travail, SB, fév. 2017

Mais les situations les plus alarmantes sont celles des gens malades. L’accès aux soins est possible pour les personnes qui ont leur carte de réfugiés, mais quand celle-ci met des mois à arriver, notamment dans les régions de forte affluence de syriens, ceux-ci sont placés dans la plus grande précarité. Nous rencontrons ainsi une mère, dont la petite fille de quelques mois a la mucovicidose, mais elle n’est pas soignée à l’hôpital car ils n’ont pas leur carte. Le patron de son mari refusant de le payer sans justification, la famille est démunie, ne pouvant ni payer le loyer, ni acheter le lait spécial dont a besoin la petite pour survivre et qui coûte le même prix que la maison… Ils ont besoin de réunir l’argent immédiatement, sans qu’il y ait aucune issue pour eux : la dame nous sert du café mais pas du thé car elle n’a pas de sucre…

Quelques semaines plus tard, dans le district d’Antalya, nous apprenons qu’il s’agit de la seule région en Turquie où les réfugiés syriens n’ont pas le droit de vivre ; mais c’est aussi une région où il y a du travail, car le climat exceptionnel permet à la région de produire des légumes toute l’année : ainsi, beaucoup, de Syriens y viennent quand même pour travailler, au risque de vivre dans l’illégalité. L’hôpital d’Antalya a ainsi a plusieurs reprises refusé d’examiner des patients très malades, même lorsque ceux-ci arrivent en ambulance.  Ce n’est que grâce à la mobilisation d’une association qui a fait jouer la pression médiatique qu’une femme gravement malade a ainsi pu être traitée. Ce même hôpital a été accusé par les médias internationaux de la mort d’un enfant syrien de cinq ans (dont le père avait pourtant des papiers !) après avoir refusé de l’examiner il y a un ou deux ans.

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Famille syrienne dans l’arrière-pays de Kas, district d’Antalya (SB fév. 2017)

Enfin, une dernière partie de la population syrienne réfugiée en Turquie, celle qui vit peut-être dans les pires conditions, habite non pas dans les  villes, mais dans des campements informels à proximité des terrains agricoles où ils travaillent. C’est avec Halkları Köprüsü, un collectif de soutien aux kurdes et aux réfugiés qui allie l’aide médicale et l’engagement politique, que nous nous y rendons. Ce « camp » (à ne surtout pas confondre avec les camps officiels de réfugiés du gouvernement : se méfier de la polysémie du mot camp qui entraîne les confusions…) se trouve dans un village à la périphérie de Manisa, à deux heures de routes d’Izmir. L’équipage est constitué d’une vingtaine de docteurs et infirmières et une dizaine de journalistes et de militants ; le but de l’expédition, car ils n’ont pas le droit de les soigner eux-mêmes, est d’examiner les habitants et de rédiger un rapport sanitaire pour faire pression sur les autorités locales afin qu’ils traitent les personnes malades et fassent des campagnes de vaccination[7]. Les habitants, en quête désespérée de revenu viennent travailler comme saisonniers dans les exploitations agricoles de la région. Leur salaire de 20 liras par jour, soit 8 dollars, revient à de l’exploitation pure et simple pour des travaux physiquement difficiles, d’autant plus que, dans la mesure où ceux qui viennent ici sont les plus vulnérables, ce sont les femmes et les enfants d’abord qui sont concernés par ce travail. Le propriétaire du champ leur octroie en échange une place sur son terrain où les dyiabaşı (chefs de réseaux informels locaux dont le rôle est de mettre en relation les migrants avec leurs employeurs) ont installé des tentes dans lesquelles ils vivent, créant ainsi des campements extrêmement insalubres sur leur lieu de travail où ils sont pratiquement emprisonnés, même s’il n’y a pas, officiellement, de contrôle. Même si nous n’avons pas pu nous aventurer dans le camp, il s’agit de l’un des pires endroits que nous ayons vus : aucune électricité, ni eau chaude, ni même potable, ne sont à disposition des habitants. Les enfants vont et viennent, maigres et agiles, les pieds nus, leurs vêtements déchirés. Les membres de l’association nous apprennent qu’une grande partie d’entre eux souffrent de pneumonie et ne sont pas traités (plusieurs nourrissons en sont d’ailleurs morts dans l’indifférence totale des autorités), sans parler des infections qu’ils peuvent attraper.

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Camp agricole de Manisa (SB, fév. 2017)

Mais, alors que de nombreux membres de l’équipe se rendent sur ce terrain très régulièrement, cette fois-ci nous nous trouvons arrêtés par la police : un nouveau décret du gouvernement stipule qu’il faut désormais une permission écrite des autorités pour pouvoir rentrer dans les camps. Les membres de l’association, même si le débat est vif, semblent majoritairement opter pour le fait de se plier aux autorités, bien conscients que quand ils seront repérés et fichés par le gouvernement, ils ne pourront plus agir pour aider la population. Nous avons également appris que la veille, les camps de Torbalı au Sud d’Izmir ont été démantelés par la police sur ordre des autorités locales, en demandant aux réfugiés de prendre une maison, alors que leurs salaires misérables ne leur permettent évidemment pas de payer un quelconque loyer. Le scandale est que les autorités, comme en Serbie, réduisent volontairement la possibilité pour les associations d’aider les réfugiés alors même qu’ils refusent de leur octroyer une aide quelconque : c’est assurer un contrôle sur les gens pour mieux les laisser souffrir en se plaçant en barrière entre eux et les personnes solidaires, dans une cruauté qui m’échappe complètement. L’explication de cela est évidemment politique : l’autorisation ne peut être donnée à des gens qui risqueraient de parler de ces camps infâmes dans les médias internationaux et dégrader ainsi l’image de la Turquie. Sans oublier le fallacieux argument de « l’appel d’air » : si les conditions d’accueil sont bonnes, cela va entrainer de nouveaux mouvements de population qui vont vouloir elles aussi venir. Mieux vaut alors laisser tout le monde dans le désastre.

Le spectacle social désastreux de la situation de certains Syriens en Turquie, comme une pièce de Brecht dont serait même absent l’humour amer qui seul la rend supportable, n’enlève pourtant rien à la chaleur de l’accueil des familles, d’autant que beaucoup de nos hôtes sourient et bavardent volontiers, à grand renfort de gestes énergiques des mains, sans jamais se départir de leur humour et de leur sens de l’hospitalité. Les moments les plus difficiles sont les moments de silence qui s’installent entre parfois nous quand les traducteurs ont du mal à relancer la conversation : quand par moment, notre hôte se tait, nous regardant à peine, répondant laconiquement aux réponses et d’une petite voix faible, comme si son sens de l’accueil s’essoufflait autant que son énergie.

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Chez notre amie Rosalin à Izmir, fév. 2017

 

Arrachements, attachements, enracinements : portraits de relations à la Turquie, pays frère et étranger

Dans ce quotidien de l’exil, cet atterrissage dans une société étrangère qui balaie le confort d’une vie installée, les individus aux situations très diverses (certains ont déjà un travail, leurs enfants vont à l’école et parlent turc ; d’autres sont au chômage depuis des mois et ne parviennent pas à inscrire leurs enfants) se démènent pour assurer à eux-mêmes et leur famille un avenir décent, que ce soit en espérant que la situation s’améliore là où ils sont, ou en pariant qu’elle sera meilleure ailleurs. Finalement, comme dénominateur commun, c’est l’attente que les choses aillent mieux, à la maison en Syrie comme ici et maintenant, qui caractérise l’existence et la façonne tout entière, moins une attente de quelque chose en particulier qu’une attente endossée comme condition.

La Turquie n’est plus autant le pays de transit qu’elle a été lors des grandes routes migratoires (2013-2015). Finies, les escales de quelques semaines ou mois à Istanbul, le temps de gagner un peu d’argent, avant de se lancer dans la traversée en suivant le mouvement de masse (le parcours qu’ont connu la plupart des personnes que nous avons croisées en Europe) : l’accord de mars 2016 a mis fin au corridor et aux espoirs de nombreuses personnes. Certains n’ont pourtant pas renoncé à leur projet : deux hommes kurdes d’un certain âge que nous rencontrons dans la rue, lors de notre première promenade à Basmane, nous confient leur intention de prendre la mer dès que le temps sera plus clément. La Turquie sera ainsi une escale, un peu longue, un mauvais souvenir dans une vie meilleure qu’on fantasme depuis l’autre côté de la rive.

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Vue sur la mer depuis Kadifikali, SC fév. 2017

De nombreuses familles ont opté pour la solution la moins dangereuse et ont demandé à faire partie du programme de resettlement  : elles attendent depuis des mois d’obtenir un visa vers Europe ou l’Amérique du Nord, mais la bureaucratie, la lenteur administrative, le flot de milliers de demandes toutes plus légitimes les unes que les autres ralentit voire bloque la procédure, et l’espoir de se voir un jour accorder une traversée légale vers l’étranger s’éloigne chaque jour un peu plus. Certaines familles ont pu aller au Canada grâce au système des « 5 sponsors »[8] mais l’attente est longue de plus d’un an pour obtenir une réponse : c’est pourtant le dernier échappatoire qu’il reste à la famille de nos amis Zak, Nuseybe et Mohammed, après que leur tentative de rejoindre l’Europe par bateau a échoué à l’été 2016. D’autres personnes ont pu partir grâce à un visa étudiant, comme le fils de notre amie Sohir rencontrée à Istanbul qui a pu envoyer son fils lycéen Mohammed étudier aux Etats-Unis, où il est hébergé par une famille. Elle attend quant à elle de le rejoindre, ayant effectué sa demande de visa il y a presque un an – mis en suspend par l’ombre au tableau que représente le Muslim Ban de Trump. L’ avenir de sa réunification avec son fils prend alors la forme d’un grand et terrible point d’interrogation.

En attendant, et d’autant plus que l’espoir de voyager se réduit avec le temps, il faut bien se mettre à vivre, à travailler, à se sociabiliser. La nécessité de gagner de l’argent met les personnes en recherche d’un travail à tout prix, même dans les conditions insupportables que nous avons décrites. Les personnes diplômées ou douées en langues ont cependant une chance de se reconvertir dans l’humanitaire, puisque les ONG cherchent à employer des syriens. Certains réussissent même à exercer, par ce biais, leur profession d’origine : Douah, professeure d’anglais en maternelle, a ainsi pu trouver un poste dans une des écoles que l’UNICEF a ouvertes à Izmir pour les enfants syriens ; Rosalin, étudiante en littérature française, s’est reconvertie en professeure d’arabe. C’est également ainsi que nous avons rencontré Zak et Nuseybe : à Revi, la principale ONG d’Izmir, Zak est salarié et Nuseybe donne des cours d’arabe pour les volontaires. Dans leur étonnante famille où sept frères et sœurs ont émigré ensemble en Turquie, chacun des membres travaille pour une ONG différente (Mercy Corps, l’UN, MSF…), où leur trilinguisme en arabe, turc et anglais ainsi que leurs qualités humaines sont très précieux.

L’engagement associatif n’obéit cependant pas qu’à une nécessité financière. Nos amis ont à cœur de s’engager pour aider leurs concitoyens pourtant inconnus que la guerre a placé dans ces situations invivables. Parfois, le fait de venir du même pays que tous les patients ou les bénéficiaires de l’association rend la situation encore plus difficile psychologiquement peur eux : je suis très admirative de l’attitude de Zak face à toutes les personnes que nous avons visitées avec lui, qui s’accrochent à lui comme à une bouée de sauvetage ; il garde toujours son calme face aux situations désespérées et trouve même des solutions[9]. De nombreux Syriens comme eux s’engagent comme bénévoles, montent des projets de sensibilisation à la condition des exilés à travers l’art, des médias en ligne : les community centers d’Istanbul (Small Projects Istanbul, Ad.dar, Yusra…) montrent comment des Syriens, des Palestiniens et des internationaux, parfois des locaux, se rencontrent et se mobilisent pour recréer une vie communautaire, combler les lacunes scolaires des enfants, apprendre le turc et l’anglais aux adultes, parfois même donner un peu de travail aux personnes les plus vulnérables en lançant des projets de développement[10] (ici) et souvent chacun est ainsi à la fois volontaire et bénéficiaire, car tout le monde s’enrichit du travail et de la présence des autres.

Ces réseaux de solidarité et d’amitié recréent à petite échelle un univers familier, et chaleureux, qui rend plus douce supportable la vie en exil. Ad.dar () fut pour nous, à Istanbul, un havre de paix et d’accueil inconditionnel, un lieu où n’importe quel étranger comme nous peut juste arriver par curiosité, finir par rester des jours entiers, partager du zaatar, des notes de guitare, et la vie du petit groupe d’irréductibles habitués, et se sentir bien parmi eux.

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Soirée à Ad.dar, SC, janv. 2017

Des exemples d’intégrations donnent espoir dans la capacité des personnes à se reconstruire dans l’exil : le plus probant d’entre eux est celui de Mohammed, palestinien né et grandi en Syrie, arrivé il y a 4 ans, qui a trouvé un bon travail et s’est fiancé avec une jeune femme turque avec laquelle il compte s’installer ici : il imagine avec moi, les étoiles dans les yeux, à quoi ressemblera son mariage prochain, mélange de tradition turque et palestinienne ! « For me, it was very important to integrate the society I live in », dit-il comme s’il s’agissait d’une affaire de principe. De même, Maria, jeune femme syrienne francophile rencontrée dans un community center à Istanbul, a trouvé un travail à la hauteur de son diplôme, dans une compagnie d’agent immobilier elle-même tenue par un syrien. Elle n’hésite pas à nous confier avec grand enthousiasme son amour pour Istanbul : « I love Istanbul ! It’s like Damascus : the buildings, the atmosphere, the spirit is the same. I feel like I haven’t left home !”. Ce même discours se retrouve chez de nombreuses personnes : notre amie Sohir, qui pourtant a vécu des moments difficiles dans ses premières années à Istanbul, dit qu’elle commence à bien aimer la ville, développer ses petites habitudes. Elle est déterminée à apprendre le turc et à développer de vraies relations avec ses voisins, plus que des sourires échangés de loin. « The culture is so close to us ! », dit-elle, « sometimes, I think I’m in Syria ».

A Gaziantep, les Aleppins peuvent également apprécier la forte ressemblance entre leur ville d’accueil et leur ville d’origine : “Everything is the same : the old town, the buildings, the food (but our lahmacun is much better), even the castle is exactly the same !”, plaisantent nos amis réfugiés à Gaziantep. L’un d’eux, Ahmad, qui travaille maintenant pour MSF, considère Gaziantep comme sa ville d’adoption ; il parle bien le turc, et en attendant de peut-être partir un jour pour l’étranger, il est vraiment heureux ici. « Of all my friends scattered across Syria, Europe, America, I’m the only one who is happy !’ dit-il en souriant largement. Pendant toute une journée, il nous conduit aux quatre coins de Gaziantep, heureux de nous faire découvrir les spécialités locales : du lahmacun turc aux baklavas en passant par l’histoire de la résistance des Antepins à l’Empire colonial français, il partage avec nous son attachement aux lieux !

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Visite du château de Gaziantep avec Ahmad, mars 2017

Ainsi l’ancrage en Turquie se fait-il, selon les individus, bon gré, mal gré, parfois réservant de belles surprises et de belles rencontres. Si les conditions de vie sont sûrement plus dures qu’en Europe, beaucoup soulignent les éléments positifs à rester dans leur région géographique : la culture est proche, le turc contient 40% de mots arabes même si les langues sont très différentes, l’ambiance dans les villes se ressemble, l’islam est prédominant dans la société, la nourriture est similaire. Finalement, le sentiment d’exil peut être moindre quand il n’y a pas de choc culturel et les personnes qui le redoutent affirment que, pour cette raison, elles préfèrent rester au Moyen-Orient.

On retrouve un troisième profil parmi tout l’éventail des situations, des désirs et des peurs, évidemment individuels et impossibles à généraliser, qui nous ont été exprimés parmi les personnes que nous avons rencontrées : celles qui veulent rester près de leur maison momentanément inaccessibleAller en Europe, dans l’imaginaire de beaucoup, c’est s’éloigner définitivement, renoncer à la Syrie, et au retour comme possibilité. C’est tourner une page qu’ils ne sont pas prêts à tourner. Rester en Turquie, c’est être près de chez soi, au cas où, les combats se calment, les hostilités s’apaisent, même un petit peu.

A Gaziantep, et dans toute la région frontalière, la situation est particulière : un nombre époustouflant d’ONG syriennes y ont déplacé leur siège social afin d’opérer en sécurité. Elles sont gérées par des Syriens et ils sont les seuls à y travailler, et toute l’action humanitaire est dirigée vers la Syrie. Psychologiquement, cela a pour conséquence de placer ces personnes dans une optique où leur regard est constamment tourné vers la Syrie, comme s’ils n’en n’étaient jamais partis : certains salariés font même régulièrement des allers-retours.

 

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Clinique du Docteur Mounir, Gaziantep, mars 2017

Gaziantep devient alors un simple prolongement au-delà de la frontière de leur pays d’origine, et ils peuvent avoir un mode de vie très similaire à celui qu’ils avaient chez eux, outre le déclassement social que la guerre a produit. Ainsi, Ola, qui était étudiante en littérature anglaise à Damas et aujourd’hui travaille pour l’ONG syrienne Bonyan, nous avoue-t-elle qu’elle ne fréquente aucune personne turque, mais uniquement des Syriens, à la rigueur des internationaux, et qu’elle n’a absolument pas l’intention d’apprendre la langue, préférant se concentrer sur l’anglais pour son travail. C’est également dans cette région que se trouvent les hôpitaux qui permettent de soigner une partie des civils blessés, qui obtiennent un droit de passer la frontière le temps de leur convalescence, et devront rentrer chez eux en Syrie une fois leur traitement terminé : ainsi, dans la clinique du Docteur Mounir (chirurgien de Der-ez-Zor qui a ouvert à Gaziantep un centre d’hébergement pour les civils syriens blessés), seule une moitié des patients restera en Turquie une fois qu’ils auront été guéris, les autres rentreront chez eux malgré la guerre.

