Turquie syrienne, où l’exil recompose les villes et les vies

 

Un mois et demi, de janvier à mars 2017, à vadrouiller le long de cette somptueuse côte méditerranéenne, à s’émerveiller sans cesse des villes, des paysages, des histoires, des personnes, que nous rencontrons, à être hébergées chez elles, partager des repas, des rires, ou un narguilé… Notre magnifique expérience de la Turquie nous a permis de prendre l’ampleur de ce carrefour migratoire qu’est le pays et de rendre perceptible les intenses transformations qui l’ont traversé depuis l’arrivée des réfugiés syriens. Nous étions arrivées avec beaucoup de questionnements, pour ce premier pas hors de l’Europe : des inquiétudes concernant la situation politique en Turquie elle-même, six mois après le coup d’Etat, et des questions à notre enquête sur la situation des réfugiés : qu’est-ce que ça signifie, accueillir trois millions de réfugiés syriens, quand en France on n’arrive pas à respecter notre engagement de vingt mille réfugiés par an ? Comment cette arrivée et cet accueil transforment-ils le pays, comment se traduisent-ils dans l’administration, dans l’espace, dans les comportements des gens entre eux ; comment est-il perçu et vécu par les habitants locaux ?

En ce qui concerne les personnes ayant immigré, nous étions également curieuses de découvrir des parcours très différents de ceux que avions croisé jusque-là : sont-elles toutes « bloquées » en Turquie en attendant de rejoindre l’Europe ? restent-elles par obligation (pas assez d’argent), ou bien par choix ? Comment ressentent-elles leur intégration dans ce pays très différent du leur, et pourtant par certains aspects, bien plus proche que les pays européens ? Quel rapport entretiennent-elles avec leur pays d’origine quand celui-ci est plus près géographiquement ?

Le cœur et la tête pleines de ces interrogations, nous avons pris la route, nous fondant successivement à travers les communautés ; et tentant de comprendre les tensions politiques, culturelles et sociales qui traversent cette région qui explose de complexité et de richesse. Notre démarche pendant ce voyage a eu la particularité de nous faire rencontrer simultanément des turcs, des kurdes et des syriens, de sorte que la çorba côtoyait toujours la châkria, les Adana kebaps les shawarmas, les épinards le laurier, les cafés turcs, le café à la caradamome. Bien qu’étant ancrées en Turquie, nous avons toujours eu un pied dans ce monde syrien reformé par l’exil, ce pays arraché puis recréé sur une autre terre – car après tout, si la terre est le lieu où se forme la communauté, celle-ci peut très bien se refonder ailleurs, par l’expérience d’une guerre et d’un exil commun.

carte notre parcours

Notre trajet en Turquie, SB

DSC02700

Dîner syrien à Izmir (SB, février 2017)

 

Comment l’accueil des réfugiés a métamorphosé un pays

Celles et ceux d’entre nous qui s’évertuent à répondre aux partisans de l’extrême droite que la proportion de réfugiés que nous accueillons en France est minime, et même négligeable, se voient confirmés dans leur idée en arrivant en Turquie : la présence sur le territoire de près de trois millions, peut-être quatre, de syriens qui y ont émigré (faisant de la Turquie un des premiers pays d’accueil de réfugiés au monde) est un bouleversement majeur pour le pays, que ce soit en termes démographiques, économiques, culturels, paysagers. Appréhender concrètement cette réalité nous oblige à remettre en question notre expérience de la France : pour la première fois, on peut se représenter les réelles conséquences de l’arrivée et l’installation d’une telle proportion d’immigrés en si peu de temps. Les réalités de l’accueil sont difficiles, pour les réfugiés comme pour les locaux, mais les nombreuses initiatives politiques, mais aussi locales et associatives, portent parfois leurs fruits, et nous pouvons en apprendre beaucoup.

670646-RegisteredSyrianRefugees-09November16

Répartition des réfugiés syriens enregistrés en Turquie, en novembre 2016 (source : UNHCR)

Second élément qui défie nos représentations d’européennes : alors que le gouvernement a mis en place des camps de réfugiés aux capacités d’accueil énormes (au total plusieurs centaines de milliers de places), dans de nombreuses villes, seule une toute petite partie de la population syrienne exilée y vit[1] : environs 40 000 sur l’ensemble du territoire turc. En effet, si le camp peut constituer une première solution d’hébergement d’urgence à l’arrivée sur un territoire étranger, les réfugiés lui préfèrent bien vite une habitation en ville, fût-elle très vétuste et inconfortable, qui leur garantit la liberté de pouvoir se déplacer et travailler, d’être indépendant. Par ailleurs, les réseaux informels et la présence abondante d’autres syriens sur le territoire font que peu de personnes dorment dans la rue : les réseaux villageois et les immenses familles, caractéristiques de la société syrienne, jouent en effet un rôle majeur en termes d’entraide spontanée (car l’on finit la plupart du temps par connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui nous aide au début en nous hébergeant jusqu’à trouver mieux).

La majorité des Syriens en Turquie vivent donc dans des maisons ou des appartements, souvent dans les quartiers les plus pauvres des villes, où la présence d’un toit au dessus de leur tête ne les préserve pourtant ni de la précarité ni de l’insécurité.

Istanbul, ce sont les quartiers de Fahti, d’Ayvansaray, de Taksim, de Şişli, qui sont connus pour accueillir les plus fortes proportions de Syriens ; c’est dans ces quartiers que naissent beaucoup des initiatives de solidarité, community centers, centres culturels, associations… Depuis quelques années, la langue arabe s’impose sur les affichages ainsi que dans l’ambiance auditive de la ville (et aussi gustative, puisque chawarmas et kebaps se côtoient de près !), si bien que nous ne savons jamais en quelle langue nous adresser aux vendeurs que nous rencontrons !

