Démantèlement, Jour 1

La veille

Ambiance pesante dans le bidonville ce dimanche, excitation, inquiétude, peurs, angoisses, colère, mais aussi soulagement ; le plan du démantèlement donné par la préfecture circule par le bouche à oreille, nombreux sont ceux qui ne savent pas ce qu’est un CAO (Centre d’Accueil et d’Orientation). Après plusieurs aller-retours sur place force est de constater que les maraudes promises par la préfecture et destinées à informer les habitants de la Lande sur leur expulsion imminente sont quasiment absentes. La tension est palpable, « Ali Baba » (celui qui emporte les téléphones à la volée) est plus actif que jamais, l’air est chargé d’une sorte de malaise, c’est le flou, le flottement, l’attente.

A la nuit tombée petite virée en voiture pour constater la mise en place, ou non, du dispositif policier chargé d’encadrer la journée du lendemain. Si les voitures banalisées et les camions de CRS sont nombreux, l’accès au camp n’est pas encore verrouillé, on peut y entrer sans problème. Comme toutes les nuits, des tirs de lacrymogènes tombent sur le camp, comme toutes les nuits la présence policière est importante, rien d’extraordinaire à signaler, somme toute.

Le long du chemin des dunes on constate la présence d’une vingtaine de personnes, style « air patibulaire », équipées de maglites, certaines sont masquées, en station. La réponse au «qu’est-ce qu’ils font là ?» sera donnée le lendemain au même endroit par deux journalistes indépendants : eux se sont arrêtés en passant devant le groupe, ont été menacés, ont constaté la possession de caméras infrarouges, pour eux pas de doutes, ils sont là pour, comme le dit l’expression consacrée, « casser du migrant ».

Partout dans les journaux on peut lire que des « militants d’extrême-gauche », « sympathisants No Borders » et No Borders sont rentrés dans le camp et prévoient de riposter violemment à la décision d’expulsion des résidents. Désintox : ce sont les mêmes qui se lèvent au milieu de la nuit pour éteindre les nombreux incendies, petits ou plus gros, prodiguent les premiers soins quand la First Aid Caravan est fermée. Contrairement à ce que déclare un service-civique de l’Auberge des migrants, sur la chaine d’information en ligne « Jungle News » ceux désignés sous l’étiquette « militants d’ultra gauche » ne sont pas venus « casser du flic». Judicieux de désigner un ennemi commun à la préfecture et aux associations ; on croirait entendre les syndicats CGT en manifestations parler des « totos ».

Lundi 24 octobre

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Le 23 octobre a été publié un arrêté préfectoral, « arrêté portant création d’une zone de protection à Calais », justifié en partie dans le corps de l’arrêt par l’état d’urgence, l’expulsion de mars 2016 et la manifestation du 1er octobre : le pouvoir de police administrative du préfet permet la création d’actes unilatéraux en but de préserver l’ordre public. Encourue, une peine de 6 mois de prison ferme, et de 7500 euros d’amende pour celui qui se trouverait sur la Lande sans accréditation. Or, ce lundi, il est assez facile d’entrer dans le bidonville sans une des 500 accréditations qui ont été distribuées par la préfecture. Assez facile pour se demander si ce laxisme est, en fait, tout à fait contrôlé ; assez facile pour penser qu’on veut laisser rentrer des personnes qui ne devraient pas, au regard de l’arrêté, se trouver là. Dans la matinée, toujours en station à proximité de l’entrée du camp côté chemin des dunes, le groupe de gus croisés hier-nuit menace physiquement deux types à l’allure antifa. Pas d’intervention des CRS pourtant présents par dizaines dans la zone. Du pont qui enjambe l’autoroute on aperçoit dans l’après midi plusieurs colonnes de fumée, fatigue, opacité de la situation dans le camp et dans le SAS.

Non, tout ne se passe pas bien

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La préfecture a refusé de donner à Avocats sans Frontières une accréditation permettant l’accès au camp, peut-être est-il pertinent de rappeler que l’organisation n’est pas intervenue en France depuis près de vingt ans. Il en va de même pour Emmaüs et pour Human Rights Watch. Pourquoi une organisation non gouvernementale ayant pour but le contrôle du respect effectif de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme se voit-elle refuser l’accès à la zone ?