Depuis que la Turquie intervient dans la guerre syrienne (été 2016), elle a réussi à établir une « zone de sécurité » au Nord du pays  dans les territoires récupérés à l’Etat Islamique : cette région, peuplée de 2000 personnes quand ils l’ont reprise, en compte 40 000 aujourd’hui (six mois plus tard). Ainsi, dès qu’ils en ont l’occasion, une bonne partie des syriens du Sud de la Turquie retournent dans leur pays. A Jarabuluz, juste à la frontière, la mairie de Gaziantep a aidé une municipalité locale à se mettre en place. Même si, depuis que la frontière est fermée, retourner en Syrie signifie faire un choix de retour définitif, des dizaines de milliers de personnes l’ont fait des la majorité des exilés le feront dès qu’ils en auront l’occasion. Tout le travail de ces ONG vise à conjurer le sentiment d’abandon que certains peuvent avoir en participant à la reconstruction, physique et institutionnelle, de leur pays.

 

Sarah

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Gaziantep (SB mars 2017)

Conclusion

La proximité géographique des deux pays (Syrie, Turquie) peut en partie expliquer ce « système » d’accueil – larges dispositifs de camps, statut de réfugié, voire nationalisation de certains Syriens – d’une part parce que ceux qui sont aujourd’hui réfugiés en Turquie pourront plus facilement retourner en Syrie quand un compromis de paix sera trouvée – ce sur quoi comptent un bon nombre de Turcs et de Syriens.  Ensuite, parce que la migration vers le pays le plus proche (comme la majorité des migrations qui s’opèrent du Sud vers le Sud, et en général vers le pays le plus proche) en dit long sur les situations d’urgence que ces personnes ont fui. En effet, il n’est pas question là de « rêve d’Europe », d’aller très loin pour s’enfuir, mais juste de se réfugier, le plus près et le plus rapidement possible, en prenant en compte les réseaux sociaux et familiaux déjà existants. C’est ainsi que les pays frontaliers que sont la Jordanie, le Liban et la Turquie sont ces trois pays qui accueillent le plus de réfugiés syriens, dans une région aux conflits qui s’enlisent dans les violences et les durées – Israel et Palestine, guerre du Liban et renouveau de la guerre en 2008, attentats en Turquie – sont aussi les plus touchés, ceux qui ont du déployer le plus d’efforts. En se penchant un peu, on pourrait apercevoir la Syrie depuis Gaziantep – en tout cas, les panneaux d’information sur les routes nous le rappellent assez. On est si près, et pourtant, si loin, si inaccessible.

La difficulté de l’exil est-elle moins grande pour celui qui est resté en Turquie, à Gaziantep qui plus est, que celui qui est allé se perdre en Europe, le long des barbelés dissuasifs ? Être près de la Syrie est-ce une garantie pour y retourner ? Comment imaginer les décennies futures dans ce pays qui n’en finit pas de souffrir et de mourir ? Pourtant, ici, en Turquie, c’est toute une partie de sa population qui tente de s’accommoder de ce qu’elle a pu trouver, de ce qu’on a pu lui donner et permettre.  Les yeux rivés vers ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, attentif à toute forme de rumeur ou de nouvelle qui permettrait un retour – quand bien même il ne leur reste pas grand-chose. Mais malgré cet incessant conflit aussi complexe à saisir que actif (il suffit de jeter un œil à la Syrian Civil War Map pour se rendre compte que les zones de conflits se déplacent, que les lignes bougent, que les combats ne s’arrêtent presque jamais), « l’exil devient un lieu qui est la somme de tous les lieux traversés par l’exilé. […] Il y a dans cette expérience d’un « habiter là où je vis » un trait de notre modernité que nous pouvons tous, à différents degrés, vivre et ressentir.

Autrement dit, la dépossession que suppose l’exil n’empêche pas d’autres formes d’appropriation : celle de son logement, de ses relations, de ses pratiques, ses connaissances, ses habitudes. Car la vie doit bien continuer, qu’importe le lieu, qu’importe la durée.

 

Sophie

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SC, fév. 2017

 

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[1] Ces camps officiels sont gérés par AFAD, un organisme gouvernemental qui exerce un monopole complet sur la gestion des réfugiés – aucune ONG ou organisation internationale, n’est autorisée à entrer dans ces camps contrôlés de près par le gouvernement, et l’UNHCR est contraint de se contenter d’aider depuis l’extérieur en fournissant du matériel aux acteurs d’AFAD sur le terrain ; de même, journalistes et chercheurs ne peuvent pas y pénétrer

[2] Merci Ahmad de nous avoir appris à distinguer les femmes turques des femmes syriennes…

[3] Source : entretien du 28-02-2016 avec Önder, élu municipal, à la tête du département des Migrations

[4] Source : entretien du 02-03-2016 avec Esra Demirciuglo, enseignante-chercheuse en urban studies à l’Université de Gaziantep

[5] Le gouvernement turc a de nombreuses fois instrumentalisé les réfugiés à des fins politiques : que ce soit pour faire pression sur l’Union Européenne, pour gagner le vote des syriens lors du référendum d’avril 2017, ou pour faire servir les hommes syriens dans l’armée que la Turquie envoie combattre en Syrie, alors que ces personnes fuient précisément le service militaire obligatoire dans leur pays !…

[6] ReVi, est une association fondée par des syriens et des volontaires internationaux qui apporte du soutien aux familles de Basmane et a ouvert trois petites écoles dans le quartier.

[7] Cette stratégie s’est déjà prouvée efficace par le passé, car la Turquie redoute qu’une image de violation des droits de l’homme lui soit attitrée dans les médias internationaux.

[8] Il faut trouver cinq personnes locales qui se portent garantes de toi

[9] Le lendemain du jour où nous avons rencontré la mère dont la petite fille avait la mucovicidose, il nous a annoncé qu’ils avaient mis en place un fundraising pendant la nuit et qu’une américaine avait déjà versé l’argent dont la famille avait besoin pour payer son loyer du mois ainsi que les médicaments de la petite !

[10] Certaines ONG comme ReVi soutiennent les syriens dans leur projet, s’ils veulent ouvrir un commerce, une boulangerie. D’autres comme Small Project Istanbul emploient des femmes pour faire de l’artisanat, afin que ce travail de couturières, qu’elles pratiquent en communauté, leur accorde un petit revenu supplémentaire.

 

Live together, fight together – Penser et organiser l’accueil en-dehors des camps

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« Empty spaces need human, human need empty spaces »

L’Europe des « prisons à ciel ouvert »

Depuis la fermeture progressive de la route des Balkans (dès mars 2016 avec la fermeture de la frontière hongroise, imitée par ses voisins : Croatie, Slovénie, Macédoine), celles et ceux qui tentaient de rejoindre des pays comme la France, l’Allemagne ou la Suède ont été brutalement stoppés dans leur parcours. Ainsi, on considère que plus de 60 000 personnes sont actuellement bloquées en Grèce continentale ou sur les îles (15000 personnes à Lesvos, Chios, Samos…), dans les camps gouvernementaux aux conditions souvent désastreuses, mais aussi dans des centres de détention, des appartements ou hôtels fournis par le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés), dans des squats ou à la rue : pays d’origine, situation médicale et familiale mais aussi date d’arrivée déterminent de manière parfois arbitraire leur prise en charge.

En mars 2016, l’Union Européenne a en effet signé un accord avec la Turquie, surnommé par beaucoup « l’accord de la honte » parce qu’il prévoit le renvoi quasi-systématique des migrants arrivés après le 20 mars 2016. Toute personne atteignant la Grèce par les îles (la frontière gréco-turque par la terre étant fermée et murée) après cette date se verra donc déportée en Turquie – considérée comme un « pays tiers sûr » – ou dans son pays d’origine. Seuls les ressortissants de certaines nationalités (Syrie, Erythrée, Sud-Soudan, Palestine, Somalie, Yemen, Iraq) ne sont pas concernés et ont encore la possibilité de demander l’asile en Grèce (mais plus, comme avant, dans un autre pays de l’UE). Spatialement, cet accord se traduit par la transformation des îles grecques en vastes « hotspots », ou centres d’accueil et d’enregistrements : des zones d’attentes peuplées par des milliers de personnes bloquées dans des camps en attendant l’examen de leur cas. L’image de la « prison à ciel ouvert » parle d’elle-même et fait écho aux écrits de Foucault qui appelle les réfugiés des « enfermés dehors » (1980)
Ces derniers mois, on a pu voir circuler plusieurs images de ces camps aux conditions inhumaines : tentes non-chauffées et non-isolées, livrées au froid et à la neige. Depuis janvier 2017, quatre personnes sont décédées à cause du froid dans le camp de Moria, à Lesvos. Les images et les témoignages sur place nourrissent la colère de beaucoup et contribuent à alimenter un vaste réseau de solidarité qui s’oppose à la politique des camps, notamment à travers l’organisation de nombreuses manifestations. Pas plus tard que samedi 5 février, deux manifestations – à Lesvos et à Athènes – ont eu lieu, dont les slogans exigeaient la fermeture des camps, le respect de droits humains comme la libre circulation, et la fin de l’accord entre l’UE et Turquie.

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Le camp de Cherso (Nord Grèce) en train de se déconstruire et de se vider

Dans ce contexte, la capitale grecque s’apparente à une forme de carrefour où celles et ceux qui ont pu arriver jusque là s’installent et tentent de survivre en attendant de pouvoir repartir. Ainsi Athènes  a-t-elle vu ses rues se peupler de milliers de personnes sans abri et des campements informels apparaître (sur le port du Pirée notamment).  Face à cette situation d’urgence humaine et politique, les réseaux de citoyen.ne.s athénien.ne.s, et plus particulièrement militant.e.s de gauche, n’ont pas tardé à mettre en place une aide solidaire pour tenter de fournir un logement à certains des 25 000 migrant.e.s qui étaient à la rue, et dont beaucoup, parce que ressortissants de pays non-éligibles au droit d’asile, ne bénéficient d’aucune aide de l’Etat ou du HCR.

Le squat s’est ainsi proposé et imposé comme une solution d’urgence, mais (paradoxalement peut-être) pérenne et stable, face à cette situation, mais également et surtout comme une réponse politique à la « politique des camps » appliquée par le gouvernement, et qu’elle remet ouvertement en cause. Acte politique aussi concret que symbolique, ce mode d’accueil particulier a fait écho à travers l’Europe et dans le monde entier, et de partout viennent, comme nous-mêmes, des individu.e.s « solidaires », curieux.ses de découvrir de nouvelles formes « d’aide », et désireux.ses de participer à ce projet. Notre expérience à Athènes s’est principalement déroulée au sein de l’Hôtel City Plaza, où nous avons vécu pendant quatre semaines de décembre 2016 à janvier 2017, et qui nous a permis d’avoir un regard de l’intérieur sur le quotidien et sur le fonctionnement de ce squat, ainsi que sur son projet politique.

L’encampement, une « politique par défaut » des déplacements humains

L’encampement, concept théorisé et développé par l’anthropologue urbain Michel Agier, désigne un phénomène de multiplication des camps d’exilé.es, de débouté.es ou de déplacé.es à travers le monde, et qui devient la seule réponse offerte par les autorités – de fait, une « non-solution » quand on ne sait pas quoi faire d’êtres humains en situation irrégulière. Cette mise à l’écart traduit un système de valeurs politiques où les migrant.es se voient confiné.es dans des hors-lieux, espaces précaires et marginaux, où leurs droits et leur appartenance au corps social sont totalement niés. La mise à distance, l’éloignement spatial et social de ceux considérés comme « indésirables » – surveillés, contrôlés et en même temps abandonnés – témoignent en fait, pour l’anthropologue, de l’incapacité des Etats à penser la liberté de déplacement des hommes et à établir une véritable politique de la migration.
Ce phénomène tout à la fois spatial, sociologique et politique est la conséquence de plusieurs décisions et dispositifs mis en place, qui consistent à contrôler, enfermer et éloigner, pour interdire la progression et le mouvement des individus (du mécanisme de tri qui opère une distinction juridique entre migrant économique et réfugié, des puissants dispositifs de surveillance, des frontières fermées et infranchissables…) et qui les oblige à s’installer, souvent de manière durable, dans des zones de transit établies par les autorités, ou dans des lieux non dévolus à cet effet et que leur présence transforme presque intégralement. Ainsi, entre deux frontières, pourtant si proches mais quasiment inaccessibles, des camps se développent, de façon informelle pour certains, organisés par les instances gouvernementales pour d’autres. Comme l’explique Michel Agier, « les camps sont en train de devenir une composante majeure de la société mondiale et le lieu de vie de près de vingt millions d’habitants ayant fui les conflits, la misère ou les catastrophes écologiques ». En Grèce, et partout en Europe, ces camps prennent des formes diverses et variées, « à savoir des lieux fermés entourés d’enceintes murales, de barbelés et de dispositifs de surveillance (…) et l’ensemble des lieux de mise à distance des étrangers (comme (…) certains centres « ouverts » d’accueil, de transit ou d’hébergement ayant une vocation apparente – apporter une assistance et un toit – qui masque mal le fait que leurs occupants, migrants et demandeurs d’asile, ne disposent en général d’autre choix que de s’y trouver. » (www.closethecamps.org). Tout cela tisse une frontière aussi ténue que discriminatoire :
« Face à cet état de fait, un certain nombre de pays, notamment européens, ont eu tendance à utiliser la solution des camps comme une politique par défaut, ne sachant pas comment empêcher ce qu’ils considèrent comme un problème : des gens qui se déplacent, passent des frontières. Les camps sont leur façon de gérer les indésirables, le rebut où finissent les personnes qui ont passé tous les filtres. » (Agier, 2015, Les camps, l’autre destination des migrants).

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La carte des « camps » au sens large en Europe en 2012. Source : Migreurop

  Les camps ne peuvent donc se résumer à une simple solution d’hébergement tant ils impliquent une forme de contrôle et de gestion et par là une restriction des droits humains (concernant aussi bien la liberté de mouvements que la liberté d’expression sur les conditions de vie des habitant.es qui n’ont pas voix au chapitre). Ces camps dépendent des structures gouvernementales et/ou de grandes ONG qui procurent sur place toute sorte d’aides (surtout matérielle, mais aussi médicale ou juridique), tout en participant à la pérennisation de ce modèle, ce qui en fait un lieu « autonome » et neutre et l’inscrit dans un entre-deux spatial et temporel. Parce qu’ils ont, à l’origine, vocation à ne pas durer, ces installations provisoires s’enlisent dans des conditions difficiles, avec des infrastructures qui ne sont pas prévues pour le long terme : c’est cette dualité qu’Agier qualifie d’ « urgence sans fin »

Pourtant, ces camps semblent constituer l’unique solution proposée par les Etats, comme si nous manquions d’outils intellectuels et matériels pour penser autrement l’accueil et le refuge et les formes que peuvent prendre l’hospitalité ; par conséquent, créer des camps et les entretenir revient à reproduire une ségrégation socio-spatiale de nos lieux de vie et l’enfermement de populations exilées soumises à un « gouvernement humanitaire » – désigné comme la « solidarité fonctionnelle » de fait entre les organisations humanitaires et l’ordre militaire et policier. Comment peut-on enfermer des populations, les contraindre à l’immobilité et les priver des droits humains les plus élémentaires ?

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  Le camp de réfugiés de Vagiochori, à l’Est de Thessalonique : un alignement infini de tentes coincé entre les montagnes

   C’est bien ce qui fait la force du projet des squats, comme le  City Plaza, qui s’attachent à penser et mettre en place une autre façon d’accueillir et de vivre ensemble, fondées sur des valeurs de solidarité, de liberté et d’auto-gestion.

Athènes, laboratoire social et politique

Le premier squat pour migrants d’Athènes a ouvert au printemps dernier. La ville en compte désormais une quinzaine – l’évolution parfois rapide de la situation  des migrants, l’ouverture fréquente de nouveaux lieux et la discrétion de certains d’entre eux rendent difficile plus de précision. Il s’agit d’espaces (ré-)ouverts par des militants dans des bâtiments inoccupés ou à l’abandon, dont la ville regorge : anciennes écoles ou hôtels fermés après faillite ont ainsi été réinvestis pour offrir une solution d’hébergement aux milliers de migrants sans abri. L’Hôtel City Plaza, le 2e squat à avoir ouvert, et le plus grand de tous, était abandonné depuis sept ans quand il a été occupé en avril 2016 par le collectif Vitio (qui signifie en grec « réseau »), déjà très présent dans le quartier d’Exarcheia. Il a commencé à accueilllir des réfugié.es dans les jours qui ont suivi, donnant la priorité des chambres aux personnes « les plus vulnérables » (des familles avec de jeunes enfants, des personnes âgées ou malades) afin de leur offrir un espace sûr. Comme les autres groupes militants, ils refusent toute discrimination liée à la nationalité : une dimension particulièrement importante dans un contexte où la distinction entre réfugié et migrant, basée principalement sur le pays d’origine, est déterminante dans l’accès aux aides, ce qui touche particulièrement les habitant.es comme en témoignent Hamid, un résident de l’hôtel (dans une campagne One day at the City Plaza)  : « For me City Plaza is paradise. Here I don’t think ‘I’m from Afghanistan, you’re from England’, I just think ‘we’re family’. This building is all of our home”.

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L’entrée du City Plaza, ancien hôtel athénien nouveau lieu de vie de près de 400 personnes : familles réfugiées, résidents locaux, volontaires internationaux

Les pourparlers avec la propriétaire, les voisins qui squattaient déjà une partie des installations, et les pouvoirs publics, ont abouti à une situation d’accord de fait (bien sûr, soumise au potentiel revirement des acteurs impliqués) qui a permis le logement de quatre cent personnes et la constitution au sein de l’hôtel d’une communauté qui vit en collectivité.

Le fait que ces formes d’accueil inédites se soient déployées si facilement à Athènes n’a rien d’anodin. La Grèce, du fait des difficultés liées en partie à la défaillance de l’Etat, comptait déjà de nombreuses initiatives locales d’autogestion. Le quartier d’Exarcheia, connu comme le foyer des mouvements anarchistes du pays, est historiquement chargé de luttes étudiantes, de résistances aux forces de l’ordre et a aussi été le théâtre de nombreuses mobilisations : un réseau des squats (bien qu’il s’agisse plutôt de lieux de réunion que d’hébergement) y est constitué de longue date, support d’une culture de regroupement politique et d’auto-organisation locale. En 2011, la grande mobilisation sociale en Grèce liée au mouvement des Indignés a contribué à renforcer et développer ces initiatives politiques. Ici, la politique se fait sans l’Etat, dans des réseaux qui échappent à tout contrôle administratif.