DSC02412

Takism (SB, janvier 2017)

Mais Istanbul, qui est la ville où vivent le plus de réfugiés en nombre (près de 500 000 enregistrés !), est tellement grouillante de monde, complexe, diffuse, que la répartition géographique des Syriens dans la ville obéit à trop de logiques différentes pour pouvoir être cartographiée. La capitale a absorbé les immigrés syriens comme tous les nouveaux arrivants, en tous ses recoins, si bien qu’ils se fondent dans la population locale, comme toutes les immenses villes-mondes. Bien sûr, les habitants locaux ont senti l’impact de la vague d’immigrés produite par la guerre syrienne, mais ce n’est qu’en participant à des logiques de transformation urbaine plus globales que les Syriens sont repérables. Par exemple, le quartier de Taksim, qui était le lieu phare des sorties et des soirées pour les jeunes stambouliottes, est aujourd’hui boudé par les locaux : une de nos hôtes fait ainsi la moue en expliquant que maintenant, l’ambiance n’est plus la même, car il y a « des Arabes partout ». Il nous faut un peu de temps pour comprendre que dans ses représentations à elle, Arabe vise aussi bien les immigrés syriens que les touristes du Golfe omniprésents à Taksim, et qu’il est associé à l’idée d’une rigueur des mœurs et d’un conservatisme religieux qui n’est pas au goût d’une jeune stambouliotte fêtarde et qui préférerait que son pays s’ouvre sur l’Europe plutôt qu’il ne se lie aux pays du Golfe – sans stigmatiser les individus, elle témoigne du fait qu’un changement massif de population peut ainsi largement impacter l’ambiance d’un quartier en l’espace de quelques années.

P1020803

Kadifikali, (SC, fév. 2017)

Izmir, contrairement à la capitale, les Syriens sont plus regroupés qu’éparpillés. La rupture est forte entre le centre-ville et le front de mer luxueux, et le quartier de Basmane bien plus populaire. C’est dans ce quartier, qui a toujours accueilli les populations étrangères, (grecques, arméniennes, roms, kurdes) que vivent la plupart des Syriens, afin de bénéficier des réseaux de solidarité et d’économie informel qui y fleurissent depuis longtemps. Ainsi, depuis quelques années, la culture arabe se repère et s’installe dans l’espace (restaurants et épiceries syriennes – pour le plus grand bonheur de nos papilles, vendeurs de tabac importé de Syrie…). Les familles vivent un peu plus haut, sur le flanc de la colline de Kadifikalı, là où rares sont les locaux qui s’aventurent : ainsi, pénétrer dans ces quartiers à Izmir, revient à pénétrer dans un tout autre monde que celui de la ville balnéaire, riante et ouverte de la côte méditerranéenne ; un monde d’immigrés et d’exilés, dont le regroupement semble recréer un autre pays international à l’échelle d’une petite colline urbaine.

 

Malgré l’aspect visiblement délabré de certaines habitations, les murs peints à la chaux offrent des variétés de teintes comme une palette vivante et vive, et les toits plats des petites maisons de pierre dessinent de superbes terrasses qui surplombent les rues et sur lesquelles ont peut voir des enfants jouer, des femmes s’affairer, des hommes fumer. Les habitants qui traversent les rues étroites et serpentines de ce labyrinthe vertical sont des enfants jouant à partir du moindre accessoire, déambulant dans les rues et dévalant les pentes, en jeunes hommes montés sur des mobylettes datant du siècle passé, des hommes moustachus, la tête couverte d’une casquette ou d’un bonnet traditionnel, avec sa flopée de véhicules tous plus inventifs les uns que les autres et dont le moteur crache des sons criards, des femmes, parfois vêtues d’une burka, chargées de sacs de course gravissant courageusement les pentes à pied, quelques marchands ambulants ou montés dans des pick-ups où s’étalent des légumes, ou à pied, portant leur stand de simit et de fromage sur leur tête dans une admirable démonstration d’équilibre défiant toutes les lois de la gravité. Ces personnes interagissent, sortent brusquement de chez elles pour aller toquer chez les voisins ou les interpeller depuis la rue, porte et fenêtre s’ouvrant et se claquant dans un tintamarre quotidien, rendant le quartier aussi bruyant et vivant qu’imprévisible.

DSC02647

Kadifikali, SB, fév. 2017

Mais c’est dans le Sud, où le fardeau de l’immigration massive repose sur quelques villes moyennes, que la question de l’accueil se pose de la manière la plus brûlante. A Gaziantep, à quarante-cinq minutes de la frontière syrienne, et à moins de deux heures d’Alep, c’est la ville entière qui a changé de visage avec l’arrivée des réfugiés : elle a grandi de 80% depuis 4 ans avec l’arrivée des Syriens, qui sont aujourd’hui plus de 400 000 ! Comme les familles syriennes sont souvent plus grandes, la croissance de la population syrienne à Gaziantep est plus rapide : ainsi cette année, parmi les enfants nés à Gaziantep, il y avait plus de Syriens que de Turcs ! Ainsi depuis 2016, dans 15 villes de Turquie, le nombre de Syriens a dépassé la population totale. La présence des Syriens, comme à Istanbul, n’est pas cartographiable tant elle suit des logiques de dispersion à l’échelle de la ville, des quartiers aisés à ceux plus populaires ; et par certains aspects, Gaziantep semble être autant une extension de la Syrie au-delà de ses frontières qu’une ville turque.

