« Habiter ? C’est s’installer, rencontrer l’autre, se mouvoir et s’émouvoir dans les espaces et les temps de nos vies »

    Avant de partir, de quitter tout ce qui constitue mon quotidien, mon ordinaire, la question de « l’habiter » trottait dans ma tête. Ça a commencé avec un texte d’Alain Damasio, La rage du sage, lu l’an dernier. Avec sa verve virulente et poétique, il nous invite à « habiter la vie ». Etrange formulation : ça veut dire quoi, habiter la vie ? Est-ce que dans mon quotidien, j’habite la vie ? Est-ce que ça veut dire essayer de vivre chaque chose intensément, avec énergie, passion ? Donner du sens à nos actions, nos liens, nos pratiques, nos idées ? Est-ce que c’est essayer d’agir sur ce qui nous entoure, ce qui nous semble important ?

    Et puis, plus tard, j’ai vu l’exposition Constellation.s à Bordeaux, intitulée « Habiter le monde ». Une fois de plus, je m’interroge : habiter le monde, c’est le construire, le formuler, le partager ? C’est créer des espaces collectifs ; tisser des liens avec les autres ? C’est enrichir son expérience sensible, lui donner de la profondeur ? C’est imaginer, ensemble, des temps nouveaux et communs ? C’est nourrir sa vie intérieure pour ensuite être à même d’en faire profiter nos proches ? C’est penser le monde, l’éprouver ? Le ressentir ?

    L’espace n’est pas qu’une donnée, statique, immobile. Au contraire, il est matière, tissu, mouvement. Il se forme, se transforme, avec nos rêves, nos pratiques, nos désirs.  Il est support des relations humaines et condition de ces relations. En d’autres termes, il est vécu, perçu et approprié différemment, par chacun d’entre nous. Chaque lieu visité propose une histoire : celles et ceux qui habitent ce même endroit, de façon temporaire ou permanente ; juste le temps de partager un repas, un thé, une poignée de mains. En exil, cette question se pose d’autant plus qu’il s’agit d’un déracinement qui force à quitter son « chez soi » (constitué autant par sa maison, ses amis, ses habitudes que son lieu de vie en général) pour tenter d’en façonner un nouveau, ailleurs. Cela est rendu de plus en plus compliqué, d’une part par la route discontinue des migrations puisqu’il ne s’agit jamais d’un trajet en ligne droite mais bien plus souvent de détours, de retours en arrière, d’avancées, d’attentes.  Combien de gens a-t-on rencontrés maintenant qui attendent, quelques jours, plusieurs semaines, des mois entiers, au même endroit avant de pouvoir rejoindre un ailleurs rêvé ? Combien de gens nous ont raconté leurs déportations, d’un pays à l’autre, vécu comme un retour à la case de départ ? Et d’autre part par le fait que la plupart du temps, ce sont dans des camps, des centres de transit, des « jungles », des lieux d’accueil où les exilé.e.s vivent. Des lieux dont les conditions de vie varient selon les contextes, les saisons, les pays. Souvent ce sont des abris de fortune, des tentes, parfois même de simples bouts de tissus assemblés pour former un toit. Parfois des conteneurs, type algeco, posés tel quel au milieu de nulle part. D’autres fois, des squats, plus ou moins propres et salubres. Des centres d’accueil, presque toujours situés à la périphérie des villes, qui sont à la fois impersonnels et d’une neutralité glaçante. Très souvent, les gens doivent partager leur chambre avec d’autres : en moyenne, une dizaine par chambre. Mais cela peut aller jusqu’à plus d’une centaine quand ce sont de grandes tentes blanches aux innombrables lits superposés ou lits de camps qui s’alignent indéfiniment.

    Malgré ces conditions d’hébergement à la limite du supportable, des lieux surgissent, partout où nous allons ; des liens se tissent, dans des lieux rendus vivants par la présence de personnes, par leur envie de partager, de discuter. Par le simple fait d’être ensemble et d’être avec.