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La place Exarchia, au centre du quartier éponyme : lieu de rencontres et de résistances

L’histoire du quartier est essentielle pour comprendre le développement du réseau de solidarité envers les réfugiés : les squats ont pu être proposés comme « solution naturelle » au problème d’hébergement des réfugiés qui étaient dans la rue parce qu’il y avait déjà localement en place quelque chose de l’ordre d’une « culture du squat » et de l’autogestion. La mobilisation des réseaux de gauche s’est faite rapidement et conjointement, dès la fermeture des frontières et la mise en place des des camps gouvernementaux à travers la Grèce.  Le discours des locaux que nous avons rencontrés met en avant une forte imbrication entre la situation de crise économique et politique en Grèce (depuis le revirement brutal de Syriza vécu comme une « trahison » par les citoyens), et celle de la crise humanitaire : il s’agit alors d’y trouver des solutions communes. Le squat et plus généralement la mobilisation sont ainsi une forme particulière de résistance, comme une réponse citoyenne et politique aux difficultés que doivent affronter respectivement (et conjointement) la population grecque et les populations migrantes. Ainsi il est intéressant de constater que dans une certaine mesure, la mobilisation politique à Athènes a absorbé immédiatement la question des réfugiés dans un mouvement de solidarité : elle a désormais une place centrale dans le paysage de la résistance anticapitaliste en Grèce.
Ces dynamiques locales sont un élément indispensable à la réussite de ce phénomène : si certains squats ont subi des attaques de l’extrême-droite, celles-ci sont néanmoins demeurées très limitées parce qu’il y avait un réseau de soutien très présent (Patrouilles de surveillance de nuit, proximité des différents squats entre eux et avec les autres lieux de vie politique…). L’absence d’intervention policière s’explique de la même manière, et les squats bénéficient d’ailleurs d’un statut quasi-officiel qui est difficilement imaginable ailleurs que dans le quartier : ouverts et faciles d’accès, adresses publiques et même pages Facebook ! Si ces lieux informels peuvent subsister, c’est aussi parce qu’en agissant auprès des réfugiés, les citoyens locaux se sont substitués à une tâche qui incombe normalement aux pouvoirs publics : ainsi, ceux-ci trouvent dans cette situation un arrangement confortable, sans pour autant le soutenir (comme en témoignent les cartes de retrait fournies par le gouvernement aux réfugiés qui sont réservées à ceux qui logent dans des hébergements officiels comme les camps ou les appartements du HCR).

Intimité et autonomie, essentielles à la liberté

Ce réseau de solidarité permet la mise en place d’une vie de quartier à une échelle locale, qui donnent aux résident.es des perspectives d’insertion sociale et spatiale, à l’exemple du programme de scolarisation des enfants réfugiés, qui ont à présent accès à l’éducation primaire et secondaire. Cette initiative participe à la socialisation et à l’intégration des enfants (ceux du City Plaza ont été invités à plusieurs reprises par les écoles du quartier pour les fêtes), mais aussi à l’implication des activistes grecs, qui organisent plusieurs fois par semaine des ateliers d’aide aux devoirs.

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Carte des différents squats, community centers et autres locaux associatifs dressant un véritable réseau solidaire dans le quartier d’Exarchia. (S. Bachellerie, 2017)

L’urbanité est en effet un élément fondamental à la réussite du projet : ici en plein centre-ville de la capitale, où l’accès aux services est le plus développé du pays, on est loin de ces lieux excentrés, reclus et invisibles, que sont souvent les centres d’accueil ou de rétention des réfugiés En effet, si la marginalisation des migrants est déjà forte, les camps provoquent une très forte mise à l’écart spatiale. A l’inverse, les personnes vivant dans les squats peuvent aller par elles-mêmes au marché, chez le médecin, rendre visite à leurs proches… La localisation en centre urbain permet ainsi d’assurer aux individu.e.s une indépendance matérielle indispensable au projet politique des squats.  Rahin témoigne ainsi : “We have freedom here. We are in the center of Athens, we can go into the city, go to shops when we want to. We weren’t supposed to leave the camps. One day, I remember, I left and went to a shop. I tried to buy a snack and the shopkeeper refused to serve me. He said ‘no, you have food in the camp. You can’t buy food here’. After 5 minutes the police arrived and took me back inside the camp like I was a criminal.”

La carte ainsi dessinée par les lieux de vie des réfugiés dans Athènes tisse tout un réseau de squats, de permanences d’ONG et de lieux de vie communautaire (Community center, bars associatifs, social centers, places publiques et notamment la place Exarcheia…) dont le centre gravitaire est le quartier d’Exarcheia, même si tous les squats ne s’y trouvent pas à proprement parler (comme le City Plaza, situé à 20min de marche de ce micro-quartier). La proximité de tous ces lieux agit également comme un facteur essentiel pour l’intégration des réfugiés : ainsi, différents lieux assurent des fonctions complémentaires, et on peut se rendre à Khora (community center) pour voir un médecin ou un avocat, à Stekki  (centre social et bar du collectif fondateur de City Plaza) pour suivre un cours de langue ou boire une bière… La liberté de mouvement, l’absence de contrôle, et l’autonomie qui en découle sont en elles-mêmes une réponse aux politiques des camps et à la dépendance totale des réfugiés vis-à-vis du gouvernement et des ONG qui y sont présentes.

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Stekki, le bar ouvert par les membres du réseau Vitio. Lieu de sortie mais aussi de nombreux événements (conférences, rencontres, films etc)

Les squats du centre d’Athènes présentent évidemment de nombreuses différences politiques (initiatives nées de différentes branches anarchistes, communiste pour le City Plaza), et donc pratiques (refus ou non des médias, des volontaires non-grecs, des ONG, auto-gestion des résidents ou encadrement et accompagnement de l’équipe coordinatrice, prise de décision en assemblée ou en réunions plus restreintes…). C’est justement que ce mode de fonctionnement est « essentiellement » difficile à modéliser, impossible à généraliser : il se fonde sur une réalisation pratique, une expérience empirique. Il n’y a donc pas « les squats », mais bien des squats, qui se différencient sur de nombreux plans. Tout cela mène à une impressionnante « richesse » de « l’offre », car les modèles sont divers, tout en rendant impossible une potentielle unité entre les différents lieux. L’auto-gestion et l’indépendance chères aux idées libertaires, tout comme les contraintes d’organisation matérielle, inscrivent d’emblée ces initiatives à l’échelle micro-locale, celle de chaque squat dans sa spécificité, comme réalisation unique d’un projet politique. Il n’y a donc pas de volonté de coordination au sens propre, mais une certaine collaboration est toutefois mise en place, avec des réunions hebdomadaires, et une solidarité pratique affirmée malgré les nombreuses divergences politiques : en témoignent la forte communication entre certains squats, l’entraide face à d’éventuelles attaques fascistes, les événements festifs ouverts à tous ou co-organisés (jam sessions, concerts…) ou le réseau « Edusquats », qui tente de coordonner les cours de langue des différents lieux occupés.

Les squats contre le « gouvernement humanitaire »

L’initiative des squats vise aussi à repolitiser la question migratoire en l’inscrivant dans son  contexte global, avec la nécessité de proposer une réponse de long terme plutôt qu’une réaction d’urgence à une « crise ». A l’inverse d’une aide humanitaire à l’universalisme « neutre » et décontextualisé, il s’agit de remettre en cause ce qui apparaît comme les véritables racines du problème : la responsabilité, directe ou par inaction, des Etats dans la situation actuelle, la négation du droit à la libre circulation, et plus largement le système capitaliste. Ainsi, le projet se soustrait au cadre d’une situation d’« urgence humanitaire » qui n’est pas le fait des migrants eux-même, mais bien plutôt du refus de leur prise en charge.

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Des membres de l’équipe du City Plaza se mobilise contre l’arrestation d’un couple d’activistes basques qui ont tenté de faire passer la frontière à huit migrants

Les squats pour migrants forment donc des espaces de revendication – l’accueil sans distinction de tous et l’ouverture des frontières – ainsi que de refus – celui de cautionner les politiques migratoires inhumaines de l’Union Européenne. Dans cette démarche, aucune aide financière de l’Etat ou des ONG n’est acceptée : il ne s’agit plus d’attendre de l’aide de la part de l’Etat, mais plutôt de prouver qu’on n’a pas besoin de lui. Cela relève d’une prise de position à la fois idéologique, (ce refus s’inscrit dans un débat sur le rôle de l’Etat, contre ceux qui affirment au contraire la nécessité de dédier l’argent public à une situation qui est de l’ordre de la responsabilité civile et collective), et empirique, dans un contexte où certaines ONG coopèrent avec l’Etat, alimentant et perpétuant ainsi la politique migratoire actuelle – comme cela s’est vu en France, à Calais notamment .
Ainsi, les donateurs et les volontaires (auxquels on préfère le terme de « solidaires internationaux ») sont des individus indépendants qui rejoignent le projet par conviction solidaire et éthique, non pas par intérêt médiatique ou économique. Seuls les dons, les crowfundings, et les aides de certaines associations elles aussi indépendantes font vivre les squats : si cela implique évidemment une restriction des sources potentielles de financement, cela permet aussi une indépendance totale dans la manière de gérer les dépenses. Le fait, pour les équipes de coordination, de participer directement à la vie des squats, permet une évaluation quotidienne des besoins au préalable des dépenses. Des arrangements avec des partenaires locaux existent aussi : à City Plaza avec le grossiste de fruits et légumes ou la boulangerie par exemple, ce qui contribue à étendre et densifier ce réseau de solidarité locale.

Un autre trait de l’opposition au « gouvernement humanitaire » se trouve résumé dans le slogan « Solidarity, not charity », « de la charité à la solidarité active », souvent prôné par les fondateurs et fondatrices de ces squats. Il caractérise tout un projet politique visant à sortir de la logique binaire et verticale de l’action humanitaire qui désigne un aidant et un aidé et reproduit des schémas néo-paternalistes et donc hiérarchisants et discriminants. La notion de solidarité, au contraire, entend mettre en avant le principe d’horizontalité et l’idée d’une responsabilité collective et partagée. L’objectif est de mettre fin aux méthodes appliquées dans les camps gérés par les ONG : attentes interminables pour des distributions où le « receveur », passif, est enfermé dans une logique perverse de vulnérabilité, qui empêche la responsabilisation et l’autonomisation des individus ; une déresponsabilisation qui n’est qu’amplifiée par l’intervention de personnel extérieur pour gérer les tâches de la vie quotidienne (nettoyage, cuisine, livraison et distribution de la nourriture). Ainsi, passer du don et de la distribution anonyme et uniforme, à sens unique, à l’organisation collective revient à faire des personnes des sujets à part entière et à leur redonner ainsi leur indépendance et le contrôle sur leur propre vie. C’est une problématique capitale dans le cas des réfugiés qui, partout en Europe, sont dépossédés de la possibilité de décider pour eux-mêmes des aspects les plus élémentaires de leur vie quotidienne : le statut qui les définit, le trajet emprunté, le lieu habité, l’activité exercée, les vêtements portés, la nourriture mangée… La solidarité serait ainsi le processus qui s’applique à défaire les dépendances plutôt que de les renforcer, dans une logique d’entraide qui repose sur une égalité et une réciprocité entre les individus.

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Une des plus belles soirées au City Plaza : le soir du nouvel an, tout le monde est sur son trente et un pour danser, chanter, rire, des plus petit.es aux plus âgé.es

Il en résulte, pour nous, une expérience inédite – et parfois troublante : la disparition de ce rapport duel entre bénévole et réfugié peut questionner notre utilité et notre légitimité à nous trouver là. C’est que notre présence relève d’un projet de vivre-ensemble plus que d’un besoin d’ « aide » concrète (et donc mesurable). Cela nous oblige en fait à repenser sans cesse les catégories d’utile et d’inutile, et à sortir nous aussi des logiques philanthropes, pour nous concentrer sur l’expérience de la quotidienneté : ce sont l’ « être-là », le partage des tâches quotidiennes comme des moments de rien qui comptent réellement. L’échelle de nos actes est plus réduite, mais les relations à nouveau humaines. On se croise et échange quelques mots dans les escaliers, au bar, à la cuisine, comme des voisins d’immeuble ou de quartier aux relations cordiales, quotidiennes, plus ou moins approfondies. A la fin de la journée, on n’a pas forcément « accompli », mais on a ri, mais on a traîné, bu un verre, partagé des souvenirs, noué des liens individuels. Et quand l’urgence humanitaire et matérielle a comme ici disparu, la normalité est probablement le plus grand des services que l’on puisse rendre.

L’autogestion : l’égalité par la responsabilité collective

Cette remise en cause de la logique humanitaire se trouve de manière privilégiée dans la pratique de l’autogestion. Elle repose sur l’idée que les meilleures conditions de vie pour les habitants ne peuvent être décidées que par les individus eux-mêmes, auxquels incombent à la fois le droit et la responsabilité d’organiser une vie collective. Dans les squats, cela se traduit par des repas et des fêtes, indispensables au sentiment de communauté – qui est loin d’être évident dans un espace où tant de nationalités se côtoient souvent pour la première fois et où le racisme est très présent. Ce vivre-ensemble passe évidemment aussi par une répartition des tâches quotidiennes moins séduisantes : faire le ménage, nettoyer les toilettes, relèvent de la responsabilité de chacun. Rahin, habitant du City Plaza, témoigne ainsi de la manière dont il participe à la gestion du lieu : « On Saturdays I work in the kitchen preparing food. I also translate, taking people to the hospital or the pharmacy.” Pour Amani, son implication se traduit de manière différente : “I organise a lot in the kitchen and I also work in a team sorting and distributing clothing to everyone in the building.” Chacun à sa manière, les habitants s’approprient le lieu en participant à son fonctionnement.

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La cuisine du City Plaza : un moment quotidien de préparation de repas pour les 400 résident.es où chacun.e participe, à tour de rôle

Au quotidien, l’organisation requise par l’autogestion relève cependant parfois du défi : pour avoir personnellement vécu des expériences similaires, nous savons qu’elle requiert un véritable apprentissage (méthodes de communication non violente, de répartition équitable de la parole, de prise horizontale de décisions, de consensus…) et une implication volontaire de la part de chacun des individus concernés. Une telle participation demande des efforts individuels et collectifs qui ne vont pas de soi. Par exemple, au City Plaza, pendant les premiers mois, une sorte d’émulation faisait que les habitants avaient le réflexe de manger tous ensemble dans les pièces communes, de participer aux tâches collectives ; aujourd’hui, il est plus de coutume que chaque famille mange dans sa chambre, et certains habitants répondent absents aux tâches quotidiennes. Le City Plaza, a alors dû mettre en place un système de rotation avec quatre heures de participation « obligatoire » par chambre et par semaine (un service de cuisine et un service de ménage) joint à la menace d’expulser les résidents qui refuseraient de collaborer à cette organisation collective, pour faire en sorte que le lieu de vie puisse continuer de fonctionner. Parfois cette question entraîne des débats houleux : comme lors de fêtes où les coordinateurs tentaient de décourager les résidents de monter dans leur chambre avec leurs assiettes pour « forcer » tout le monde à manger ensemble… cela montre bien la difficulté « d’organiser » le vivre-ensemble (qui n’est pas spontané dans les faits comme il devrait l’être dans l’idéal), surtout à l’échelle de plusieurs centaines de personnes !

 

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La salle à manger du City Plaza à l’heure du repas

La question de l’autogestion est particulièrement cruciale dans des squats « de réfugiés », dans la mesure où la plupart des habitants ne sont pas des militants politiques : ils sont un échantillon très divers de la société à laquelle ils appartiennent dans leurs différents pays d’origine où, comme en Europe, l’autogestion est un modèle très peu développé. Le squat, pour beaucoup d’entre eux, ne relève pas d’un choix positif de vie en collectivité ; il est une solution subie face à l’insalubrité des camps et l’impossibilité de dormir dans la rue. Cela fait une différence fondamentale avec tous les modèles « habituels » de squats où se trouvent des militants convaincus : les collectifs athéniens sont conscients de cette difficulté, avec laquelle ils essayent intelligemment de composer : pas question de faire de ces lieux la simple transposition d’un projet politique anarchiste dans une situation de crise migratoire !
Un des dispositifs développés par le City Plaza pour pallier les problèmes de manque d’habitude ou de volonté des habitants, est le rôle central de l’équipe de coordination – un choix, qui fait, entre autres, l’objet de critiques de la part d’autres squats et de certain.es résident.es. C’est peut-être aussi ce qui empêche ce squat de parvenir complètement à dépasser la différence entre volontaires et réfugié.es (les volontaires pouvant très facilement bénéficier d’une place dans les quelques chambres qui leur sont réservées, et certaines tâches ne sont pas autorisées aux résident.e.s migrant.es, comme le bar ou la sécurité. De plus, les réunions de coordination réservées aux volontaires donnent moins d’importance aux assemblées générales hebdomadaires.)

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Lors d’une assemblée de résident.es dans la salle principale. (Source : City Plaza)

Ce choix peut cependant se justifier de fait par le bon fonctionnement de l’organisation de la vie collective au City Plaza. L’autogestion (définie par Nassim, un des coordinateurs, comme : « Transferring the responsibility of one’s life to himself ») est un idéal, mais dans sa forme parfaite (participation égalitaire aux prises de décision de la part de tous les résident.es), elle n’est pas « en haut de la liste des priorités » : « Here at the City Plaza we deal with the refugee issue. The self-organisation only serves as a tool. » Ce compromis par rapport au modèle idéal d’autogestion et d’horizontalité a pour but d’offrir une réponse plus adaptée aux besoins des résidents.e.: meilleures conditions de vie, efficacité du fonctionnement, sécurité des habitant.e.s. Chercher ainsi à adapter le « modèle » du  squat, c’est prendre en compte la diversité de ses résident.es et appréhender une « réalité-en-train-de-se-faire » : on arrondit ses angles, pour lui donner une forme inédite, entre l’idéal politique et la réalité du terrain. Cette capacité d’adaptation demande d’être très attentif à la communauté et aux besoins qu’elle exprime, et elle est un apprentissage politique en elle-même. Outre les grands principes décidés en amont (comme le fait de ne jamais exercer de distinction entre migrant et réfugié, ou comme le principe participatif), une grande partie des règles sont décidées de manière empirique au terme d’une expérience concrète, ce qui laisse la place à la singularité des personnes qui font le lieu, notamment lors des assemblées générales – même si, comme dans tous les squats, la participation des résident.e.s n’est pas toujours forte et qu’elles sont parfois plus l’occasion de partage d’information que de réelle prise de décision.