La croissance démographique accélérée qu’a connue Gaziantep en cinq ans pose des problèmes en termes de gestion de la ville[3]: congestion des transports et des axes routiers, traitement des déchets… Les hôpitaux sont eux aussi saturés, d’autant plus que des personnes blessées viennent de Syrie se faire soigner à Gaziantep. Pour les habitants, le principal problème est l’augmentation des prix en flèche[4] : en l’espace de quelques années, les loyers sont devenus aussi chers qu’à Istanbul. La concurrence sur le marché de l’emploi est rude, d’autant plus que les Syriens acceptent les salaires les plus bas. Mais étonnamment, l’élément de tension qui ressort le plus dans le discours des gens locaux, c’est la saturation des espaces publics, et notamment des parcs : nous avons entendu plusieurs fois qu’il n’y aurait « plus de place pour les enfants turcs » parce que les enfants syriens occupent les espaces de jeu.

DSC03243

Famille syrienne dans le parc de Gaziantep, SB, mars 2017

Malgré ces difficultés, la population reste relativement accueillante : au début de la guerre, les habitants distribuaient des couvertures, offraient leur maison… Des tensions ont commencé à poindre à partir de 2013 quand l’on s’est rendu compte que la guerre ne finirait pas de sitôt et que ce qui devait être un accueil limité dans le temps semble s’installer dans la durée… La mairie, de son côté, essaie d’innover pour faire face à ces nouvelles dynamiques urbaines : création d’un pôle dédié à la question des réfugiés, où elle emploie majoritairement des Syriens, construction de logements sociaux, d’un nouvel hôpital, ouverture des portes de l’université aux étudiants syriens…

 

 

A l’intérieur des foyers syriens : de l’attente à l’installation, de la survie à la vie

Depuis le début de la guerre civile, le gouvernement d’Erdoğan a eu envers les réfugiés une attitude d’accueil ouverte, qui ne relève pas de la simple générosité, mais bien d’une stratégie politique[5], avec un discours de propagande insistant sur les similarités culturelles et la nécessité de s’entraider entre « frères musulmans ». Ainsi, alors qu’il est impossible pour tout autre migrant (africain, iranien, afghan…) de demander l’asile en Turquie, le gouvernement a créé spécialement pour les Syriens un statut de réfugié, matérialisé par une carte d’identité, qui leur donne accès aux soins gratuits, à l’éducation gratuite pour leurs enfants, et même depuis février 2016 à un permis de travail, et à une petite aide financière. Mais dans les faits, l’abondance des nouvelles arrivées rend la procédure très longue et il faut souvent plusieurs mois pour recevoir leurs papiers. Par ailleurs, la demande doit se faire dans la première ville d’arrivée en Turquie : or, pour chercher du travail, la plupart des Syriens migrent dans d’autres villes de Turquie, où, n’étant pas enregistrés, ils redeviennent des clandestins sans aucun droit. Enfin, il est en réalité extrêmement difficile pour eux de trouver un travail officiel, ce qui les contraint à accepter du travail informel, où aucun contrôle des droits sociaux n’est exercé.

Nous avons eu maintes fois l’occasion, visitant des familles, invitées à dîner, d’entrer dans l’intérieur des maisons de familles syriennes, à Istanbul, à Izmir dans le quartier de Kadifikalı. Ce sont toujours des petites pièces carrées, sombres, aux murs blancs et épais. Les habitants les ont meublées d’un canapé, de jolis tapis qui recouvrent le  sol, et de banquettes qui forment un U sur trois des murs et sur lesquelles les invités peuvent s’asseoir, ainsi que de nombreux coussins pour soulager leur dos. Au milieu de la pièce trône un poêle, ainsi qu’une constante télé, souvent petite et épaisse comme celles d’avant les années 2000, qui passe des dessins animés en arabe ou des vieilles publicités grésillantes. Nous trouvons souvent les familles déjà toutes rassemblées dans la même pièce, sûrement pour se réchauffer, parfois parce qu’il n’y en a pas d’autres. Pas de chambres dans ces toutes petites maisons, mais souvent une deuxième pièce un peu grande avec des matelas au mur qu’on étend sans doute au sol le soir pour que la famille puisse dormir.

A Izmir, où nous avons été volontaires pendant une semaine[6] nous accompagnions nos amis syriens de l’association lors de leurs visites dans les familles, apportant des meubles, du riz ou de l’huile d’olive, selon les besoins des familles, écouter leurs histoires afin que ReVi puisse continuer de les soutenir. Le rituel est le suivant : nous arrivons chargés d’huile d’olive et de produits secs, sel, sucre, de couches, toquons aux portes. Quand les gens sont chez eux, ils nous ouvrent, nous invitent immanquablement à rentrer ; il faut alors enlever ses chaussures en grand défilé, s’entasser sur les canapés sur salon minuscule et pour nous, l’activité principale consiste à écouter la conversation se dérouler en arabe en souriant un peu bêtement à nos hôtes dont nous ne parlons pas la langue, puis nous repartons assez rapidement, remettons nos chaussures en catastrophe, et reprenons les routes pentues vers les maisons voisines.

P1020791

Visites avec ReVi, SC, fév. 2017

Vus de près, pénétrant dans leur intimité, les individus que nous rencontrons donnent tout sauf une impression de liberté comme nous l’avions hâtivement espéré depuis l’extérieur, éblouies par les couleurs chatoyantes du quartier de Kadifikali. Parler avec eux de leurs difficultés c’est au contraire plonger dans un monde de prisonniers, à la fois des dispositifs étatiques (ils attendent des réponses de l’UN, ils ne peuvent pas obtenir leur carte de réfugié ici…) et des réseaux informels desquels ils dépendent pour survivre. Özge, la chercheuse turque que nous avons rencontrée, considère même que ce quartier peut être envisagé comme un camp, en ce qu’il met en place un contrôle sur les corps et les individus. D’autres frontières, dématérialisées cette fois, qui ne sont plus faites de barbelés ou de policiers, mais qui peuvent se ressentir par les relations sociales, les réseaux de passeurs et les réseaux d’exploitation et le fait que c’est un endroit où on est piégé, à deux pas des premières îles grecques (Lesvos, Chios) pourtant inaccessibles. On est donc ici plus par nécessité que par réel choix ; et le manque d’argent est une contrainte supplémentaire pour rester en Turquie.

