07. De Calais à Paris – Novembre

Là-haut sur la butte, pour regarder la ville. Paris, Porte de la Chapelle, zoom.

Un « Camp Humanitaire » ?

La structure est gérée de façon conjointe par Emmaüs et par Utopia56, toutes deux mandatées par la mairie de Paris. Emmaüs a la main mise sur tout ce qui est gestion du camp, chapeaute entrées et départs. Utopia n’a pas vraiment de pouvoir de décision et se contente de gérer le « magasin », où sont distribués des vêtements aux résidents, ainsi qu’une réplique miniature du « woodyard » de HelpRefugees à Calais (construction et bois). Les bénévoles d’Utopia sont chargés du premier accueil, soit de la gestion des files d’attente devant les portes du camp.

Le camp peut accueillir jusqu’à 400 personnes (400 places couchage) ; il se compose de deux parties, d’une part la Bulle, où sont « accueillis » les exilés qui se sont présentés assez tôt devant les grilles du camp, d’autre part le camp à proprement dit où se trouvent parties communes, magasin, chambrées, point médical. En effet, les premiers jours certains ont fait la queue dès 5 heures du matin, sans toutefois pouvoir rentrer. C’est par groupes de 50 à 70 personnes que le camp est progressivement rempli. A 8h30 il est souvent déjà trop tard pour espérer se mettre au chaud, il est alors annoncé par le personnel d’Emmaüs que la capacité maximale journalière a été atteinte, qu’il faudra revenir demain. Beaucoup attendent jusqu’en fin de matinée. en début d’après midi il reste toujours du monde, de nouveaux arrivants se mettent dans les files. Thé et café sont servis par les volontaires d’Utopia56, les jours suivants de petits en-cas. Il fait froid. Ce lundi 14 novembre, plusieurs attendront jusqu’à 15 heures : on leur a dit qu’ils pourraient peut-être rentrer, on leur notifie le contraire en fin d’après-midi, après plusieurs heures d’attente debout, sans nourriture, sous une pluie fine et froide. Accès aux soins, dons de vêtements, repas chauds, accès aux sanitaires sont réservés à ceux qui ont déjà intégré le camp. Ceux qui se sont vus refuser l’entrée se verront apposer des tampons leur permettant de passer dans les premiers le jour suivant… Le dispositif est insuffisant, les forces de police présentes devant le camp dissuasives.

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Le camp a été créé pour « orienter » ceux qu’on laisse rentrer (« primo-arrivants » sur Paris) ; entendez par là qu’il n’est pas fait pour mettre à l’abri les exilés qui errent encore dans les rues de Paris après les expulsions et le démantèlement des camps de Stalingrad et Jaurès. C’est comme si on considérait que tous ceux qui vivaient dans les tentes montées sous la ligne 2 du métro avaient été mis en sécurité. On ne s’occupe que de ceux qui viennent d’arriver dans la capitale pour les re-diriger dans des centres d’hébergement d’urgence (115, secours islamique de France) ou CAOs qui se situent hors de Paris. Dur dur d’ailleurs d’obtenir des informations sur les lieux où sont envoyés ceux qui ont déjà quitté, en bus, le camp de Porte de la Chapelle. Le message est clair ici : on n’accueille pas, on « trie ». Ce camp n’a vocation à exister que pour une courte période de 18 mois, tout à l’intérieur en témoigne, structures gonflables dans un bâtiment désaffecté de la SNCF, rien de permanent. Comme s’il s’agissait d’apporter une solution à un problème temporaire. 10 jours. C’est la période maximum de séjour dans l’enceinte. L’esprit étant de régler momentanément une « situation de crise », le tout étant de savoir si la crise en question est crise migratoire, crise des politiques migratoires ou crise d’hospitalité (M. Trépanier).

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La logique de ce camp est d’empêcher la croissance de campements improvisés sur les trottoirs de la ville en captant ceux qui y arrivent au compte-goutte. Cette structure s’intègre parfaitement dans la politique d’invisibilisation des réfugiés. Nous nous situons à deux pas du périph, de la barrière intra/extra-muros, loin des beaux quartiers. Paris ville touristique, pas question de salir le paysage. On est en train de vider la ville de ses réfugiés.

– pour les emmener où ? Quel avenir pour ceux qui passent par le centre ?

La promesse orale faite par Cazeneuve avant le démantèlement du bidonville de Calais de ne pas dubliner ceux à qui ont a pris les empreintes à l’arrivée en Europe, c’est à dire ne pas notifier de renvoi vers les pays qui ont enregistré leur empreintes, ne concerne que ceux qui sont partis en bus de la Jungle vers les CAOs (si elle était effectivement respectée, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas). Autrement dit, tous ceux qui sont soumis à la procédure Dublin et seraient envoyés en CAO, ou dans d’autres centres, depuis Paris risquent une assignation à résidence avant déportation vers le pays dans lequel leurs empreintes ont été prises. Quel rôle tient le camp de Porte de la Chapelle là-dedans ? La situation est opaque, il est difficile d’avoir des informations précises sur la destination des bus qui quittent le camp, certains ont été emmenés dans des CAOs, les informations viennent des CAOs eux-mêmes qui ont vu arriver de nouveaux résidents en provenance de Paris.

À leur arrivée sur le camp, quand ils passent dans la « bulle », les exilés sont soumis à un entretien, Barbara, doctorante à l’EHESS en sociologie écrit après avoir passé une journée dans l’enceinte du camp : «  Ceux qui rentrent doivent donner à l’accueil de la bulle : Nom, Prénom, langue , nationalité et reçoivent un ticket. (…) Pour tous, l’agent est chargé de savoir si la personne est éligible à l’asile ». Ces entretiens de 20 minutes orientent donc vers une demande d’asile… ou pas. Ce ne sont pas des employés de l’OFII (Office Français Immigration Intégration) qui mènent ces entretiens, c’est le personnel d’Emmaüs. En quoi cette association caritative est-elle à même de conseiller des exilés présents sur le territoire ? Sont-ils juristes ? Compétents en droit des étrangers ? Certainement pas. Le retour volontaire au pays est proposé systématiquement, à noter que la somme allouée à ceux qui empruntent cette voie a presque doublé ces derniers temps (de 1500 à 2500€), on achète leur départ. Ceux qui ne veulent pas demander l’asile en France ressortent du camp, et ne peuvent donc pas bénéficier des vêtements propres et chauds, des douches, du suivi médical. Depuis une semaine un accueil de jour est mis en place, ceux qui rentrent dans la « bulle » dans ce cadre ne passent pas les entretiens et ne bénéficient d’aucun des dispositifs présents sur le camp (mais ils sont au chaud pour la journée).

J‘m’en vais là-haut, sur la butte, pour regarder la ville..

Lgut.

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