Un espace confortable, familier, que l’on peut s’approprier

En rentrant pour la première fois dans ce lieu extraordinaire, nous avons été impressionnées par le décalage entre celui-ci et les idées reçues sur les squats : à dire vrai, seuls de tous petits détails trahissent la différence entre l’usage actuel du City Plaza et son rôle précédent d’hôtel. L’électricité, le chauffage, les draps propres, les douches chaudes, offrent un confort matériel que nulle part ailleurs nous n’avons vu en matière de logement pour les réfugié.es, sans parler des trois repas chauds par jour. Une permanence médicale assurée deux fois par semaine, ainsi que des activités sont assurées par différents volontaires (activités pour enfants, workshops divers, cours d’anglais, de grec et d’allemand…), participent à l’amélioration générale des conditions de vie pour les résident.es, qui expriment quasi-unanimement leur reconnaissance envers le lieu et leur satisfaction d’y vivre, par comparaison avec tous les lieux d’accueil qu’ils ont connu avant. « Here we have food 3 times a day, and good food too”, raconte Rahin. “In the camps we were given a piece of cake and a cup of juice twice a day. If we were really lucky we’d get plain rice and 4 pieces of potato (laughs as he remembers) ! (…) Just having a room and shelter from the weather makes a huge difference to day to day life. In the camps when it rained the tents filled with water. It was impossible to sleep or rest when the weather was bad. Also, at City Plaza we finally have basic things like toilets and showers.”

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La réception de l’hôtel, décorée par les résident.es pour Noël

Les pièces communes servent de lieux de vie collective et le système de roulement de ménage participe à la tenue du lieu. Pour beaucoup, le bar (où l’on sert des thés, jus d’orange et cafés frappés, l’alcool étant prohibé pour des raisons de sécurité) est un endroit incontournable. Une partie des résidents se l’est approprié, espace de rencontre par excellence, comme un salon au sein d’une grande maison, où l’on s’assoit pour jouer aux échecs, fumer une cigarette, ou papoter. D’autres habitants lui préfèrent d’autres espaces collectifs (les salles de jeu pour les enfants, le women’s space pour les femmes) ou l’intimité de leurs chambres pour rester en famille. En effet, son ancienne fonction d’hôtel fait du bâtiment un lieu idéal pour offrir aux résidents à la fois des lieux de vie commune et l’intimité d’une chambre pour chaque famille (un droit fondamental généralement dédaigné aux réfugié.es, ou impossible à réaliser dans d’autres squats où les pièces, anciennes salles de classe ou de réunion, sont plus grandes et accueillent donc plusieurs familles). Amani souligne ce caractère comme un des plus importants de la vie au City Plaza : « Here my family and I can live independently. Having our own room makes such a difference to our day to day life. Today my friends have come to visit us. It’s so lovely to be able to welcome guests into our own space. I love that we are able to have friends visit us at City Plaza, to drink tea together and share all that we have here.” Par ailleurs, chaque résident.e possède la clé de sa chambre, ce qui le rend seul responsable de son espace privé. Cet élément est fondamental pour instaurer un rapport de confiance : « I can sleep at night in our room knowing that we are all safe. », témoigne encore Amani, qui est mère de trois enfants. Tenter de créer des espaces de vie dignes garantissant intimité et sécurité, c’est encore se poser en contre-modèle face aux politiques de mise en camp et de mise à distance; c’est s’opposer en acte à la gestion bureaucratique et purement technique de la question migratoire en Europe, qui nie les droits les plus fondamentaux des migrants.

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Le bar du City Plaza, un des endroits les plus vivants de l’hôtel

Et la sécurité des habitant.es est bien une des questions les plus importantes pour les populations vulnérables que sont les réfugié.es, qui ont souvent du mal à faire valoir leurs droits – et d’autant plus cruciale que le quartier général de l’Aube dorée se situe à quelques minutes de l’hôtel seulement…. Elle est assurée par une rotation des volontaires et des membres du collectif à l’entrée, ainsi que par des rondes régulières. Elle est une priorité pour l’équipe de coordination du City Plaza qui ne cesse de réaffirmer l’importance des « security shifts », où par plages horaires de six heures, les équipes vérifient l’identité des personnes qui entrent afin de préserver les résidents d’éventuels dangers (règlements de compte, bagarres, mais surtout attaques fascistes). Les questions pratiques posées par cette tâche de la sécurité sont encore une fois nombreuses, puisque seuls les migrant.e.s possèdent une carte qu’ils sont obligés de montrer à l’entrée, même si vite, tout le monde se connaît, tandis que les volontaires, résidant dans l’hôtel ou non, les sympathisants grecs, n’ont trop souvent rien à prouver pour passer la sécurité, ce qui produit un résulte un étrange et inconfortable contrôle au faciès.

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Un repas partagé avec Alla et Shorook dans l’intimité de leur chambre

Quoi qu’il en soit, sécurité et intimité revêtent une importance cruciale pour toutes celles et ceux qui ont vécu des expériences douloureuses ou traumatiques. Ce qui se joue ici, par la combinaison et l’imbrication de ces espaces à la fois privés et intimes, publics et communs, c’est la possibilité se sentir légitime partout, de ne plus se considérer et être considéré comme indésirable, ne plus être assigné aux marges urbaines, relégué dans des espaces invisibilisés. Avoir sa propre chambre, un lieu à soi, permet aussi de se réapproprier sa propre image, d’avoir un endroit intime où recevoir ses amis ou sa famille, et retrouver un « droit à l’hospitalité », nié la plupart du temps dans les camps ou autres centres d’accueil. Ainsi, durant notre séjour, nous avons été invitées chez Alla et Shorook, deux femmes d’une trentaine d’années : pour nous, elles cuisinent quelques délices de chez elles, se mettent à danser avec une liberté émouvante, nous racontent des anecdotes, nous montrent des photos.
Nous avons aussi expérimenté cette dimension avec l’ouverture du « women’s space » à laquelle nous avons participé, et qui a permis d’offrir un espace commun réservé aux femmes. Déjà cet été, des volontaires avaient pris cette initiative en organisant des cours de yoga sur le toit de l’immeuble, ainsi que diverses activités pour les femmes. Cet espace appartient aux femmes, qui peuvent décider elles-mêmes de ce qu’elles ont envie d’y faire et de ce qu’elles veulent y organiser. Cela commence simplement avec du temps passé ensemble, à s’asseoir sur les tendres couvertures en buvant du thé et en apprenant à se connaitre. Ces initiatives (heureusement très développées dans les camps comme dans les squats) sont primordiales pour les femmes, qui fréquentent bien moins facilement des espaces publics occupés par les hommes. Peu à peu, quand la confiance se gagne, les envies se libèrent, comme la parole. Et si on organisait des cours de langue, des ateliers de maquillage, des massages, des films, des cours de yoga ou de gym… Comme une façon de se réapproprier ses propres envies, et surtout d’oser les partager et les réaliser. C’est aussi, pour certaines, une façon de faire un lien avec leur vie professionnelle d’avant l’exil. L’une d’entre elle tenait un salon de beauté, l’autre était couturière : deux activités qui peuvent facilement se mettre en place au sein de cet espace. Un lieu de socialisation dont l’objectif principal est la prise et le gain de confiance, l’ouverture aux autres femmes et aux autres nationalités, et la prise de conscience de son pouvoir d’agir et de faire.

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Le women’s space à son ouverture, en janvier 2017 : une chambre de l’hôtel dévolue aux femmes et à leurs envies

De l’expérience locale au projet politique

Si les témoignages de certain.es habitant.es du City Plaza peuvent tendre à désigner celui-ci comme le « squat idéal », des questions se posent quant à l’unicité d’une telle expérience et son caractère nécessairement sélectif. Les nouveaux arrivants, actuellement, se voient tristement redirigés vers la liste d’attente de 700 personnes qui attendent qu’une chambre s’y libère. Mais ce choix de ne pas laisser entrer plus de personnes que l’hôtel n’offre de place relève aussi d’une prise de position militante. En effet, le collectif initiateur ne prétend pas apporter une solution de logement aux 25 000 réfugié.es qui se trouvent à Athènes, et son projet, bien que centré sur la solidarité, n’est pas un projet humanitaire. A la fois dans l’intérêt des résident.es, et parce que ce squat se veut proposer comme un modèle, il faut que les conditions de vie y soient les meilleures possibles pour qu’il puisse être cité en exemple quand il s’agira de contester la « solution des camps ». « Nous pourrions laisser des personnes dormir dans l’entrée, dans les couloirs, dans les toilettes ; mais ce serait le chaos, ce serait sale, comme dans les camps, et alors le projet n’aurait plus d’intérêt », explique Nassim, de l’équipe de coordination : en faisant le choix difficile de refuser l’entrée à de nombreuses personnes afin de ne pas entasser les résidents, le City Plaza refuse de se transformer en camp urbain. S’élevant également contre une sorte d’humanitaire de masse où la quantité prévaut sur la qualité, ainsi que nous l’avons personnellement expérimenté dans différents camps en Europe (repas aux portions très insuffisantes, personnes parquées par dizaines dans des salles uniques…), l’hôtel  veut offrir à ses résident.es une décence dans l’accueil et les conditions de vie, afin de respecter la dignité des personnes – un choix qui a un caractère politique.  « We are not the people giving food in the streets, and we are not the people calmly sitting around a table thinking for solutions. We want to prove that one can be on the field with the people, and active politically».

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Murs de la salle à manger : affiches, slogans, dessins, photos

La circulation dans l’hôtel de très nombreux « solidaires internationaux » et la grande (trop grande?) médiatisation du lieu s’expliquent par le désir de diffuser à l’étranger le modèle du City Plaza et le témoignage essentiel qu’il entend apporter par la volonté d’être à la fois « une alternative aux camps et un contre-modèle ». Les « volontaires » ne sont pas perçus comme des bénévoles, mais des sympathisants étrangers qui viennent donner un coup de main, observer le fonctionnement du lieu de l’intérieur, pour ensuite rentrer dans leur pays et témoigner, éventuellement participer à l’ouverture de lieux du même genre.  Le collectif initiateur souligne ainsi avec justesse que « Maybe tomorrow we will be evicted. But there is one thing that will remain : the network of european solidarity ». Ce network of polifical support, c’est l’accueil des visiteurs et les campagnes médiatiques qui permettent de le constituer ; il est aux yeux des initiateurs, presque plus essentiel que le projet du City Plaza ici et maintenant : car « the idea of the City Plaza will remain even if it closes.»

Imaginer, espérer, construire

Que retenir de notre expérience à Athènes ? Une leçon d’imagination : être capable de penser en-dehors des schémas habituels et se donner les moyens, ensemble, de construire d’autres lieux, d’autres liens. Comprendre que ce n’est pas parce qu’un modèle, celui du camp, est le seul appliqué par les institutions qu’on ne peut pas en inventer d’autres ; qu’il n’a rien d’une solution évidente, mais qu’il est au contraire un choix politique impliquant un regard porté sur les migrants (comme des individus à exclure), mieux, des alternatives à ce modèle existent, qu’elles vivent et fonctionnent, et qu’elles gagnent à être connues, répandues, reproduites.

« We live together we fight together ». Ensemble, vivre et lutter : pour nous, comme pour beaucoup d’habitant.es du City Plaza, cette expérience est une leçon d’espoir, car elle est la preuve vivante de l’existence d’une solidarité en acte. Nous avons connu différents modèles d’aide humanitaire, Adèle dans le camp de Cherso au Nord de la Grèce, Sophie et Sarah dans tous types d’initiatives en Europe – camps officiels ou informels, aide d’urgence, community centers – et quasiment nulle part ailleurs n’avons expérimenté des rapports solidaires qui parviennent réellement à dépasser la hiérarchie aidant/aidé, une organisation collective qui responsabilise tous les individus, et tout simplement des conditions de vie aussi favorables pour les réfugié.es. L’espoir que le fonctionnement du squat inspire est plus grand encore : il donne confiance en la capacité des humains à s’entraider, à vivre ensemble, à se réunir d’eux-mêmes sans aide de l’Etat et à bâtir des modèles de société viables et durables. Ainsi que l’explique Mohammed, un habitant du City Plaza : “When you have solidarity, you have strength. When solidarity exists, we are winning.”

Gagner contre quoi ? Le modèle du camp appliqué systématiquement s’inscrit dans une démarche générale de rejet de l’étranger, de la différence qui est toujours perçue comme discriminante plutôt que pensée en termes de richesses – il révèle d’une logique xénophobe d’homogénéisation des populations (ne pas penser au mélange ni à la mixité de nos lieux de vie mais chercher systématiquement à contrôler, exclure et éloigner) qui relève véritablement du fascisme et du racisme. Travailler sur l’accueil et l’hospitalité plutôt que sur l’exclusion, même pour des personnes qui n’ont vocation à rester en Grèce que de manière temporaire, permet de travailler à l’intégration, la vie collective et l’égalité. Au City Plaza se tissent des réseaux de solidarité internationale, entre tous les voyageurs, les migrant.es de différents pays, ceux qui arrivent, repartent, ceux qui attendent et qui restent, et qui ont pour but de créer des communautés au-delà des frontières, ainsi que de répandre cet esprit de solidarité. L’expérience locale rejoint ainsi le combat plus grand qui reste au cœur du principe des squats de migrant.e.s : l’ouverture des frontières, la liberté de circulation et l’accueil des réfugié.es à l’échelle internationale.

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Les mots et voeux des résident.es pour la nouvelle année

Sarah, Adèle et Sophie

 

La Bulgarie au front de l’Europe meurtrière

C’est quand nous étions en Serbie, en novembre dernier, que nous avons décidé de modifier notre route pour passer par la Bulgarie : cette idée nous est venue suite aux réactions violentes que la simple prononciation de ce mot évoquait chez tous les migrants que nous avons rencontrés. A la White House à Belgrade, les jeunes Afghans et Pakistanais nous parlaient de leur passage par la Bulgarie avec ces quelques mots : « Bulgaria, no good… no good ! Walk, mountain, police, beat… Serbia more good Bulgaria » et une expression sur le visage qui traduisait clairement le traumatisme de leurs souvenirs. Quand nous étions face à eux dans le froid et la saleté, face aux conditions terribles dans lesquelles le gouvernement serbe les condamnait à vivre dans l’indifférence totale, il nous était difficile d’imaginer une expérience qui rende leur vie actuelle meilleure en comparaison. Que se passe-t-il donc de si terrible en Bulgarie que la simple évocation de ce nom éveille unanimement la terreur chez nos amis ?

Crédits : Pierre Marsault, Le Monde, 201506-1-frontiere_mrsat-35-1024.jpg

Le mur de la honte

« The border is the frontline of the security of our country. I am proud to defend it », proclame un officier de la police aux frontières bulgare dans un documentaire réalisé en 2012 par the Guardian ; joignant le geste à la parole, il regarde face à lui dans ses jumelles, tourné vers la Turquie, ce mur de fer qui s’élève dans la plaine, à quelques dizaines de mètres de lui. Cette « barrière de sécurité » ne « protège » pas seulement les citoyens bulgares : elle se trouve également sur la ligne de front Européenne, matérialisant une rupture politique et même militaire entre l’Europe et le reste du monde – l’ « Est », l’ « Orient » menaçant. La fierté des policiers et militaires bulgares qui en assurent le fonctionnement tient dans le fait qu’ils pensent ainsi assurer la mise à l’abri de tous les citoyens européens des ennemis potentiels, ou tout au moins des indésirables, qui voudraient traverser cette frontière.

Publiée par The migrant files, une étude a montré que les 28 membres actuels de l’Union Européenne ont dépensé depuis 2000 au moins 13 milliards d’euros dans des dispositifs visant à interdire aux demandeurs d’asile l’accès à leur territoire, ce qui se traduit par la financement de matériel de surveillance, allant de la simple caméra infra-rouge aux capteurs de sensibilité hautement sophistiqués qui distinguent les moindres gestes à 30km à la ronde, aux financements des retours des migrants. Sans compter la présence humaine de forces de l’ordre ainsi que celle des agents européens de Frontex (Agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes, dont les moyens financiers attribués par l’Union européenne ne vont que croissant depuis 2014), envoyés en première ligne du contrôle et qui sont les bras agissant des politiques des Etats européens. Tous ces financements visent à éloigner, refouler, contrôler, punir les étrangers et alimente un secteur de plus en plus lucratif, celui de la sécurité et de la surveillance.