Dans le monde informel, en effet, l’absence de loi et de régulation laisse la place à tous les abus possibles. Les Syriens sont moitié moins payés que les Turcs pour faire le même travail, et les femmes et les enfants, encore moins. Les Syriens trouvent des emplois, pour les plus chanceux comme « kuaför » ou dans la restauration, pour les autres comme ouvriers dans les usines textiles ou de maroquinerie, secteur développé en Turquie (dont les ateliers sont en fait souvent situés dans d’obscures caves d’immeubles), ou dans des boulangeries industrielles, la distribution de pain ou des simits, ou comme collecteurs de déchets (femme, homme, enfant, tirant derrière eux un immense sac qui leur sert à collecter les déchets trouvés dans les poubelles voisines, qu’ils revendront ensuite à un centre de tri).

DSC03196

Travailleurs dans la rue à Gaziantep, SB fév. 2017

C’est ainsi que nous rencontrons une famille de quatre enfants, dont les deux plus grands vont à l’école. Ils ont entamé une procédure avec l’UNHCR pour rejoindre un pays d’Europe depuis mai dernier : on leur avait dit qu’ils auraient une réponse sous sept mois, ce qui n’est toujours pas le cas. Le père travaillait dans une usine à chaussures, mais il a perdu son travail depuis peu. Comme beaucoup d’autres, cette famille a des problèmes avec le propriétaire de leur petit appartement, qui exige d’être payé immédiatement, indifférent au fait que régulièrement, selon le bon vouloir du patron, le mari était parfois payé avec un mois de retard… Tandis que le bébé gazouille dans les bras de sa mère et que les enfants jouent sagement entre eux, les parents évoquent gravement, à court d’idées réalistes, le projet de rentrer à Alep car ils ont entendu que la situation s’était calmée – mais ils n’ont plus rien là bas, leur maison a été détruite.

Devant ces situations de prise au piège, une solution est souvent envisagée par les parents pour sauver la famille de la rue et de la faim : le travail des enfants. Celui-ci est officiellement interdit en Turquie sans que rien ne soit fait pour en prévenir les causes sociales et économiques. L’autorisation pour les enfants syriens d’aller à l’école, depuis l’année dernière, n’a pas beaucoup changé ce phénomène dramatique. C’est à tel point qu’arrivées à Gaziantep, au terme d’un mois et demi de vie en Turquie, nous ne nous étonnons même plus d’être servie au restaurant, à la boulangerie, par des enfants, ni de voir des enfants fabriquer des chaussures dans les petits ateliers du bazar, ni de les voir faire le ménage dans les endroits où nous allons. Ces enfants déjà grands, déjà épuisés, déjà exploités, font partie du paysage quotidien.

Ainsi, nous rencontrons à Izmir une maman arrivée récemment, qui a émigré seule avec ses six enfants, et à qui l’association apporte de quoi se nourrir. Elle nous accueille avec enthousiasme, deux gosses dans les bras, l’aînée de dix ans très mignonne se tenant sagement à côté. Celle-ci va à l’école, et elle est toute contente de montrer à Sophie ses cahiers de turc. J’apprends alors de notre ami de l’association que deux des autres enfants de cette dame sont les gamins qui sont venus nous accoster hier alors que nous mangions au restaurant syrien : ils ont autour de six et sept ans, et comment des centaines d’autres enfants réfugiés, vendent des mouchoirs aux passants dans la rue. Ils sont les seuls à assurer à leur famille un peu de revenu.

DSC03213

Enfants au travail, SB, fév. 2017

Mais les situations les plus alarmantes sont celles des gens malades. L’accès aux soins est possible pour les personnes qui ont leur carte de réfugiés, mais quand celle-ci met des mois à arriver, notamment dans les régions de forte affluence de syriens, ceux-ci sont placés dans la plus grande précarité. Nous rencontrons ainsi une mère, dont la petite fille de quelques mois a la mucovicidose, mais elle n’est pas soignée à l’hôpital car ils n’ont pas leur carte. Le patron de son mari refusant de le payer sans justification, la famille est démunie, ne pouvant ni payer le loyer, ni acheter le lait spécial dont a besoin la petite pour survivre et qui coûte le même prix que la maison… Ils ont besoin de réunir l’argent immédiatement, sans qu’il y ait aucune issue pour eux : la dame nous sert du café mais pas du thé car elle n’a pas de sucre…

Quelques semaines plus tard, dans le district d’Antalya, nous apprenons qu’il s’agit de la seule région en Turquie où les réfugiés syriens n’ont pas le droit de vivre ; mais c’est aussi une région où il y a du travail, car le climat exceptionnel permet à la région de produire des légumes toute l’année : ainsi, beaucoup, de Syriens y viennent quand même pour travailler, au risque de vivre dans l’illégalité. L’hôpital d’Antalya a ainsi a plusieurs reprises refusé d’examiner des patients très malades, même lorsque ceux-ci arrivent en ambulance.  Ce n’est que grâce à la mobilisation d’une association qui a fait jouer la pression médiatique qu’une femme gravement malade a ainsi pu être traitée. Ce même hôpital a été accusé par les médias internationaux de la mort d’un enfant syrien de cinq ans (dont le père avait pourtant des papiers !) après avoir refusé de l’examiner il y a un ou deux ans.