Plus précisément, sur le fonctionnement du SAS, on est en droit de se demander comment sont créées les quatre files (hommes seuls, familles, enfants, personnes vulnérables), sur quels critères décide-t-on que l’on a en face de nous une « personne vulnérable » ? Certaines pathologies ne sont pas repérables par simple coup d’œil de l’officier de police en charge du calme dans les files. Doit-on être accompagné par un bénévole de MSF ou du Secours Catholique pour y être placé ? La simple déclaration suffit-elle ? Seules cinq personnes déclarées vulnérables et un accompagnateur ont pu partir hier.

plan-demantelementMineur(e)s isolé(e)s

Sur la question des mineurs isolés, beaucoup de choses à dire, de silences à éclairer. Tout d’abord, pour être placé dans la file, chacun subit une évaluation de minorité, a priori il s’agit d’un contrôle au faciès, et en cas de doute ou de contestation, un entretien plus poussé a lieu. Ces mineurs se voient ensuite remettre un bracelet de couleur qui leur permet d’être raccompagné sur la Lande, dans le CAP (les containers). Les mineurs présents sur la Lande disposent donc de trois jours pour s’enregistrer comme tels ; s’il ne le sont pas, ils se trouveront sur le bidonville au moment de la destruction des habitations, sans aucun bénéfice de la protection accordée par les textes statuant sur les droits de l’enfant. C’est inconcevable, c’est inacceptable. Par ailleurs, contrairement à ce qu’a affirmé le sous-préfet la semaine dernière, les personnes déboutées au moment de l’évaluation de minorité ne se voient pas remettre de signification écrite du refus, et se trouvent donc sans possibilité de contester l’appréciation de leur âge. Il faut souligner que la majorité d’entre eux ignore qu’il est tout simplement possible de contester. Cette procédure se situe donc tout à fait hors du cadre légal de la protection de l’enfance.

Qui fait les entretiens ? Sur quels critères se base-t-on ? Opacité quand tu nous tiens.

Sur les couacs : appel d’un mineur affirmant qu’on a envoyé un autre mineur rejoindre à sa place son oncle au Royaume-Uni ; ceux qui sont arrivés trop tard dans la file se sont vu demander de « revenir demain », nombre d’habitations (tentes et shelters) ont déjà brûlé hier, près de 2000 adultes dont certains jouaient plus ou moins le rôle de protecteurs pour plusieurs enfants, sont partis en CAO : quid de ceux qui n’ont pas pu s’enregistrer hier et qui ont vraisemblablement passé la nuit dans le bidonville, en position de vulnérabilité extrême ? Plusieurs sont ceux qui se seraient fait voler leurs bracelets (permettant l’accès au CAP) par des adultes qui voulaient y passer la nuit. Récapitulatif pour la journée d’hier : 400 mineurs auraient été enregistrés hier, 15 seulement auraient contesté la première appréciation, dont 4 déboutés définitivement.

Le planning familial attire l’attention sur la présence effective de mineurEs sur le bidonville, hors du centre Jules Ferry, quelles solutions proposées pour elles ? Aucune. Lorsque l’on parle de mineurs isolés ont désigne seulement des individus masculins. Beaucoup se seraient enregistrées comme majeures à Jules Ferry à leur arrivée dans le camp. Impossible de résoudre ces situations individuelles complexes en un temps aussi réduit. Autre point à souligner : avant d’intégrer les différentes files tous les réfugiés patientent ensemble, femme enceinte, malade, homme seul. Pour cette raison, parce qu’elles sont effrayées, la majorité des femmes refusent de se rendre au SAS. Quelles garanties pour leur sécurité sur place ? Il est plus que nécessaire de DIFFUSER, autant que possible, ces informations, attirer l’œil sur les dysfonctionnements du dispositif d’expulsion, sur l’illégalité et l’opacité de la situation.

Lgut