La Bulgarie, considérée comme un des pays les plus pauvres de l’Union Européenne (dont elle fait partie depuis 2007 sans pour autant faire partie de l’espace Schengen de libre circulation des individus), alloue 20% du budget du ministère de l’Intérieur aux contrôles des frontières, ce qui s’est matériellement traduit par la construction d’un mur à la frontière bulgaro-turque. Sa construction, entièrement financé par la Bulgarie elle-même après le refus de l’Union européenne de participer,  a commencé en janvier 2014 sur une trentaine de kilomètres pour aujourd’hui s’étendre sur plus de 146 kilomètres (sur les 166 kilomètres de frontière). On considère qu’il a permis de diviser par sept le nombre d’arrivées de migrants. Cependant, malgré une apparente efficacité, le mur n’empêche pas les hommes et femmes de passer, au regard des presque 20 000 demandes d’asile enregistrées par la Bulgarie en 2016 et des très nombreux passages clandestins (dont les statistiques sont évidemment absentes car impossibles à réaliser – mais dont on peut avoir une vague idée si l’on regarde le nombre de réfugiés présents en Serbie voisine). Ainsi, malgré la menace qu’il représente et la dissuasion qu’il cherche à créer, le mur n’agit pas sur la détermination des personnes qui continuent d’essayer de franchir le mur et de s’y heurter. Ces murs qui se dressent n’empêcheront pas de passer ceux qui le désirent vraiment ; en revanche, ils les contraignent à prendre des routes toujours plus dangereuses où ils auront affaire aux réseaux locaux de mafias, aux violences et répressions policières, ainsi qu’aux conditions naturelles difficiles (reliefs montagneux, températures hivernales allant jusqu’à -15°). Depuis début janvier 2017, trois personnes ont déjà trouvé la mort suite à une exposition au froid alors qu’ils tentaient de passer la frontière. Notre ami Jawed à Belgrade nous a raconté comment, l’année dernière, à 15 ans, il avait essayé de passer cette frontière une première fois, et s’était fait prendre par la police qui lui a retiré tous ses vêtements et l’a condamné à repartir en Turquie, complètement nu dans le froid : son parcours montre bien que malgré ce traumatisme, la menace n’a pas eu d’effet sur sa volonté de retourner en Europe. Un an plus tard, il a retenté le passage par la Bulgarie, traversant les montagnes jusqu’à l’épuisement, sans jamais s’arrêter, terrifié à l’idée d’être de nouveau attrapé. L’histoire de Jawed trouve beaucoup d’échos dans les autres récits que nous avons entendus. D’autre part, le franchissement de la frontière rendu de plus en plus difficile engraisse les réseaux de passeurs qui depuis Istanbul, connaissent parfaitement les routes à emprunter et qui trouvent leur compte dans ces politiques répressives. C’est aussi la corruption qui s’effectue au niveau micro-local, c’est-à-dire à l’échelle de la frontière elle-même quand les officers borders – quand il ne s’agit pas de réseaux mafieux à part entière – laissent passer les clandestins contre un peu d’argent dont ils ont eux-aussi besoin pour nourrir leurs enfants et payer leur loyer, dans un contexte économique évidemment difficile.

 

Ce mur est aussi le reflet de l’externalisation des frontières de l’Union européenne aux pays se situant aux premières lignes des arrivées des migrants : puisque la Bulgarie est géographiquement le premier pays de l’Union européenne à être traversé par les migrants, elle devient un rempart et doit ainsi s’occuper elle-même de l’arrivée et de la gestion de ces populations. Alors qu’elle a demandé une aide de plusieurs millions d’euros à l’UE, cette dernière a décrété que la Bulgarie n’était pas dans une situation d’urgence et qu’elle ne méritait pas, comme la Grèce par exemple, que des fonds lui soient attribués. Or, la situation est la même qu’en Grèce ou qu’en Italie, puisque ce sont tous des pays en zone de contact avec d’autres pays n’appartenant pas à l’UE et qu’ils sont, par définition, les premiers pays sur la route des migrants à en faire partie et où s’applique donc le règlement Dublin III. C’est à eux qu’incombent la charge de « s’occuper » de ces migrants, en prévoyant des lieux d’accueil, en déployant un arsenal juridique et administratif pour régulariser les situations, et en renforçant tous les systèmes de contrôles pour cesser ces arrivées. Car, la Bulgarie poursuit le but avoué de vouloir faire partie de l’espace Schengen – pour qu’elle puisse jouir de conditions économiques plus favorables et pour que ses citoyens puissent librement circuler au sein de cet espace – et pour cela, elle doit montrer à son maître européen qu’elle est une bonne élève, capable de maitriser ses frontières et de contrôler les entrées sur son territoire. Dès lors, un partage des responsabilités entre l’Europe et la Bulgarie s’effectue, la première profitant largement des efforts réalisés par la seconde pour protéger son territoire. En construisant ce mur, la Bulgarie a matérialisé dans l’espace la frontière européenne, son caractère féroce et infranchissable, et l’Union Européenne compte bien sur elle pour dissuader les migrants venus du reste du monde de rejoindre les autres pays plus occidentaux.

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Sophie Clair, 2017

Le piège à migrants, une tradition européenne

En arrivant en Bulgarie, une de nos premières questions a été : pourquoi la Bulgarie s’obstine-t-elle à arrêter les gens, et à les enfermer dans des camps ? En effet, pourquoi garder les migrants sur son territoire, plutôt que de fermer les yeux et de laisser passer ceux qu’elle juge indésirables ?

Désormais on attrape peu de gens aux frontières, plutôt à l’intérieur du pays. Ainsi, la Bulgarie, considérée pour beaucoup comme un pays de transit, devient-elle un pays-piège où l’on reste bloqué des mois entiers. Le règlement Dublin, qui cherche à empêcher les migrants, depuis les pays aux extrémités de l’UE, de gagner le reste de l’Europe, exige de la Bulgarie qu’elle arrête tous les migrants qu’elle trouve sur son territoire et qu’elle les oblige à s’enregistrer, puis à demander l’asile, car elle est le premier pays de l’Union Européenne dans lequel ils sont entrés. Comme la quasi-totalité des migrants ne désirent pas s’installer en Bulgarie mais simplement passer par ce pays pour rejoindre l’Europe occidentale, ils doivent traverser le territoire en secret (par des routes diverses conseillées par les passeurs, ou à pied par la montagne) en évitant à tout prix de se faire prendre : dès qu’ils sont attrapés par la police, leur voyage prend fin immédiatement et ils se retrouvent « piégés ».

A partir du moment où les migrants sont arrêtés, les autorités exercent sur eux un contrôle absolu, qui se matérialise géographiquement par des trajectoires organisées par la loi et imposées par la force policière, d’un centre à un autre, d’un camp à un autre. Ainsi, en tant que clandestin qui a traversé illégalement une frontière fermée et a refusé de s’enregistrer volontairement dans le pays ainsi que le règlement Dublin le stipule, les personnes sont tout d’abord enfermées dans des camps de détentions (camps-prisons, d’où elles ont interdiction de sortir, et même depuis récemment dans la cour du bâtiment) où l’on examine leur situation. On leur impose alors de demander l’asile : s’ils acceptent, ils sont redirigés vers les centres d’accueil (accomodation centers) les plus proches du centre de détention.

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Accomodation center de Vrezhdebna, en périphérie de Sofia

S’ils refusent, ils doivent alors payer leur peine, c’est-à-dire être emprisonnés pendant un an et demi pour traversée illégale de frontière, un acte qui est considéré comme criminel.

Face à ce choix qui n’en n’est pas un, la plupart des gens entame une demande d’asile qu’ils ne désirent pas – mais qui leur permettra, s’ils obtiennent le statut de réfugié, de voyager pendant six mois dans l’Union européenne (donc, sitôt le statut reçu, ces personnes prendront le premier train pour l’Allemagne ou autre). Pendant toute cette période d’attente, les conditions de vie dans les accomodations centers sont censées être bonnes. Il suffit pourtant de voir les images d’Harmanli quand le camp a ouvert en 2013 pour se rendre compte que la réalité est toute autre. C’est Ivan, journaliste bulgare pour un journal local, qui collectionne les pièces de monnaie anciennes autant que les images d’archives du camp d’Harmanli, qui déroule pour nous l’histoire entière du camp quand nous le rencontrons dans son bureau : les premières tentes ont laissé place à des containers surchargés qui contraignaient les gens à squatter les bâtiments abandonnés autour, vivant dans des conditions déplorables, sans même qu’on leur accorde des distributions de nourriture.

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Le camp d’Harmanli en 2013. Source : Yourmiddleeast

La situation s’est améliorée aujourd’hui du point de vue du confort matériel : électricité, chauffage, repas assurés pendant la journée, distributions de vêtements ponctuelles. Pourtant, ces améliorations notables ne doivent pas masquer le manque cruel de structures éducatives au sein du camp d’Harmanli qui accueille près de 3000 personnes dont plus de la moitié sont des enfants : aucune école officielle n’a été mise en place, aucun cours de langue n’est proposé pour les adultes. C’est donc du côté de l’associatif que la réponse se trouve et se construit : des équipes de volontaires ont fondé des écoles informelles pour les enfants où ils organisent cours et activités, sans pouvoir toutefois tous les accueillir.

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Au camp d’Harmanli en janvier 2017

Dans le centre d’accueil de Voenna Rampa, dans une zone industrielle de Sofia, les problèmes de gestion des déchets et d’entretien laissent un bâtiment aux conditions de vie très insalubres, avec des couloirs entiers sans électricité, des fenêtres manquantes qui laissent passer le froid, des trous dans les murs, des portes défoncées, pas de douche, des flaques d’eau stagnantes recouvrant le sol, de la boue partout… Malgré notre expérience des camps de réfugiés en Europe, nous avons été personnellement choquées par ce spectacle : jamais nous n’avions vu de telles conditions dans une structure encadrée par l’Etat – l’endroit évoque beaucoup plus les squats occupés sans contrôle que les habitants ne parviennent pas à tenir propre. Outre les évidents problèmes de gestion à l’échelle du camp, ces conditions de vies inhumaines révèlent le manque de soutien de l’Etat, tant et si bien que certains habitants de ces centres en viennent, à se dire qu’il s’agit d’une stratégie pour les faire « craquer et demander un retour volontaire, au bout de mois et de mois d’attente indéfinie dans des conditions insupportables » (propos recueillis chez différents habitants de Voenna Rampa). Et cette stratégie reflète une politique du pire qui consiste à faire comprendre aux réfugiés par la pire des manières possibles qu’ils sont indésirables ici, et qu’ils feraient mieux de repartir chez eux.

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Dans un des bâtiments du centre d’accueil de Voenna Rampa

Quand les demandeurs d’asile, au terme d’une attente censée durer environs trois mois, obtiennent leur statut de réfugié, 50% restent en Bulgarie où ils ne bénéficient d’aucune aide de l’Etat pour s’intégrer (ce sont les ONG qui les aident à trouver du logement/du travail, devant fournir un travail considérable de coordination pour assurer de l’aide à tous les demandeurs d’asile du pays). L’autre moitié saisit l’opportunité pour partir en avion ou en train, légalement, vers le reste de l’Europe, où ils déchireront leurs papiers bulgares et demanderont de nouveau l’asile. Mais c’est sans compter les déportations liées aux dublinages qui créent des mouvements de retour vers la Bulgarie. Celle-ci exécute les ordres de Bruxelles avec zèle. Son objectif, entre autres, est de plaire à l’Union Européenne afin d’entrer dans l’espace Schengen. Mais des questions urgentes se posent : que va-t-il se passer quand tous ceux qui l’ont quittée se verront déporter en Bulgarie à cause des empreintes qu’ils y auront laissées? Aura-t-elle les moyens d’accueillir réellement toutes les personnes qu’elle a enregistrées ?

Sahil, après avoir passé un an en Autriche à travailler comme traducteur, à s’intégrer, se faire des amis, a été ainsi déporté du jour au lendemain en Bulgarie où il avait été forcé de laisser ses empreintes. Cinq agents de police venus le chercher chez lui ne lui ont pas laissé le choix, même pas de dire adieu à la vie qu’il avait construite là-bas : aujourd’hui, bloqué au camp de Voenna Rampa où les conditions de vie sont extrêmement difficiles, il attend des nouvelles de sa demande d’asile en Bulgarie, tout en sachant qu’il n’a aucune chance de l’obtenir, car les Afghans sont très rares à se voir octroyer le statut de réfugié. Devant lui, la seule porte ouverte par l’Etat bulgare et par l’Union Européenne, est celui de l’ironiquement dénommé « retour volontaire » en Afghanistan, où sa vie est en péril car il a été traducteur pour l’armée américaine.

En effet, la question la plus brûlante est la suivante : qu’arrive-t-il aux déboutés de l’asile (c’est-à-dire, dans les faits, tous les Afghans et Pakistanais ; c’est-à-dire la grande majorité des migrants qui viennent actuellement en Bulgarie !) ? Ou bien ceux-ci sont enfermés à vie dans les centres de détention, condamnés à la prison à perpétuité, ou bien ils sont déportés dans leur pays sous le masque du « retour volontaire ». Ils seraient plus de 300 à avoir été déportés vers l’Afghanistan depuis la Bulgarie, un des premiers pays à organiser de tels retours avec l’Allemagne et la France (entre autres). On constate de surcroît des cas de déportations illégales vers la Turquie en complicité avec la police turque – quoiqu’elles soient évidemment décidées à un niveau supérieur. La coordination entre les trois zones frontalières (Bulgarie, Turquie, Grèce) permet de gagner en efficacité et de repérer, grâce à des capteurs de sensibilité, la moindre présence humaine, à près de 30 kilomètres à la ronde. Les Afghans et Iraniens que nous avons rencontrés sont conscients d’être pris au piège. Ils cherchent à tout prix une solution pour s’évader et tenter la traversée illégale, terrorisés à l’idée d’être bientôt déportés dans leur pays d’origine d’où ils fuient des persécutions terroristes, mafieuses ou étatiques.

Le but de ce voyage sans fin d’institutions en institutions, de prisons en camps et de retours forcés en arrière, est évidemment une stratégie politique qui vise à décourager les migrants de venir en Europe – comme si le mur à la frontière n’avait pas été lui-même matériellement dissuasif, cette trajectoire juridique infernale se charge de faire à son tour comprendre aux migrants qu’ils n’ont aucune chance d’atteindre l’Europe dont ils rêvent, où ils sont tous sauf les bienvenus.

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La transformation de la Bulgarie d’un pays de transit en un pays d’accueil malgré lui, Sophie Clair (2017)

Une hostilité générale, exacerbée à l’échelle locale

L’hostilité aux migrants, malheureusement, ne prend pas seulement forme dans les mécanismes juridiques censés les encadrer. Elle a un ancrage local concret, et se retrouve de manière très véhémente dans les discours de la majorité des citoyens bulgares. En effet, depuis l’année dernière, dans un contexte d’élections présidentielles en Bulgarie, les élus à différentes échelles ont repris à leur compte la question des migrants en propageant un discours nationaliste et xénophobe. Celui-ci est basé sur l’idée selon laquelle la Bulgarie faisant face à de nombreuses difficultés économiques, il faut d’abord s’occuper de « nos pauvres » et de nos problèmes plutôt que des étrangers. Cet argument s’appuie sur des réalités locales très dures et indéniables : lorsque par exemple, les employés du camp d’Harmanli profitent d’une distribution de vêtements chauds (organisés par l’UNICEF et destinés aux enfants réfugiés) pour en dérober quelques uns à notre insu. Quand la responsable de l’UNICEF, désarçonnée, les a pris sur le fait, les employés se sont excusés en expliquant : « Nous aussi, nos enfants, ils ont besoin de vêtements ». Cette scène provoque à la fois colère et peine : comment peut-on accepter que ce soit sur ces petites gens que repose le poids de politiques européennes décentralisées, déléguées, qui ont des conséquences directes sur des territoires locaux? Les difficultés de la vie en Bulgarie sont vivaces, que l’on soit migrant, Rom, et même Bulgare donc. Mais, comme le souligne Ivan, l’installation du camp d’Harmanli a permis la création de près de 150 emplois pour les habitants locaux ; emplois que l’on ne saurait refuser, quand bien-même ils demandent de travailler avec « ces autres ». C’est aussi, d’une certaine façon, une forme de cohabitation forcée où Syriens et Afghans côtoient Bulgares, le camp devenant alors l’espace d’une rencontre où deux mondes s’affrontent en jouant dans la même cour : celle de la vulnérabilité et de l’abandon par les dirigeants du monde. Cependant, le discours qui instrumentalise cette pauvreté à grand cris de « Bulgarians first » ignore le fait que la quasi-totalité des migrants en Bulgarie n’ont qu’un désir, la quitter… Il s’appuie sur un racisme qui auparavant en Bulgarie visait avant tout les communautés roms, dont l’intégration est un échec depuis des décennies ; une islamophobie existante mais relativement calme, avec la présence d’une grande minorité turque sur le territoire, et une peur du terrorisme.

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Manifestation nationaliste en 2016, source : dailynews

Ce discours, relayé massivement par les médias de façon continue depuis un an et demi, a atteint la population locale avec une efficacité terrifiante. De nombreux acteurs associatifs nous ont fait part de leur effarement devant le récent succès rencontré par les idées nationalistes : « Il y a un an et demi, ce n’était pas comme ça. Il n’y avait pas tant de racisme, il y avait même certains citoyens qui étaient solidaires, prêts à aider. Maintenant, on ne peut même pas y penser ! ». En effet, en un an et demi sur l’intégralité du territoire se sont multipliées les manifestations anti-migrants, accompagnant la montée dans les scrutins locaux des partis nationalistes… Cela va d’une simple logique Not-in-my-Backyard, par exemple à Harmanli où un cycle de manifestations en 2014-2015 a accompagné la construction du nouveau centre d’accueil, à des discours beaucoup plus violents au contenu racialisant : ainsi, des vidéos de micro-trottoirs donnent la parole à des habitants locaux qui craignent très sérieusement des infections liées à la présence des migrants dans leur ville, autant que des attaques terroristes, avec des justifications telles que « c’est dans leur culture, ils ne sentent pas bons »… et qui n’ont pas peur de manifester sous de tels slogans. Ces inepties sont fièrement et publiquement déclamées, par des politiques locaux et nationaux venus en soutien aux manifestations anti-migrants autant que par des enfants, des parents, et des groupes d’extrême-droite tel que Атака (en anglais : Attack), parti ultra-nationaliste, xénophobe, islamophobe, raciste, anti-Roms, antisémite (…). A ce propos, les murs de la capitale bulgare sont sensiblement différents de ceux d’Athènes : les signes anarchistes et les slogans anticapitalistes grecs ont laissé place à des légions de croix gammées et aux « White Power », s’exposant sans gêne sur les murs de la ville, sans que cela ne fasse sourciller quiconque…

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Ce discours de haine affecte également beaucoup l’action des ONG et de leurs bénévoles et travailleurs sociaux. Kiara, bénévole à Caritas, nous explique ainsi qu’elle a dû cacher à ses parents pendant un certain temps qu’elle occupait trois après-midi par semaine à donner des cours d’anglais aux réfugiés. Ses parents sont aujourd’hui au courant, son père l’emmène même en voiture au centre de détention de Busmantsi où elle travaille, mais une bonne partie de sa famille continue d’ignorer ses activités, ainsi que de ses amis. « Ils ne peuvent pas comprendre », dit-elle en haussant les épaules, comme déjà lasse et habituée à l’idée. La gentillesse et l’accueil qu’elle nous a témoignés nous ont donné à penser qu’elle était sans doute heureuse de pouvoir partager avec nous ce sujet qui lui tient visiblement à cœur, alors qu’elle ne le peut pas au quotidien, même avec ses proches. Au lycée, l’hostilité envers les étrangers est l’opinion commune ; même sa professeure d’histoire n’hésite pas à tenir des propos anti-migrants devant ses élèves. Pour une travailleuse sociale du Council for Refugee women, qui n’est pas de la même génération, les difficultés qu’elle rencontre vis-à-vis de son entourage sont les mêmes ; depuis un an, ses amis ne cessent de lui demander : « Pourquoi tu continues de faire ce travail ? Pourquoi est-ce que tu ne t’occupes pas des SDF de chez nous ? ». Ce contexte d’absence de soutien de l’opinion publique, des médias, de ses proches, ajoutée à celle du gouvernement, rend le travail des ONG, qui assurent seules l’aide à l’intégration des personnes ayant le statut de réfugié, épuisant et très difficile, quand il n’est pas simplement intenable.