DSC03003

Famille syrienne dans l’arrière-pays de Kas, district d’Antalya (SB fév. 2017)

Enfin, une dernière partie de la population syrienne réfugiée en Turquie, celle qui vit peut-être dans les pires conditions, habite non pas dans les  villes, mais dans des campements informels à proximité des terrains agricoles où ils travaillent. C’est avec Halkları Köprüsü, un collectif de soutien aux kurdes et aux réfugiés qui allie l’aide médicale et l’engagement politique, que nous nous y rendons. Ce « camp » (à ne surtout pas confondre avec les camps officiels de réfugiés du gouvernement : se méfier de la polysémie du mot camp qui entraîne les confusions…) se trouve dans un village à la périphérie de Manisa, à deux heures de routes d’Izmir. L’équipage est constitué d’une vingtaine de docteurs et infirmières et une dizaine de journalistes et de militants ; le but de l’expédition, car ils n’ont pas le droit de les soigner eux-mêmes, est d’examiner les habitants et de rédiger un rapport sanitaire pour faire pression sur les autorités locales afin qu’ils traitent les personnes malades et fassent des campagnes de vaccination[7]. Les habitants, en quête désespérée de revenu viennent travailler comme saisonniers dans les exploitations agricoles de la région. Leur salaire de 20 liras par jour, soit 8 dollars, revient à de l’exploitation pure et simple pour des travaux physiquement difficiles, d’autant plus que, dans la mesure où ceux qui viennent ici sont les plus vulnérables, ce sont les femmes et les enfants d’abord qui sont concernés par ce travail. Le propriétaire du champ leur octroie en échange une place sur son terrain où les dyiabaşı (chefs de réseaux informels locaux dont le rôle est de mettre en relation les migrants avec leurs employeurs) ont installé des tentes dans lesquelles ils vivent, créant ainsi des campements extrêmement insalubres sur leur lieu de travail où ils sont pratiquement emprisonnés, même s’il n’y a pas, officiellement, de contrôle. Même si nous n’avons pas pu nous aventurer dans le camp, il s’agit de l’un des pires endroits que nous ayons vus : aucune électricité, ni eau chaude, ni même potable, ne sont à disposition des habitants. Les enfants vont et viennent, maigres et agiles, les pieds nus, leurs vêtements déchirés. Les membres de l’association nous apprennent qu’une grande partie d’entre eux souffrent de pneumonie et ne sont pas traités (plusieurs nourrissons en sont d’ailleurs morts dans l’indifférence totale des autorités), sans parler des infections qu’ils peuvent attraper.

DSC02715

Camp agricole de Manisa (SB, fév. 2017)

Mais, alors que de nombreux membres de l’équipe se rendent sur ce terrain très régulièrement, cette fois-ci nous nous trouvons arrêtés par la police : un nouveau décret du gouvernement stipule qu’il faut désormais une permission écrite des autorités pour pouvoir rentrer dans les camps. Les membres de l’association, même si le débat est vif, semblent majoritairement opter pour le fait de se plier aux autorités, bien conscients que quand ils seront repérés et fichés par le gouvernement, ils ne pourront plus agir pour aider la population. Nous avons également appris que la veille, les camps de Torbalı au Sud d’Izmir ont été démantelés par la police sur ordre des autorités locales, en demandant aux réfugiés de prendre une maison, alors que leurs salaires misérables ne leur permettent évidemment pas de payer un quelconque loyer. Le scandale est que les autorités, comme en Serbie, réduisent volontairement la possibilité pour les associations d’aider les réfugiés alors même qu’ils refusent de leur octroyer une aide quelconque : c’est assurer un contrôle sur les gens pour mieux les laisser souffrir en se plaçant en barrière entre eux et les personnes solidaires, dans une cruauté qui m’échappe complètement. L’explication de cela est évidemment politique : l’autorisation ne peut être donnée à des gens qui risqueraient de parler de ces camps infâmes dans les médias internationaux et dégrader ainsi l’image de la Turquie. Sans oublier le fallacieux argument de « l’appel d’air » : si les conditions d’accueil sont bonnes, cela va entrainer de nouveaux mouvements de population qui vont vouloir elles aussi venir. Mieux vaut alors laisser tout le monde dans le désastre.

Le spectacle social désastreux de la situation de certains Syriens en Turquie, comme une pièce de Brecht dont serait même absent l’humour amer qui seul la rend supportable, n’enlève pourtant rien à la chaleur de l’accueil des familles, d’autant que beaucoup de nos hôtes sourient et bavardent volontiers, à grand renfort de gestes énergiques des mains, sans jamais se départir de leur humour et de leur sens de l’hospitalité. Les moments les plus difficiles sont les moments de silence qui s’installent entre parfois nous quand les traducteurs ont du mal à relancer la conversation : quand par moment, notre hôte se tait, nous regardant à peine, répondant laconiquement aux réponses et d’une petite voix faible, comme si son sens de l’accueil s’essoufflait autant que son énergie.

DSC02695

Chez notre amie Rosalin à Izmir, fév. 2017

 

Arrachements, attachements, enracinements : portraits de relations à la Turquie, pays frère et étranger

Dans ce quotidien de l’exil, cet atterrissage dans une société étrangère qui balaie le confort d’une vie installée, les individus aux situations très diverses (certains ont déjà un travail, leurs enfants vont à l’école et parlent turc ; d’autres sont au chômage depuis des mois et ne parviennent pas à inscrire leurs enfants) se démènent pour assurer à eux-mêmes et leur famille un avenir décent, que ce soit en espérant que la situation s’améliore là où ils sont, ou en pariant qu’elle sera meilleure ailleurs. Finalement, comme dénominateur commun, c’est l’attente que les choses aillent mieux, à la maison en Syrie comme ici et maintenant, qui caractérise l’existence et la façonne tout entière, moins une attente de quelque chose en particulier qu’une attente endossée comme condition.

La Turquie n’est plus autant le pays de transit qu’elle a été lors des grandes routes migratoires (2013-2015). Finies, les escales de quelques semaines ou mois à Istanbul, le temps de gagner un peu d’argent, avant de se lancer dans la traversée en suivant le mouvement de masse (le parcours qu’ont connu la plupart des personnes que nous avons croisées en Europe) : l’accord de mars 2016 a mis fin au corridor et aux espoirs de nombreuses personnes. Certains n’ont pourtant pas renoncé à leur projet : deux hommes kurdes d’un certain âge que nous rencontrons dans la rue, lors de notre première promenade à Basmane, nous confient leur intention de prendre la mer dès que le temps sera plus clément. La Turquie sera ainsi une escale, un peu longue, un mauvais souvenir dans une vie meilleure qu’on fantasme depuis l’autre côté de la rive.

DSC02601

Vue sur la mer depuis Kadifikali, SC fév. 2017

De nombreuses familles ont opté pour la solution la moins dangereuse et ont demandé à faire partie du programme de resettlement  : elles attendent depuis des mois d’obtenir un visa vers Europe ou l’Amérique du Nord, mais la bureaucratie, la lenteur administrative, le flot de milliers de demandes toutes plus légitimes les unes que les autres ralentit voire bloque la procédure, et l’espoir de se voir un jour accorder une traversée légale vers l’étranger s’éloigne chaque jour un peu plus. Certaines familles ont pu aller au Canada grâce au système des « 5 sponsors »[8] mais l’attente est longue de plus d’un an pour obtenir une réponse : c’est pourtant le dernier échappatoire qu’il reste à la famille de nos amis Zak, Nuseybe et Mohammed, après que leur tentative de rejoindre l’Europe par bateau a échoué à l’été 2016. D’autres personnes ont pu partir grâce à un visa étudiant, comme le fils de notre amie Sohir rencontrée à Istanbul qui a pu envoyer son fils lycéen Mohammed étudier aux Etats-Unis, où il est hébergé par une famille. Elle attend quant à elle de le rejoindre, ayant effectué sa demande de visa il y a presque un an – mis en suspend par l’ombre au tableau que représente le Muslim Ban de Trump. L’ avenir de sa réunification avec son fils prend alors la forme d’un grand et terrible point d’interrogation.

En attendant, et d’autant plus que l’espoir de voyager se réduit avec le temps, il faut bien se mettre à vivre, à travailler, à se sociabiliser. La nécessité de gagner de l’argent met les personnes en recherche d’un travail à tout prix, même dans les conditions insupportables que nous avons décrites. Les personnes diplômées ou douées en langues ont cependant une chance de se reconvertir dans l’humanitaire, puisque les ONG cherchent à employer des syriens. Certains réussissent même à exercer, par ce biais, leur profession d’origine : Douah, professeure d’anglais en maternelle, a ainsi pu trouver un poste dans une des écoles que l’UNICEF a ouvertes à Izmir pour les enfants syriens ; Rosalin, étudiante en littérature française, s’est reconvertie en professeure d’arabe. C’est également ainsi que nous avons rencontré Zak et Nuseybe : à Revi, la principale ONG d’Izmir, Zak est salarié et Nuseybe donne des cours d’arabe pour les volontaires. Dans leur étonnante famille où sept frères et sœurs ont émigré ensemble en Turquie, chacun des membres travaille pour une ONG différente (Mercy Corps, l’UN, MSF…), où leur trilinguisme en arabe, turc et anglais ainsi que leurs qualités humaines sont très précieux.

L’engagement associatif n’obéit cependant pas qu’à une nécessité financière. Nos amis ont à cœur de s’engager pour aider leurs concitoyens pourtant inconnus que la guerre a placé dans ces situations invivables. Parfois, le fait de venir du même pays que tous les patients ou les bénéficiaires de l’association rend la situation encore plus difficile psychologiquement peur eux : je suis très admirative de l’attitude de Zak face à toutes les personnes que nous avons visitées avec lui, qui s’accrochent à lui comme à une bouée de sauvetage ; il garde toujours son calme face aux situations désespérées et trouve même des solutions[9]. De nombreux Syriens comme eux s’engagent comme bénévoles, montent des projets de sensibilisation à la condition des exilés à travers l’art, des médias en ligne : les community centers d’Istanbul (Small Projects Istanbul, Ad.dar, Yusra…) montrent comment des Syriens, des Palestiniens et des internationaux, parfois des locaux, se rencontrent et se mobilisent pour recréer une vie communautaire, combler les lacunes scolaires des enfants, apprendre le turc et l’anglais aux adultes, parfois même donner un peu de travail aux personnes les plus vulnérables en lançant des projets de développement[10] (ici) et souvent chacun est ainsi à la fois volontaire et bénéficiaire, car tout le monde s’enrichit du travail et de la présence des autres.

Ces réseaux de solidarité et d’amitié recréent à petite échelle un univers familier, et chaleureux, qui rend plus douce supportable la vie en exil. Ad.dar () fut pour nous, à Istanbul, un havre de paix et d’accueil inconditionnel, un lieu où n’importe quel étranger comme nous peut juste arriver par curiosité, finir par rester des jours entiers, partager du zaatar, des notes de guitare, et la vie du petit groupe d’irréductibles habitués, et se sentir bien parmi eux.