Malheureusement, la haine ne se contente pas de s’incarner dans les mots. Les rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch, fin 2016, signalaient avec inquiétude les nombreux cas de violences policières ainsi que l’existence impunie de groupes nationalistes qui se sont donné pour objectif d’aider la police à attraper et enfermer les migrants qui se trouvent sur le territoire. Ceux-ci sont présents un peu partout en Bulgarie, en ville et dans les villages, et leur identité est diverse, si ce n’est qu’ils regroupent globalement des jeunes hommes sensibles à une fierté nationaliste et prêts à éliminer les migrants comme on éliminerait une menace. Cela donne lieu aux pratiques inhumaines de « chasse aux migrants ». Sur internet, des vidéos de « chasseurs de migrants » sont brandies comme de funestes trésors de chasse. Nous avons entendu le récit glaçant de ces événements pour la première fois à Belgrade, où de nombreux migrants témoignaient ainsi : « Bulgaria, no good, no good ! Bulgaria, police beat me. Take all money, all food, everything, and beat. » Beaucoup d’entre eux avaient dû y retenter leur chance à plusieurs reprises, après avoir été attrapés une première fois, dépouillés de tous leurs biens, souvent battus, et renvoyés en Turquie ou enfermé dans les centres dont ils ont fini par s’échapper. Dans leurs récits, la Bulgarie, c’est cette marche sans fin dans les montagnes, épuisante physiquement (ce qui explique que beaucoup d’hommes seuls choisissent cette route, et peu de familles), où l’on ne peut pas s’arrêter de marcher un seul instant, de peur d’être attrapé. C’est la peur au ventre, le froid glacial, le dénuement total. Il en est de même pour ceux qui sont actuellement en Bulgarie : à Voenna Rampa, nous rencontrons Souleymane, un garçon de 16 ans dont le visage est cerné de marques bleues. Nous songeons immédiatement à des violences policières qui dateraient de quand il a été attrapé ; quelle n’est pas notre surprise quand il nous explique que ces blessures datent de la veille, alors qu’il attendait le bus pour se rendre au centre-ville de Sofia ! Son ami nous raconte la scène en anglais : « J’ai essayé de demander de l’aide autour de nous, les gens détournaient le regard ; j’ai essayé d’aller voir la police, ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire. Personne ne nous aide parce qu’on ne parle pas bulgare » Autour de nous, tout un groupe de résidents de Voenna Rampa nous expliquent qu’ils n’osent plus aller à Sofia, parce qu’ils savent qu’un groupe d’hommes les attendent juste devant le camp, à l’arrêt de bus, pour les tabasser. Sahil nous explique ainsi que même si ce centre d’accueil est techniquement un camp ouvert, ils n’osent plus en sortir, parce qu’ils ne sentent pas en sécurité à l’extérieur. Ce témoignage illustre la diversité et la complexité des formes que peut prendre l’enfermement, qui n’est pas toujours déterminé par des règles juridiques ou des structures matérielles, mais peut s’incarner psychologiquement de manière très concrète, à travers des phénomènes comme la menace ou la peur.

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Rassemblement néonazi en 2013, source : l’Express

Comment de telles pratiques de violence peuvent-elles rester impunies ? Les victimes étant des populations elles-mêmes en situation d’illégalité et vulnérabilité extrême, elles sont dans l’incapacité de porter plainte, d’autant plus que dans de nombreux endroits leur maltraitance est réalisée en complicité silencieuse avec la police, quand ce n’est pas la police elle-même qui en est l’auteure. Le Bulgarian Helsinki Comittee a réussi, au terme de mois de travail, a obtenir la sentence d’un leader de ces groupes nationalistes qui avait pour habitude de ligoter des personnes et de les abandonner par terre au milieu de nulle part, les vouant dans le froid à une mort certaine ; mais les victoires juridiques sont rares, puisqu’aucune victime ne reste sur le territoire assez longtemps pour témoigner. Même si elles sont encore là, en ont-elles-même l’envie et l’énergie, ne sont-elles pas paralysées par la peur ? C’est tout le défaut de la justice pénale que cette question dramatique rend apparent.

Les moyens d’expression qu’il reste à tous ceux qui subissent quotidiennement ces violences sont les grèves de la faim et les manifestations à l’intérieur des camps. En novembre dernier, à Harmanli, des centaines de réfugiés ont affronté les autorités du camp pour réagir contre la fermeture du camp (qui leur interdit toute sortie, même en ville) justifiée par la peur d’une contamination de la population. On allume des feux, on érige des barricades, on lance des pierres pour protester. Et la seule réponse apportée à ce cri de rage : l’envoi de policiers supplémentaires venant de toute la Bulgarie pour assurer le retour à la tranquillité et la mise en garde à vue de près de 200 personnes accusées d’avoir participé à la manifestation et envoyées dans les centres de détention du pays en attendant leur prochaine déportation. Ces réactions indiquent bien que c’est par la forceque se résoud ces questions, aussi bien par celle des policiers que par celle de la justice bulgare qui semble plus efficace quand il s’agit d’indésirables, mais laisse à désirer quand il faut poursuivre des trafiquants d’êtes humains et autres mafieux. Comme s’il fallait ne surtout pas réflechir aux causes mais se contenter d’agir en surface, en apportant des réponses inadéquates. Préferer envoyer des forces supplémentaire de policiers plutôt que de tenter de dialoguer et d’améliorer un tant soit peu les conditions de vie en dit long sur la façon dont sont perçus les habitants du camp : une menace d’abord, une population dangereuse à contrôler et gérer, mais surtout pas des êtres humains – et tant pis pour leurs droits d’expression.

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Manifestation des réfugiés à Harmnali réprimée dans la violence, novembre 2016, source : sakarnews

 

Quand la haine s’érige en système

Ces violences physiques, menaces et harcèlement psychologique, sont ainsi le lot quotidien des migrants qui vivent en Bulgarie, et elles sont la conséquence directe des discours de haine relayés par les médias et par les politiques à tous les échelons. L’exemple de la Bulgarie montre à  quel point il est facile pour les hommes politiques de s’emparer de ces questions pour justifier des mesures prises contre les droits de l’homme qui vont même jusqu’à reposer sur l’illégalité de pratiques qui bénéficient du silence complice des gouvernements.

La Bulgarie est un terrain privilégié pour constater comment un système global de répression se met en place, impliquant chacune des échelles et chacun des acteurs, du député européen à l’officier de police aux frontières, en passant par la professeure d’histoire à Sofia, et l’habitant d’Harmanli qui va manifester contre le centre d’accueil de sa ville. Les peurs locales recoupent les stratégies étatiques, pas seulement de la Bulgarie, mais de tous les pays européens, qui peuvent ainsi instrumentaliser les citoyens en vue d’un même but : empêcher l’arrivée sur le territoire de personnes jugées indésirables. On peut parler de système totalisant car il est constitué d’éléments matériels (dispositifs sécuritaires et humains), d’un arsenal juridique (mise en place du règlement Dublin) mais aussi d’éléments culturels (les représentations de l’altérité, la question de l’identité bulgare…) qui se retrouvent dans les discours et aboutissent à des actes de violence physique.

Et puisque le voyage que nous avons entrepris invite à la traversée et au décentrement, nous pensons qu’en tant que citoyennes françaises, jeunes européennes et habitantes du monde, il ne faut pas s’imaginer que la Bulgarie est un lieu lointain à l’autre extrémité de l’Europe sans lien aucun avec notre propre quotidien, mais que nous sommes au contraire directement concernés : car ce que l’Etat Bulgare accomplit à travers tous l’arsenal que nous avons décrit, c’est la volonté des Etats européens les plus puissants et les plus protégés, à commencer par la France, de ne jamais voir les exilés arriver chez eux. Et face à ça, les citoyen.nes solidaires se doivent de résister à toutes les échelles, en propageant des discours de paix et de lutte contre le fascisme, la xénophobie, le racisme, mais aussi en faisant l’effort de comprendre le fonctionnement du système – dont nous faisons tous et toutes parties, même à notre insu – et l’articulation entre les éléments pour mieux en dénoncer les conséquences humaines, et ainsi le détruire de l’intérieur.

On pourrait s’interroger longuement sur la haine érigée comme système de pensée et sur la diffusion d’idées xénophobes qui gagnent esprits et gestes et qui guette tous les pays les uns après les autres ; sur le mur comme écran où se projettent les fantasmes et les peurs de beaucoup (terrorisme, invasion, maladies, contacts quel qu’ils soient) et sur l’instrumentalisation politique que cela a demandé ; sur l’efficacité d’un tel dispositif et les conséquences tragiques que cela entraine sur les êtres humains concernés ; sur le fait que l’on préfère investir des milliards d’euros sur le refoulement des étrangers plutôt que de se concentrer et chercher des solutions pour accueillir dignement ; sur toutes les innovations technologiques et scientifiques en matière de nouveaux dispositifs hautement performants et sophistiqués quand ces derniers servent uniquement à repousser, humilier, déshumaniser et que l’on continue pourtant d’appeler « progrès ». En bref sur l’usage de l’intelligence humaine – quand celle-ci est finalement employée contre elle-même – et qui en dit long sur notre rapport à l’altérité et à l’humanité. Puisqu’en Bulgarie, et en Europe à travers elle, on préfère protéger ses frontières que protéger les exilé.es.

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Les Fleurs du Mal – du quotidien à Kelebija

Aujourd’hui nous venons d’apprendre la fermeture du Community Center de Kelebija, un lieu à la frontière serbo-hongroise où nous avons été volontaires en novembre. Cet endroit, qui offrait le seul espace chauffé à des kilomètres à la ronde pour les réfugiés qui dorment dans les camps informels et jungles, bloqués derrière la frontière de l’UE, est de loin un de ceux qui nous a le plus touchés durant notre voyage. Sa fermeture par la préfecture s’inscrit dans une tendance globale en Serbie de répression de l’aide informelle, d’indifférence au sort des réfugiés, et de multiplication des mauvais traitements à leur égard. Déportations massives réalisées dans le silence, maltraitance policière, abandon des milliers de personnes dans les rues de Belgrade, sont devenus le quotidien des migrants en Serbie.

J’ai voulu, comme pour faire mémoire de tous ces lieux de solidarités informelles détruits par les interventions des forces de l’ordre, et de tous ces souvenirs évaporés, publier ces bribes tirées de mon journal de terrain quand nous étions à Kelebija. Parler du Community Center, c’est pour moi rendre hommage à un lieu qui a été important dans notre voyage et dans mon histoire personnelle, lui restituer sa force symbolique, et rappeler aussi dans quel contexte politique nous nous trouvons, afin qu’il soit temps de réagir encore contre la répression des solidarités.

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« Cet espace est fascinant parce qu’il a surgi ex nihilo du projet de North Star, une petite ONG indépendante, d’offrir un peu de soutien aux réfugiés qui dorment dans le camp informel entre la frontière serbe et la frontière hongroise, attendant leur passage vers l’Union Européenne, par la voie légale ou illégale. Ce n’est qu’un bout de terrain terreux et caillouteux à quelques dizaines de mètres de la frontière, loué par un barman soûl. North Star y a construit un abri, une cabane pour servir du thé et du café, et y a installé une caravane comme lieu de stockage et pour permettre aux bénévoles de veiller sur le lieu. MSF y a installé une tente, le seul espace chauffé ouvert aux réfugiés dans toute la zone, où les gens peuvent s’asseoir et recharger leur téléphone. Syd, un volontaire américain, a aidé les réfugiés à construire une douche, un autre espace commun, une warehouse dans laquelle aujourd’hui on distribue les vêtements, et même, pendant que nous y étions, une cuisine… L’espace est tellement vétuste que chaque meuble fait toute la différence : les jours sont marqués par toutes les étapes de l’aménagement du lieu ; le jour où l’on construit un toit pour la warehouse, le jour où Border Free amène des gamelles pour cuisiner, le jour où Are You Syrious  est venu dresser une deuxième tente, qui sera réservée aux femmes… Comme ce lieu minimal est le support de toutes nos relations et de toutes nos activités quotidiennes, le moindre détail change nos journées : il suffit de dégoter une nouvelle chaise, parfois de déplacer un câble et un caillou, pour que toutes nos perceptions soient modifiées, et le paysage familier bouleversé !

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Le jour où Are You Syrious nous amène une deuxième tente, qui servira à ouvrir un « Women’s space »

A force d’y passer nos journées entières, tous les jours, nous nous sommes rapidement approprié les lieux. Je serais capable de dessiner une carte de mémoire aux bonnes dimensions sans problème ; chaque mètre carré de ce petit espace qu’est notre terrain est associé dans ma tête à une émotion, à un souvenir, à une personne. Je suis touchée, le matin, quand j’arrive, d’entendre retentir tout autour de moi les « Ya Sarah ! Ya Soufia !  », « Hi Sarah ! », « How are you my friends ? » ; par le fait que lors des distributions de thé par les Community Volunteers, systématiquement, il y ait quelqu’un qui m’apporte un thé sans que j’en réclame, que les enfants ne cessent de nous couvrir des cadeaux qu’ils Ali Baba à l’épicerie d’à côté (le « verbe » utilisé pour dire voler). Je vois de plus en plus les visages s’éclairer à notre approche, les gens parler entre eux en arabe de nous comme de véritables membres de la communauté…

Une des choses merveilleuses dans cet endroit tient sans doute grâce au travail de Syd, peut-être aussi d’Aleks et de Kelsey, et au comportement des habitants du camp, qui fait qu’ici nul n’exerce de monopole, mais chacun est reconnu pour ses talents son activité est validée par la reconnaissance et le respect des autres. Il n’y a pas de différence entre les bénévoles et les Community Volunteers, c’est-à-dire les réfugiés qui tiennent le Community Center avec nous : nulle part nous avons retrouvé des rapports de confiance égalitaire de cette sorte, qui participent pour beaucoup à la magie du lieu.

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A Kelebija, la temporalité est distordue par rapport au reste de notre voyage ; les jours défilent à une rapidité désarmante et se confondent complètement dans mon esprit. Les initiatives s’enchaînent au fil des heures et fleurissent au fil des jours : on tend une ficelle sur des piquets avec Zamdar, créant ainsi un filet de volley-ball dans la zone pratiquement abandonnée du fond, nous cousons d’autres coussins avec Sophie, et aussitôt, nous avons de quoi faire un petit coin sympa où l’on s’assoit par terre, Refai dessine de magnifiques caricatures, les petites font des bracelets… Un autre jour, ce sera un tennis et des ateliers atebas pour les petites filles, un ninja avec les enfants…

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Refai, caricaturiste de métier, dessine les membres de la communauté

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Activité couture dans la tente de MSF

Aujourd’hui l’ambiance est à la fête : Fatima cuisine et nous avons du riz et de la bonne soupe le soir, et nous mettons de la musique à partir de 8h et commençons à danser des danses traditionnelles de Syrie, d’Irak, d’Algérie ; la joie habite la tente qui se réchauffe ainsi un peu. Ici, une lampe, et une sono, suffisent à créer une fête : tout un groupe de jeunes hommes syriens chantent à tue-tête et nous apprennent des danses de leur pays, et nous formons ainsi des joyeuses rondes sur des danses de mariage, avant que la musique ne se change en lourd rap que tout le monde gueule d’un coin à l’autre de la tente, puis que nous nous déhanchions sur du Shakira, histoire de mettre tout le monde d’accord… A l’extérieur dans la nuit froide, Khaled et sa sœur Rama nous donnent une leçon improvisée d’arabe en buvant du thé qui se transforme en grande séance de rigolade parce que Sophie et moi ne sommes pas capables de prononcer deux mots d’affilée.