P1020542    P1020538

Soirée à Ad.dar, SC, janv. 2017

Des exemples d’intégrations donnent espoir dans la capacité des personnes à se reconstruire dans l’exil : le plus probant d’entre eux est celui de Mohammed, palestinien né et grandi en Syrie, arrivé il y a 4 ans, qui a trouvé un bon travail et s’est fiancé avec une jeune femme turque avec laquelle il compte s’installer ici : il imagine avec moi, les étoiles dans les yeux, à quoi ressemblera son mariage prochain, mélange de tradition turque et palestinienne ! « For me, it was very important to integrate the society I live in », dit-il comme s’il s’agissait d’une affaire de principe. De même, Maria, jeune femme syrienne francophile rencontrée dans un community center à Istanbul, a trouvé un travail à la hauteur de son diplôme, dans une compagnie d’agent immobilier elle-même tenue par un syrien. Elle n’hésite pas à nous confier avec grand enthousiasme son amour pour Istanbul : « I love Istanbul ! It’s like Damascus : the buildings, the atmosphere, the spirit is the same. I feel like I haven’t left home !”. Ce même discours se retrouve chez de nombreuses personnes : notre amie Sohir, qui pourtant a vécu des moments difficiles dans ses premières années à Istanbul, dit qu’elle commence à bien aimer la ville, développer ses petites habitudes. Elle est déterminée à apprendre le turc et à développer de vraies relations avec ses voisins, plus que des sourires échangés de loin. « The culture is so close to us ! », dit-elle, « sometimes, I think I’m in Syria ».

A Gaziantep, les Aleppins peuvent également apprécier la forte ressemblance entre leur ville d’accueil et leur ville d’origine : “Everything is the same : the old town, the buildings, the food (but our lahmacun is much better), even the castle is exactly the same !”, plaisantent nos amis réfugiés à Gaziantep. L’un d’eux, Ahmad, qui travaille maintenant pour MSF, considère Gaziantep comme sa ville d’adoption ; il parle bien le turc, et en attendant de peut-être partir un jour pour l’étranger, il est vraiment heureux ici. « Of all my friends scattered across Syria, Europe, America, I’m the only one who is happy !’ dit-il en souriant largement. Pendant toute une journée, il nous conduit aux quatre coins de Gaziantep, heureux de nous faire découvrir les spécialités locales : du lahmacun turc aux baklavas en passant par l’histoire de la résistance des Antepins à l’Empire colonial français, il partage avec nous son attachement aux lieux !

DSC03257

Visite du château de Gaziantep avec Ahmad, mars 2017

Ainsi l’ancrage en Turquie se fait-il, selon les individus, bon gré, mal gré, parfois réservant de belles surprises et de belles rencontres. Si les conditions de vie sont sûrement plus dures qu’en Europe, beaucoup soulignent les éléments positifs à rester dans leur région géographique : la culture est proche, le turc contient 40% de mots arabes même si les langues sont très différentes, l’ambiance dans les villes se ressemble, l’islam est prédominant dans la société, la nourriture est similaire. Finalement, le sentiment d’exil peut être moindre quand il n’y a pas de choc culturel et les personnes qui le redoutent affirment que, pour cette raison, elles préfèrent rester au Moyen-Orient.

On retrouve un troisième profil parmi tout l’éventail des situations, des désirs et des peurs, évidemment individuels et impossibles à généraliser, qui nous ont été exprimés parmi les personnes que nous avons rencontrées : celles qui veulent rester près de leur maison momentanément inaccessibleAller en Europe, dans l’imaginaire de beaucoup, c’est s’éloigner définitivement, renoncer à la Syrie, et au retour comme possibilité. C’est tourner une page qu’ils ne sont pas prêts à tourner. Rester en Turquie, c’est être près de chez soi, au cas où, les combats se calment, les hostilités s’apaisent, même un petit peu.

A Gaziantep, et dans toute la région frontalière, la situation est particulière : un nombre époustouflant d’ONG syriennes y ont déplacé leur siège social afin d’opérer en sécurité. Elles sont gérées par des Syriens et ils sont les seuls à y travailler, et toute l’action humanitaire est dirigée vers la Syrie. Psychologiquement, cela a pour conséquence de placer ces personnes dans une optique où leur regard est constamment tourné vers la Syrie, comme s’ils n’en n’étaient jamais partis : certains salariés font même régulièrement des allers-retours.

 

DSC03217

Clinique du Docteur Mounir, Gaziantep, mars 2017

Gaziantep devient alors un simple prolongement au-delà de la frontière de leur pays d’origine, et ils peuvent avoir un mode de vie très similaire à celui qu’ils avaient chez eux, outre le déclassement social que la guerre a produit. Ainsi, Ola, qui était étudiante en littérature anglaise à Damas et aujourd’hui travaille pour l’ONG syrienne Bonyan, nous avoue-t-elle qu’elle ne fréquente aucune personne turque, mais uniquement des Syriens, à la rigueur des internationaux, et qu’elle n’a absolument pas l’intention d’apprendre la langue, préférant se concentrer sur l’anglais pour son travail. C’est également dans cette région que se trouvent les hôpitaux qui permettent de soigner une partie des civils blessés, qui obtiennent un droit de passer la frontière le temps de leur convalescence, et devront rentrer chez eux en Syrie une fois leur traitement terminé : ainsi, dans la clinique du Docteur Mounir (chirurgien de Der-ez-Zor qui a ouvert à Gaziantep un centre d’hébergement pour les civils syriens blessés), seule une moitié des patients restera en Turquie une fois qu’ils auront été guéris, les autres rentreront chez eux malgré la guerre.

Depuis que la Turquie intervient dans la guerre syrienne (été 2016), elle a réussi à établir une « zone de sécurité » au Nord du pays  dans les territoires récupérés à l’Etat Islamique : cette région, peuplée de 2000 personnes quand ils l’ont reprise, en compte 40 000 aujourd’hui (six mois plus tard). Ainsi, dès qu’ils en ont l’occasion, une bonne partie des syriens du Sud de la Turquie retournent dans leur pays. A Jarabuluz, juste à la frontière, la mairie de Gaziantep a aidé une municipalité locale à se mettre en place. Même si, depuis que la frontière est fermée, retourner en Syrie signifie faire un choix de retour définitif, des dizaines de milliers de personnes l’ont fait des la majorité des exilés le feront dès qu’ils en auront l’occasion. Tout le travail de ces ONG vise à conjurer le sentiment d’abandon que certains peuvent avoir en participant à la reconstruction, physique et institutionnelle, de leur pays.

 

Sarah

DSC03236.JPG

Gaziantep (SB mars 2017)

Conclusion

La proximité géographique des deux pays (Syrie, Turquie) peut en partie expliquer ce « système » d’accueil – larges dispositifs de camps, statut de réfugié, voire nationalisation de certains Syriens – d’une part parce que ceux qui sont aujourd’hui réfugiés en Turquie pourront plus facilement retourner en Syrie quand un compromis de paix sera trouvée – ce sur quoi comptent un bon nombre de Turcs et de Syriens.  Ensuite, parce que la migration vers le pays le plus proche (comme la majorité des migrations qui s’opèrent du Sud vers le Sud, et en général vers le pays le plus proche) en dit long sur les situations d’urgence que ces personnes ont fui. En effet, il n’est pas question là de « rêve d’Europe », d’aller très loin pour s’enfuir, mais juste de se réfugier, le plus près et le plus rapidement possible, en prenant en compte les réseaux sociaux et familiaux déjà existants. C’est ainsi que les pays frontaliers que sont la Jordanie, le Liban et la Turquie sont ces trois pays qui accueillent le plus de réfugiés syriens, dans une région aux conflits qui s’enlisent dans les violences et les durées – Israel et Palestine, guerre du Liban et renouveau de la guerre en 2008, attentats en Turquie – sont aussi les plus touchés, ceux qui ont du déployer le plus d’efforts. En se penchant un peu, on pourrait apercevoir la Syrie depuis Gaziantep – en tout cas, les panneaux d’information sur les routes nous le rappellent assez. On est si près, et pourtant, si loin, si inaccessible.

La difficulté de l’exil est-elle moins grande pour celui qui est resté en Turquie, à Gaziantep qui plus est, que celui qui est allé se perdre en Europe, le long des barbelés dissuasifs ? Être près de la Syrie est-ce une garantie pour y retourner ? Comment imaginer les décennies futures dans ce pays qui n’en finit pas de souffrir et de mourir ? Pourtant, ici, en Turquie, c’est toute une partie de sa population qui tente de s’accommoder de ce qu’elle a pu trouver, de ce qu’on a pu lui donner et permettre.  Les yeux rivés vers ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, attentif à toute forme de rumeur ou de nouvelle qui permettrait un retour – quand bien même il ne leur reste pas grand-chose. Mais malgré cet incessant conflit aussi complexe à saisir que actif (il suffit de jeter un œil à la Syrian Civil War Map pour se rendre compte que les zones de conflits se déplacent, que les lignes bougent, que les combats ne s’arrêtent presque jamais), « l’exil devient un lieu qui est la somme de tous les lieux traversés par l’exilé. […] Il y a dans cette expérience d’un « habiter là où je vis » un trait de notre modernité que nous pouvons tous, à différents degrés, vivre et ressentir.

Autrement dit, la dépossession que suppose l’exil n’empêche pas d’autres formes d’appropriation : celle de son logement, de ses relations, de ses pratiques, ses connaissances, ses habitudes. Car la vie doit bien continuer, qu’importe le lieu, qu’importe la durée.

 

Sophie

P1020783

SC, fév. 2017

 

——————————————————————————————————————————————-

[1] Ces camps officiels sont gérés par AFAD, un organisme gouvernemental qui exerce un monopole complet sur la gestion des réfugiés – aucune ONG ou organisation internationale, n’est autorisée à entrer dans ces camps contrôlés de près par le gouvernement, et l’UNHCR est contraint de se contenter d’aider depuis l’extérieur en fournissant du matériel aux acteurs d’AFAD sur le terrain ; de même, journalistes et chercheurs ne peuvent pas y pénétrer

[2] Merci Ahmad de nous avoir appris à distinguer les femmes turques des femmes syriennes…

[3] Source : entretien du 28-02-2016 avec Önder, élu municipal, à la tête du département des Migrations

[4] Source : entretien du 02-03-2016 avec Esra Demirciuglo, enseignante-chercheuse en urban studies à l’Université de Gaziantep

[5] Le gouvernement turc a de nombreuses fois instrumentalisé les réfugiés à des fins politiques : que ce soit pour faire pression sur l’Union Européenne, pour gagner le vote des syriens lors du référendum d’avril 2017, ou pour faire servir les hommes syriens dans l’armée que la Turquie envoie combattre en Syrie, alors que ces personnes fuient précisément le service militaire obligatoire dans leur pays !…

[6] ReVi, est une association fondée par des syriens et des volontaires internationaux qui apporte du soutien aux familles de Basmane et a ouvert trois petites écoles dans le quartier.

[7] Cette stratégie s’est déjà prouvée efficace par le passé, car la Turquie redoute qu’une image de violation des droits de l’homme lui soit attitrée dans les médias internationaux.

[8] Il faut trouver cinq personnes locales qui se portent garantes de toi

[9] Le lendemain du jour où nous avons rencontré la mère dont la petite fille avait la mucovicidose, il nous a annoncé qu’ils avaient mis en place un fundraising pendant la nuit et qu’une américaine avait déjà versé l’argent dont la famille avait besoin pour payer son loyer du mois ainsi que les médicaments de la petite !

[10] Certaines ONG comme ReVi soutiennent les syriens dans leur projet, s’ils veulent ouvrir un commerce, une boulangerie. D’autres comme Small Project Istanbul emploient des femmes pour faire de l’artisanat, afin que ce travail de couturières, qu’elles pratiquent en communauté, leur accorde un petit revenu supplémentaire.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s