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Des membres de la communauté cuisinent tous les jours : chaque soir, un repas chaud est servi au Community Center

Et puis ce quotidien répétitif mais dans lequel prennent forme les progressions dans nos relations avec le lieu, avec les gens, est parfois rompu par un soudain événement qui vient bouleverser la tranquillité par une éruption d’émotions. Ce sont des rencontres qui vont marquer nos journées : les arrivées, comme celle de Reda, de Fatima, et les départs, celui de Raouf, de la famille de Zamdar… Un après-midi, en effet, notre ami Zamdar débarque comme un fou dans la tente principale en criant « We’re going to Hungary ! » et en serrant Sophie dans ses bras. Je passe toute à la soirée à me réjouir de cette nouvelle, qu’ils vont partir avant nous, moi qui pensais qu’ils en avaient encore pour plusieurs semaines ! Toute la journée notre ami est à la fois heureux et triste. Quand vient le soir, nous les rejoignons dans leur « maison » pour déguster un kebab fait du poulet rôti vendu par l’épicerie d’à côté (dont le chiffre d’affaire a dû quintupler depuis l’arrivée des réfugiés et la création du Community Center), de tomates, d’oignons, et de pommes de terre frite. Nous discutons joyeusement, buvons du Pepsi et du thé, dansons même, entre deux couvertures tirées et le plafond penché, des danses traditionnelles kurdes avec les petites Rania et Rayan au son de leur tablette, tandis que leur grande sœur qui ne peut pas marcher chante avec joie et bat des mains pour nous accompagner. Puis nous assistons à une scène très émouvante de la famille qui fait les bagages pour le départ : les filles nous chargent de trois sacs de leurs vêtements qu’elles ne veulent plus, elles vident littéralement leur valise de tout ce dont elles n’ont pas besoin, le petit Dahen me donne des jouets « For little brother you ! », et ils nous obligent à les accepter comme ils nous obligent chaque fois à reprendre trois fois de chaque repas. La maman a acheté de nouveaux habits pour tous ses enfants, de belles baskets neuves pour les filles, un manteau en fausse fourrure pour elle « to go Germany ». S’habiller pour l’occasion, s’octroyer le luxe de vêtements neufs, c’est célébrer l’événement. Nous nous retirons vers 20h car ils ont rendez-vous à sept heures du matin à la frontière pour, j’imagine, attendre encore quelques heures, puis embarquer…

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Dernière soirée avec la famille de Zamdar

Et parfois, sans prévenir, les nouvelles et les événements s’enchaînent en cascade, positifs et négatifs, brisant l’équilibre du quotidien, et nous faisant passer d’un extrême émotionnel à l’autre : une distribution où ni Sophie ni moi ne sommes là pour superviser et qui a tourne à la catastrophe ; tout le monde passe de l’autre côté du comptoir pour dévaliser les chaussures apportées par Are you Syrious (en cinq minutes la boîte était vidée) ; dans la cohue, une femme se fait voler son portable ; elle fond en larmes pendant dix minutes tandis que le voleur, profitant de la panique générale, s’est déjà faufilé au-dehors. Son Facebook était ouvert sur son portable ainsi que son Whatsapp : en perdant son portable, elle perd toute son identité en plus de son moyen de contacter ses proches. Son désespoir est immense et je me contente de la serrer dans mes bras, impuissante.
Mais cette même journée a été aussi celle où le papa de Khaled est arrivé de Macédoine, et l’on a ainsi pu assister à l’arrivée de toute la famille enfin réunie, sautillant de joie, nous présentant fièrement le padre, rayonnants à la perspective du passage en Hongrie demain…
Cette même journée, mon ami Muhammad a compris qu’il ne pouvait pas payer son passage au responsable de la liste qui lui exige plus d’argent. Il ne sait plus quoi faire ; son dernier espoir est détruit. Nous avons eu un moment tous les deux, sous la nuit étoilée pendant que les autres allaient dîner. Il pense qu’il va rentrer en Syrie. Cela fait quatre ans qu’il est parti : 3 ans en Turquie, un an en Grèce, et un mois ici. S’il rejoint sa famille, il vivra avec eux dans une tente, car leur maison a été détruite par Daesh. De me dire qu’après avoir souffert autant (il a mis un mois à traverser la Macédoine à pied, avec rien d’autre qu’une couverture et ses vêtements !), il va devoir rentrer dans sa patrie à feu et à sang, est insupportable. Il se met à pleurer silencieusement tandis que nous restons debout, muets, l’un à côté de l’autre. Je n’ai rien pu faire d’autre que de le serrer dans mes bras sans pouvoir m’empêcher de pleurer avec lui sans qu’il ne me voie.

Régulièrement, les push-backs depuis la Hongrie viennent eux aussi rompre le cours monotone du quotidien : ainsi, un après-midi, surgi de nulle part, de l’horizon grisâtre, tout un groupe de pakistanais débarquent, enroulés dans leurs couvertures de l’UNHCR: encore ce matin même, ils se sont fait repousser et reconduire à la frontière. Il faut alors réagir immédiatement et venir à l’aide de ces personnes recouvertes de saleté, qui n’ont pas de gants, certains pas de veste, d’autres pas de pull, d’autres pas de bonnet…. L’un d’entre eux a les mains qui saignent à cause du froid : il les tend devant moi et elles tremblent. On rouvre le « bar » pour servir du thé en catastrophe, j’envoie Raffa avec un billet de mille dinars acheter des gants et des chaussettes car nous n’avons plus rien à leur donner. Ce sont les mêmes hommes que nous avons repêchés à l’arrêt de bus avant-hier soir, et les mêmes encore que nous avions vu à la gare routière avec Sophie en arrivant ici et qui payaient des passeurs : je le sais parce qu’ils nous reconnaissent à chaque fois. Ils ne cessent de s’excuser, parfois au lieu de dire merci ; ils ont des larmes de douleur dans leurs yeux suppliants, courbent l’échine devant le fardeau de leur condition actuelle. Eux qui manquent de tout, ils revêtent la misère comme les gants qu’ils nous réclament d’une petite voix faible, enrouée par le froid et l’épuisement. Quand Rafa revient, je distribue les gants à la volée, ainsi que les chaussettes, et tout s’évapore en quelques secondes, et comme à chaque fois, c’est comme si notre effort avait été vain ; que sont quelques paires de gants devant un manque aussi immense ? C’est comme si la misère les absorbait en une bouchée.

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Des afghans et pakistanais « push-backés » au milieu de la nuit, après un court arrêt au Community Center, regagnent à pied la ville de Subotica

Entre ces moments d’effarement, comme des petites lumières, des individus fantastiques, des gestes d’affection quotidienne, les petits riens avec lesquels on fait tout, les sourires, emplissent le quotidien d’une douceur qui semple à terme capable de vaincre toute cette souffrance. Autour de moi, des preuves d’amour, partout. Les enfants peignent les murs en bois de la cuisine, j’y dessine une terre avec la mention « We share the world », Aboudjemal y écrit un poème en arabe, et Souleymane nos trois initiales ensemble, « SSS ». Le coin lavabo est déplacé et réaménagé, les gars d’Are you Syrious montent une troisième tente, et nous avons désormais une tente aussi pour les enfants : en l’espace de deux jours, le camp a été transfiguré. Et pourtant il est toujours le même, chaque jour un peu mieux que la veille. Tandis que nous essayons de les décorer, nous subissons les taquineries habituelles de Muhammad qui nous asperge de peinture et que j’insulte joyeusement à coups de « Enta cherrir ! ».
Nous passons un moment dans l’ « antre » de Fatima et Refai à manger des pistaches, qui vont beaucoup nous manquer : ils partent demain comme nous ! Ce sont également les adieux avec Manal et son petit frère Mohammed, tout à coup  plus du tout turbulent, tout mignon. Nos adieux pleins de tendresse avec les gars, Oussama, Souleymane, et Muhammad,..

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Un des sentiments qui me fascinent le plus est celui de l’attachement immédiat, inexplicable, pour ces personnes que nous venons juste de rencontrer. Ce sentiment ne correspond pas aux catégories linguistiques d’expression de l’amour. Aucune étiquette ne lui correspondant, il faut lui trouver, pour lui donner la force de s’exprimer, un langage qui est par essence littérature. Inclassable, il défie avec mépris les bornes normatives de l’amitié et de l’amour tels qu’ils sont enseignés socialement. De là il tire sa force, de son refus de rentrer dans les cases, et de son action destructrice de toutes barrières et de toutes frontières. Peu importe que ce soient des gens qu’on connaît depuis une minute, un jour, vingt, cinq ans ; peu importe qui ils sont, d’où ils viennent, qu’importe leur sexe, leur âge, leur passé, leur futur, leur nationalité. Tu chéris ces personnes en cet instant impromptu de la rencontre, d’un souffle qui te dépasse et désarçonne tout en toi, tes attentes, ton éducation, tes habitudes, tes principes.
Ici, parce que nous sommes tous sur une route et rien dans l’espace ni dans le temps ne s’inscrit dans la durée, chaque rencontre prend plus de force. Nous intégrons, chacun, une sorte d’urgence inconsciente qui modifie nos comportements. Nous abattons en nous les barrières qui nous incitent d’habitude à ne pas faire confiance, nous cherchons spontanément à aller au-delà des différences sociales, à aller au-delà des problèmes de langues, des préjugés raciaux, faisant ainsi les efforts que jamais nous ne faisons quand nous sommes pris dans notre confort et nos barrières mentales. Nous sommes, du fait de cette urgence et de cette migration, tous déstabilisés, hors de notre confort, et le sourire de l’autre, dans ce contexte d’insécurité, est le premier des réconforts. Voilà comment j’explique l’amour que je porte à Khaled et Muhammad qui ne parlent quasiment pas un mot d’anglais et avec qui nous ne pouvons avoir aucune conversation de plus de trois minutes sans passer par des mimes, des gestes, ou un traducteur ; à nos quelques potes qui sont sûrement des trafiquants, peut-être des criminels ; à tous ces enfants, à toutes ces personnes âgées, pères et mères de famille, avec qui je n’ai pas besoin de parler, dont je n’ai pas besoin de connaître le passé, mais que je vois tous les jours, dont je sens une humanité et une bonté émaner, et cette bonté me touche si profondément que je les enveloppe de la mienne, avec toute la force que je peux puiser en moi et étendre à tout ce qui m’entoure.

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Mais encore une fois, ma naïveté n’est pas à l’épreuve de ce que je vois tous les jours. Souleymane m’a appris tout à l’heure qu’Oussama a trafiqué la liste en mettant son nom à la place d’un autre ; il s’est fait choper, et ne peut plus remettre les pieds dans le camp sous peine de se faire casser la gueule. Cela fait plus de 24h que je n’ai pas vu Oussama et un frisson d’horreur me parcoure quand je pense qu’il va de passer la nuit dehors. Hamza m’a montré la cicatrice qu’il a dans le coup : des personnes, après que le vol du portable par un algérien ait été avéré, l’ont chopé pour lui faire payer – un couteau a été passé sous sa gorge. J’ai retrouvé ce matin Muhammad, la main entourée d’un bandage : hier soir, sans doute fou de désespoir, il a frappé de toutes ses forces dans un bout de bois, et s’est cassé la main.
Trois bagarres ont encore éclaté ce soir pour ces histoires de liste. D’un seul coup, un mot en l’air est envoyé, et la scène d’amitié, de partage du repas, bascule au cauchemar : tous les mecs se lèvent, tout le monde accoure hors de la tente, et des groupes commencent à se frapper en s’insultant en arabe, tandis que tous les autres mecs s’interposent pour calmer le jeu, ou entraîner la bagarre hors du lieu du Community Center, les femmes regardant, anxieuses, la scène se dérouler. La tension monte. Syd n’a jamais vu autant de bagarres en deux mois qu’il est ici, et c’est le troisième soir d’affilée qu’il y en a.  Elles sont systématiquement suivies d’affrontements ou de menaces plus violentes dans la nuit du camp auquel nous n’avons officiellement pas accès. Nous avons appris avec effarement, après notre départ, qu’elles ont même conduit à la fermeture par la police du Community Center, après que des bénévoles aient eux aussi été victimes des coups.
Et moi, je souffre de savoir que tant de violence habite et entoure ces gens que j’aime et que j’ai envie de protéger ; que quand vient la nuit ou le mal, c’est la brutalité qui est la plus forte ; et d’avoir conscience de mon impuissance. Cela me fait souffrir d’imaginer toutes ces personnes qui font preuve de tant de douceur, constamment, envers moi (c’est vraiment le mot de douceur qui caractérise le plus nos rapports), nourrir tant de méfiance, de dureté, voire de haine, les uns envers les autres. Car il ne faut pas oublier que ce havre qu’est le Community Center, c’est la partie visible de l’iceberg : c’est la journée, c’est un endroit exposé, c’est hors du camp, hors du no man’s land ; c’est, à l’extérieur de la réalité du camp, une bulle de confort censée l’apaiser. Il y a tout ce qui est invisible aux yeux des bénévoles qui pourtant fréquentent les mêmes personnes toute la journée – toute cette dimension, toute cette horreur cachée encore sous l’horreur apparente, due au fait qu’un camp de réfugiés est un lieu de non-droit total, ou alors de droit d’exception, celui de la terreur et du plus fort, dans lequel nous ne pouvons pas intervenir pour sauver ceux que nous aimons.

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Un dîner le soir au camp de Kelebija, dans le bâtiment squatté sans chauffage ni électricité

Dans des endroits de misère, d’oubli, ces « trous » géographiques sur la carte d’Europe comme l’est ce no man’s land entre la frontière serbe et la frontière hongroise, il y a comme une lutte de la beauté et de la bonté, en chacun, pour refaire surface et recouvrir le reste de sa lumière apaisante. C’est aussi ce que nous essayons d’être en tant que bénévoles et amies, tous les jours, au service de l’amour et de la joie, pour faire partie de ce souffle positif et le renforcer de nos petites mains et nos petits sourires. Je fais le vœu qu’à terme, cet élan de fraternité soit le plus fort ; un des moyens pour cela, c’est de sublimer cette souffrance par l’entraide, par la beauté des choses que nous construisons ensemble (un repas, une cabane, un dessin…), et par l’art. Je voudrais partager cette parole de mon ami Raouf, un rappeur algérien rencontré au Community Center, que j’ai trouvée pleine de sagesse. « Tu sais, ma Maman elle m’a dit : tu sais Raouf, wallah, si tu as dû vivre toutes ces épreuves, c’est peut-être que quelque chose de grand t’attend en France. Et c’est vrai, que, quelque part, on arrive à sortir des choses de toute cette souffrance. Quand j’étais en Grèce, pendant six mois en prison, j’ai écrit deux chansons. Là j’en ai encore d’autres en tête. Quand je viendrai en France, promis, on fera un concert. Wallah, je commence déjà à me préparer ! »

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 »
Sarah

De l’espace-lieu à l’espace-lien

« Habiter ? C’est s’installer, rencontrer l’autre, se mouvoir et s’émouvoir dans les espaces et les temps de nos vies »

    Avant de partir, de quitter tout ce qui constitue mon quotidien, mon ordinaire, la question de « l’habiter » trottait dans ma tête. Ca a commencé avec un texte d’Alain Damasio, La rage du sage, lu l’an dernier. Avec sa verve virulente et poétique, il nous invite à « habiter la vie ». Etrange formulation : ça veut dire quoi, habiter la vie ? Est-ce que dans mon quotidien, j’habite la vie ? Est-ce que ça veut dire essayer de vivre chaque chose intensément, avec énergie, passion ? Donner du sens à nos actions, nos liens, nos pratiques, nos idées ? Est-ce que c’est essayer d’agir sur ce qui nous entoure, ce qui nous semble important ?

    Et puis, plus tard, j’ai vu l’exposition Constellation.s à Bordeaux, intitulée « Habiter le monde ». Une fois de plus, je m’interroge : habiter le monde, c’est le construire, le formuler, le partager ? C’est créer des espaces collectifs ; tisser des liens avec les autres ? C’est enrichir son expérience sensible, lui donner de la profondeur ? C’est imaginer, ensemble, des temps nouveaux et communs ? C’est nourrir sa vie intérieure pour ensuite être à même d’en faire profiter nos proches ? C’est penser le monde, l’éprouver ? Le ressentir ?

    L’espace n’est pas qu’une donnée, statique, immobile. Au contraire, il est matière, tissu, mouvement. Il se forme, se transforme, avec nos rêves, nos pratiques, nos désirs.  Il est support des relations humaines et condition de ces relations. En d’autres termes, il est vécu, perçu et approprié différemment, par chacun d’entre nous. Chaque lieu visité propose une histoire : celles et ceux qui habitent ce même endroit, de façon temporaire ou permanente ; juste le temps de partager un repas, un thé, une poignée de mains. En exil, cette question se pose d’autant plus qu’il s’agit d’un déracinement qui force à quitter son « chez soi » (constitué autant par sa maison, ses amis, ses habitudes que son lieu de vie en général) pour tenter d’en façonner un nouveau, ailleurs. Cela est rendu de plus en plus compliqué, d’une part par la route discontinue des migrations puisqu’il ne s’agit jamais d’un trajet en ligne droite mais bien plus souvent de détours, de retours en arrière, d’avancées, d’attentes.  Combien de gens a-t-on rencontrés maintenant qui attendent, quelques jours, plusieurs semaines, des mois entiers, au même endroit avant de pouvoir rejoindre un ailleurs rêvé ? Combien de gens nous ont raconté leurs déportations, d’un pays à l’autre, vécu comme un retour à la case de départ ? Et d’autre part par le fait que la plupart du temps, ce sont dans des camps, des centres de transit, des « jungles », des lieux d’accueil où les exilé.e.s vivent. Des lieux dont les conditions de vie varient selon les contextes, les saisons, les pays. Souvent ce sont des abris de fortune, des tentes, parfois même de simples bouts de tissus assemblés pour former un toit. Parfois des conteneurs, type algeco, posés tel quel au milieu de nulle part. D’autres fois, des squats, plus ou moins propres et salubres. Des centres d’accueil, presque toujours situés à la périphérie des villes, qui sont à la fois impersonnels et d’une neutralité glaçante. Très souvent, les gens doivent partager leur chambre avec d’autres : en moyenne, une dizaine par chambre. Mais cela peut aller jusqu’à plus d’une centaine quand ce sont de grandes tentes blanches aux innombrables lits superposés ou lits de camps qui s’alignent indéfiniment.

    Malgré ces conditions d’hébergement à la limite du supportable, des lieux surgissent, partout où nous allons ; des liens se tissent, dans des lieux rendus vivants par la présence de personnes, par leur envie de partager, de discuter. Par le simple fait d’être ensemble et d’être avec.

    A Calais, dans l’ancienne Jungle, c’est une Eglise érythréenne constituée de bric et de broc, de taule, de matériaux de récupération. Une partie du toit est faite avec du plexiglas transparent, comme une imitation de vitrail laissant passer la lumière. Ce lieu nous rappelle avec puissance que « la contrainte économique fait partie de la solution ». S’émerveiller devant cette inventivité, devant ce que les croyances et la foi peuvent construire, et entendre les chants religieux qui s’échappent des murs… Imaginer ce que ce lieu peut être lorsqu’il est empli des chants, des musiques, des corps, des prières…

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Au loin, l’Eglise érythréenne de la Jungle de Calais

    C’est encore un petit restaurant afghan dans la rue principale de la Jungle, dont la terrasse surplombe un lac et où nous nous arrêtons déguster des délices afghans. C’est un lieu créé de toute pièce, à l’image de ceux qui l’ont imaginé. Chaleureux et convivial car recouvert de grands tissus sur les murs, les sols, les plafonds. C’est reconstruire, ailleurs, en exil, un lieu commun, qui invite aux rencontres et aux discussions autour d’un thé au lait.

    C’est une table ordinaire installée à la va-vite dans les allées de la Jungle pour partager un cours de français avec quelques Soudanais curieux et motivés. Cette table nous unit, tisse un pont entre nous, deux heures durant, alors qu’on leur apprend quelques mots de français en essayant de retenir à notre tour quelques mots d’arabe.

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Dans les allées de la Jungle, à Calais. Une table, un cahier, un cours de français, des rires…

    C’est, plus simplement, s’assoir par terre dans les allées de la Jungle et discuter pendant plus de deux heures avec Hussein, qui nous parle d’amour, de langage, d’humanité, de Kaboul, de sa famille. Un « professeur hors les murs » qui a croisé notre chemin, alors que celui-ci n’a pas de trajectoire mais se laisse aller au hasard des rencontres…

    Plus tard, c’est, en faisant du stop, l’espace de la voiture qui devient fenêtre sur l’autre. C’est impressionnant de voir à quel point les gens se livrent, se délivrent. Ils nous confient leurs (en)vies, durant le temps presque chronométré du voyage. Chaque rencontre devient insolite et le hasard de chaque voiture qui nous accepte nous permet d’entrer dans des mondes que l’on ne soupçonnait même pas. Comme parler de la musique techno et trans’ avec Maxime dans sa camionnette blanche entre Bordeaux et Toulouse ; comme écouter Jorge nous parler de sa passion pour son métier de camionneur et sentir en lui les quelques lueurs d’une révolution à venir ; comme voyager avec Marc, amoureux de la région de Carcassonne qui nous offre une magistrale leçon de géographie sur les alentours ; comme Marie et sa curiosité sur notre projet, qui nous interroge et nous parle de la Bretagne, de Marseille, de l’Afrique ; comme Karine qui est dresseuse de chiens alors que son mari, lui, est chasseur : l’une cherche à sauver la vie des animaux alors que l’autre les tue… Sur la route, le stop est un moyen de voyager qui se suffit presque à lui-même, « qu’importe la destination tant qu’on a la rencontre » pourrait-on dire, et qui n’en finit pas de nous surprendre.

    A Saorge, village perché au creux de la vallée de la Roya, dans la cuisine de Richard, sur une grande table en bois noble et généreuse, on passe une après-midi à cuisiner avec plusieurs habitants de la vallée des repas chauds que l’on distribue ensuite à Vintimille aux réfugiés, alors que cela est strictement interdit par un arrêt municipal italien. Autour de la table, les langues, d’abord suspectes, se délient et partagent avec nous quelques confidences : leur quotidien, leurs actions de désobéissance civile, leur révolte contre des gouvernants français et italiens, à la fois absents et violents.

    A Vintimille encore, c’est dans l’Eglise qui accueille un grand nombre de familles réfugiées avant qu’elles ne puissent passer la frontière, qu’ont lieu les obsèques de la jeune Milet, une Érythréenne de 17 ans morte, fauchée par un camion sur l’autoroute rejoignant l’Italie à la France. Sur la porte de l’Eglise, un bouquet de fleurs : « Perdonaci, Milet » (Pardonne-nous, Milet), sans doute les seuls mots que l’on peut encore prononcer en ce jour… Milet incarne à elle seule le paradoxe de la migration aujourd’hui : risquer sa vie pour la sauver. Milet vivante, qui a du mettre des mois à venir jusqu’ici, va maintenant rejoindre sa famille, dans son cercueil, en avion, en…quelques heures ? Cruauté du paradoxe… Les mots du prêtre prononcés me heurtent : « maintenant Milet, tu es au paradis, un endroit où il n’y a plus de frontières ». Faut-il donc attendre d’être mort pour imaginer et vivre dans un monde sans frontières ?

    C’est dans la cour de l’Eglise de Vintimille, en jouant au foot avec Youssef, Fatma, Awa, Yanis…et les autres enfants, que les frontières disparaissent ; que le jeu se fait sans avoir besoin de parler ; que le rire devient un langage à part entière. La cour de l’Eglise se transforme en vaste terrain de foot : tout le monde crie, court, rit, oublie.

    A Milan, c’est au cœur d’un vaste centre d’accueil pour migrants, que nous donnons un coup de main pour trier et distribuer des habits. Dans une minuscule pièce où s’amassent chaussures, pulls, vestes, pantalons, on accueille chaque personne qui a le droit à un habit de chaque type. Dans l’intimité de cette pièce minuscule où il est quasiment impossible de s’y retrouver, les tensions sont palpables : « Ce n’est pas un magasin ici ! » nous diront à plusieurs reprises des volontaires, alors qu’on s’attarde à essayer de comprendre ce que chacun cherche et ce dont il a besoin en leur proposant plusieurs vêtements et en leur laissant le choix. A ce moment, je ne peux m’empêcher de me dire que ce sont des personnes à qui on refuse déjà tant de choses : interdiction de circuler comme ils le souhaitent, interdiction de choisir où ils veulent aller et avec qui ; interdiction de choisir ce qu’ils veulent manger. Interdiction de pouvoir prétendre à vivre « une vie normale », en somme. Va-t-on encore leur interdire de choisir leurs vêtements, et donc par extension, leur interdire de choisir leur apparence, qui touche à une échelle personnelle et intime ? Alors je me dis que les laisser libre de choisir leurs vêtements revient d’une certaine façon à les laisser libre de s’exprimer et nous invite par la même occasion à les considérer comme des personnes humaines, et pas simplement comme les « receveurs » de l’aide humanitaire qu’on leur propose, niant leur singularité propre. Dans l’intimité de cette minuscule salle, je suis touchée par celles et ceux qui cherchent des encouragements dans mon regard (« C’est bien, ce manteau ? », « Mais oui, ça te va super bien ! ») ou qui viennent entre amis pour avoir une approbation générale, comme un après-midi de shopping ordinaire…

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Des vêtements, devenus comme un langage à part entière, pour dire qu’on veut prendre soin de soi, de son apparence, et pour lutter contre l’image de misère et vulnérabilité associées aux « réfugiés »

    C’est, à Ljubljana, dans un squat qui tient bon depuis une dizaine d’années, que l’on passe une soirée à danser sur des musiques iraniennes, à boire des bières et à discuter sur de gros canapés avec Mjasha, Mohammed, Iman et d’autres. Le poêle réchauffe la salle et les esprits. Le rap iranien résonne, féroce et puissant. Les voix profondes et éraillées des hommes chantant en iranien inondent l’espace et le rend expressif, de joies, de violences, de jeunesse. Le squat est cette forme particulière d’espace qui n’appartient à personne et qui est à tout le monde, qui se pense hors de tout contrôle étatique et qui a donc une liberté inestimable en termes d’usage, d’aménagement, d’idées à promouvoir et à diffuser, de projets à développer. C’est un lieu commun, où le monde et les relations humaines se pensent autrement : la distinction entre volontaires et réfugiés s’estompe entièrement et chacun est avec l’autre. C’est dans ces lieux où les gens se réunissent, se parlent, fêtent ensemble des événements. C’est au cœur de ce squat que le monde s’ouvre : on parle de politique européenne, de musique iranienne et syrienne, d’amour, d’amitié. On passe du rire au sérieux, du touchant au bouleversant. Le squat, par sa forme surprenante et jamais prévisible ni prévue nous invite à faire place à la surprise dans nos vies, à faire place à ce qu’on ne connait pas, ce qu’on ne soupçonne pas, ce dont on peut se méfier, au premier abord.

    C’est à Zagreb, dans la minuscule cuisine défraichie et rétro de Djana, qu’on goûte au somptueux schnaps en écoutant les histoires de notre hôte, sur la Bosnie, la Croatie, l’histoire des Balkans, le fait d’être réfugiée… Et que l’on comprend à quel point l’histoire personnelle a plus que jamais des échos avec l’histoire nationale ; que l’histoire des réfugiés d’hier se heurtent, pour le meilleur et pour le pire, à celle des réfugiés d’aujourd’hui…

    A Zagreb encore, c’est dans l’intimité de la chambre de Walat, Slava et Hasna, chambre à l’aspect soigné et à la propreté irréprochable que nous sommes invitées un midi. Le sol est recouvert de couvertures grises : ces couvertures censées protéger et réchauffer adoptent alors une nouvelle fonction. Elles deviennent table, lorsqu’elles sont étalées par terre et qu’y sont posés les plats kurdes cuisinés par les deux filles. Couvertures qui accueillent, convient, réunissent plutôt que d’isoler. L’hospitalité de la fratrie me touche. Au sein d’un pays où ce sont eux les « accueillis », c’est eux qui nous reçoivent et qui se saisissent de leur droit à l’hospitalité : ce sont eux qui invitent, reçoivent, cuisinent. Ils recréent une forme de « chez soi » où ils sont les maitres des lieux et où se reconquiert une certaine forme de liberté. C’est au cœur de cette minuscule chambre que la famille nous confie leur terrible histoire et leurs trajectoires impossibles…

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Un repas partagé avec Walat, Slava et Hasna dans leur chambre à Porin, à Zagreb. Comment avec si peu, ils font si bon…

    C’est au cœur de l’appartement de Capucine, à Budapest, que l’on partage trois jours ensemble, et que l’on raconte ce que l’on a vu, fait, vécu, et que l’on écoute les histoires de notre hôte. Histoires d’une exilée française à Budapest qui vit un réel déracinement et qui font étrangement écho aux histoires des migrant.e.s : perte de sa langue maternelle et difficulté de se faire comprendre, longueur et lourdeur des démarches administratives, recréation en exil de repères et d’un « chez soi » réconfortant et à son image.

    C’est au coin du feu, dans le salon de Rugica, notre hôte en Croatie, à Tovarnik, que nous dégustons un verre de vin rouge et des petits gâteaux, en étant impressionnées par les efforts fournis par Rugica pour se faire comprendre : elle parle un peu le français, mais est une experte en mimes et autres expressions du visage. Elle nous guide à travers Tovarnik, Sid et Opatovac, trois endroits où sont arrivés des centaines d’exilé.e.s à la frontière serbo-croate. Par ses récits, elle reconstitue de mémoire l’organisation des différents espaces (où aujourd’hui il n’y a plus personne) et leur fonctionnement. Elle incarne elle-même ces lieux, les dessine de mémoire et nous les décrit avec précision. Sans elle, il aurait été impossible de comprendre et même de savoir ce qu’il y avait avant leur fermeture.

    A Belgrade, à la « White House », d’immenses bâtiments désaffectés près de la gare routière, qui sont aujourd’hui squattés par presque mille migrants, majoritairement Afghans et Pakistanais, faute de mieux, faute d’autres solutions viables proposées par l’Etat serbe. Les tas de déchets jonchent le sol, là même où des gens posent leur tête pour dormir. Le sol est mouillé, l’air saturé de fumée de cigarettes et de feux, et aucune porte n’isole le lieu. Pourtant, à cet endroit même qui fait perdre foi en l’humanité (comment peut-on laisser des gens vivre dans de telles conditions, sans nourriture, sans chaleur, sans hygiène, sans rien ?), nous sympathisons avec Jawed, Bilal (déjà rencontré à Kelebija et que je retrouve à Belgrade), et Baba Rhan, tous les trois Afghans. Ils nous invitent à boire un thé dans « leur chambre », une toute petite pièce enfumée où ils sont dix à dormir. Le sol est recouvert de couvertures : à l’entrée, obligation d’enlever ses chaussures. On s’assoit en tailleur, et tout en sirotant notre thé brûlant et sucré, Baba Khan, un Afghan de 63 ans, nous parle de politique, de Marx, d’histoire, lui qui était dans son pays directeur d’une école primaire. Je suis fascinée : comment une si petite pièce peut-elle devenir une si grande fenêtre sur le monde ? Comment des gens qui ont si peu sont-ils les premiers à vouloir partager avec les autres ?

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Belgrade. Dans le squat où dorment presque mille personnes. Une situation de précarité extrême face à l’absence de propositions de l’Etat serbe. Longue attente pour une distribution de nourriture.

    De retour à Kelebija, dans le no man’s land qui sépare la Serbie de la Hongrie, là où « vivotent » presque deux cent personnes en attendant de pouvoir légalement passer du côté hongrois, nous retrouvons une famille kurde irakienne avec qui nous avions sympathisons. Ils nous invitent à partager un délicieux riz au lait et un « Dolma », plat kurde typique de poivrons, tomates et pommes de terre farcies au riz. Ils dorment dans un ancien supermarché abandonné. L’aspect des lieux est peu reluisant : odeurs nauséabondes, froid qui s’infiltre partout faute d’isolation. A l’entrée de leur chambre, un tapis nous invite à enlever nos chaussures. Ici encore, le sol est recouvert des ces couvertures grises distribuées par le UNHCR (Haut Commissariat des Réfugiés) et donnent au lieu un aspect à la fois confortable et réconfortant, comme un petit refuge à l’abri des regards et du dehors glacé et glaçant. Cette famille dort dans moins de 10 mètres carré où on trouve des vêtements, de la nourriture, d’autres affaires personnelles. Deux couvertures sont pendues au plafond comme un mur et empêchent un temps soit peu le vent et le froid de pénétrer. Au plafond, deux lampes de faible intensité éclairent doucement la pièce et participent d’intimité, de proximité. Dans ce cocon familial, quelques rudiments d’anglais nous permettent de discuter ; Pirrus, la maman, nous demande ce qu’on fait là, où on va. Les enfants nous parlent de l’Irak, de leurs amis laissés là-bas. Ils en profitent pour nous apprendre quelques mots de kurde (« supas », prononcé spaas, qui signifie merci). On leur parle à notre tour de nos familles, en leur montrant quelques photos. L’ambiance est chaleureuse, celle d’une famille de cinq enfants sur laquelle la mère porte un regard tendre et bienveillant et sur laquelle elle veille, nuits et jours. Même loin de chez eux, leurs coutumes, leurs habitudes continuent de se perpétrer : cuisiner les plats traditionnels par exemple, même avec le peu de moyens disponibles. Cette chambre est refuge, contre le vent, le froid, le dehors, contre l’attente de passer et de rejoindre l’Allemagne, et permet à la famille de se réunir, d’être ensemble, de se serrer les coudes et de se réchauffer dans les grosses couvertures. Mais le froid se fait sentir, on entend le vent souffler par le velux. Combien de temps vont-ils devoir passer ici ? Ils sont 24ème sur la liste officielle qui leur permet de passer légalement en Hongrie. Impossible de savoir quand ils pourront partir : quelques jours ? Deux semaines ? Un mois ? En quittant ce micro-espace au sein de ce vieux bâtiment squatté, le froid et la pluie nous saisissent. Comment ne pas imaginer qu’ils vont avoir froid cette nuit, et toutes celles qui suivront ? Le lendemain, bonne nouvelle ! Nos amis kurdes ont appris qu’ils passaient en Hongrie le lendemain. Pour fêter leur dernière soirée, ils nous invitent au dernier repas : un « kebab » avec des frites maison, des oignons, des tomates, du poulet, du thé brûlant. Un vrai festin. On assiste au rangement de la chambre : la mère trie les vêtements et fait les bagages pendant que les enfants nous apprennent à danser sur de la musique kurde. Ils souhaitent rejoindre l’Allemagne, où leur père se trouve depuis plus de six mois. Pour l’occasion, pour leur passage en Hongrie, ils ont acheté de nouveaux vêtements qu’ils s’apprêtent à enfiler…signe d’un nouveau départ, d’une nouvelle vie à venir…

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Un repas partagé avec nos amis kurdes irakiens, dans le camp de Kelebija. Pirrus, Zano, Rania, Ryana, Dahen…

    C’est encore, à Kelebija, le « Community Center », l’endroit où nous passons une semaine en tant que volontaire. La première fois que nous nous y rendons, il n’y a presque rien. Une grande tente chauffée ; une caravane ; une « warehouse » (endroit où on stocke les habits, les outils etc). C’est un endroit en construction, qui se bâtit de jour en jour. Une porte, un toit, un terrain de volet, une cuisine, un vidéoprojecteur, un coin avec des coussins, un comptoir : voilà tout ce qui s’ajoute de jours en jours… Chacun y met du sien et participe à la construction de ce lieu de vie où nombre de personnes passent leur journée. Boire un thé, jouer au foot, faire des dessins, charger son portable, distribuer des habits, cuisiner, discuter avec les uns et les autres… Voilà tout ce que ce lieu accueille et tout ce qu’il peut proposer. Chaque jour nous avons une nouvelle idée : et pourquoi pas faire un portant pour les habits ? Et pourquoi pas construire un toboggan pour les enfants ? Et pourquoi pas coudre des coussins avec de vieilles fringues inutiles  pour faire un coin un peu sympa et détente? Et pourquoi pas décorer le lieu avec des dessins ? Et pourquoi pas organiser une soirée ciné ? C’est un lieu qui, parce que nous ne sommes que cinq ou six volontaires, est support à l’imagination, à la création et à la liberté…

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Le « Community Center », du camp de Kelebija, à la frontière serbo-hongroise où nous passons nos journées. Un endroit qui se construit au jour le jour…

    Tous ces lieux décrits et vécus se nouent comme un patchwork de morceaux de tissus pour former et nourrir des souvenirs, des envies, et qui donnent des raisons de réfléchir, penser, lutter, agir. Chacun de ces lieux m’ont saisi, d’une façon ou d’une autre, et m’ont permis d’y vivre des moments de partage, d’amitié, d’humanité. Finalement, c’est peut-être ça, habiter la vie, le monde, l’espace : c’est en saisir ses profondeurs, c’est sentir les infinités et les possibilités qu’ils nous offrent. C’est éprouver les multiples facettes et trames de chaque événement, chaque rencontre, et saisir pleinement ce qui en fait la complexité, la puissance, la beauté. C’est investir les lieux, se laisser remplir par ces lieux et ces personnes et ce qu’elles ont à nous proposer…

Sophie