    A Calais, dans l’ancienne Jungle, c’est une Eglise érythréenne constituée de bric et de broc, de tôle, de matériaux de récupération. Une partie du toit est faite avec du plexiglas transparent, comme une imitation de vitrail laissant passer la lumière. Ce lieu nous rappelle avec puissance que « la contrainte économique fait partie de la solution ». S’émerveiller devant cette inventivité, devant ce que les croyances et la foi peuvent construire, et entendre les chants religieux qui s’échappent des murs… Imaginer ce que ce lieu peut être lorsqu’il est empli des chants, des musiques, des corps, des prières…

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Au loin, l’Eglise érythréenne de la Jungle de Calais

    C’est encore un petit restaurant afghan dans la rue principale de la Jungle, dont la terrasse surplombe un lac et où nous nous arrêtons déguster des délices afghans. C’est un lieu créé de toute pièce, à l’image de ceux qui l’ont imaginé, comme Sami et Amar. Chaleureux et convivial car recouvert de grands tissus sur les murs, les sols, les plafonds. C’est reconstruire, ailleurs, en exil, un lieu commun, qui invite aux rencontres et aux discussions autour d’un thé au lait.

    C’est une table ordinaire installée à la va-vite dans les allées de la Jungle pour partager un cours de français avec quelques Soudanais curieux et motivés. Cette table nous unit, tisse un pont entre nous, deux heures durant, alors qu’on leur apprend quelques mots de français en essayant de retenir à notre tour quelques mots d’arabe.

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Dans les allées de la Jungle, à Calais. Une table, un cahier, un cours de français, des rires…

    C’est, plus simplement, s’assoir par terre dans les allées de la Jungle et discuter pendant plus de deux heures avec Hussein, qui nous parle d’amour, de langage, d’humanité, de Kaboul, de sa famille. Un « professeur hors les murs » qui a croisé notre chemin, alors que celui-ci n’a pas de trajectoire mais se laisse aller au hasard des rencontres…

    Plus tard, c’est, en faisant du stop, l’espace de la voiture qui devient fenêtre sur l’autre. C’est impressionnant de voir à quel point les gens se livrent, se délivrent. Ils nous confient leurs (en)vies, durant le temps presque chronométré du voyage. Chaque rencontre devient insolite et le hasard de chaque voiture qui nous accepte nous permet d’entrer dans des mondes que l’on ne soupçonnait même pas. Comme parler de la musique techno et trans’ avec Maxime dans sa camionnette blanche entre Bordeaux et Toulouse ; comme écouter Jorge nous parler de sa passion pour son métier de camionneur et sentir en lui les quelques lueurs d’une révolution à venir ; comme voyager avec Marc, amoureux de la région de Carcassonne qui nous offre une magistrale leçon de géographie sur les alentours ; comme Marie et sa curiosité sur notre projet, qui nous interroge et nous parle de la Bretagne, de Marseille, de l’Afrique ; comme Karine qui est dresseuse de chiens alors que son mari, lui, est chasseur : l’une cherche à sauver la vie des animaux alors que l’autre les tue… Sur la route, le stop est un moyen de voyager qui se suffit presque à lui-même, « qu’importe la destination tant qu’on a la rencontre » pourrait-on dire, et qui n’en finit pas de nous surprendre.

    A Saorge, village perché au creux de la vallée de la Roya, dans la cuisine de Richard, sur une grande table en bois noble et généreuse, on passe une après-midi à cuisiner avec plusieurs habitants de la vallée des repas chauds que l’on distribue ensuite à Vintimille aux réfugiés, alors que cela est strictement interdit par un arrêt municipal italien. Autour de la table, les langues, d’abord suspectes, se délient et partagent avec nous quelques confidences : leur quotidien, leurs actions de désobéissance civile, leur révolte contre des gouvernants français et italiens, à la fois absents et violents.

    A Vintimille encore, c’est dans l’Eglise qui accueille un grand nombre de familles réfugiées avant qu’elles ne puissent passer la frontière, qu’ont lieu les obsèques de la jeune Milet, une Érythréenne de 17 ans morte, fauchée par un camion sur l’autoroute rejoignant l’Italie à la France. Sur la porte de l’Eglise, un bouquet de fleurs : « Perdonaci, Milet » (Pardonne-nous, Milet), sans doute les seuls mots que l’on peut encore prononcer en ce jour… Milet incarne à elle seule le paradoxe de la migration aujourd’hui : risquer sa vie pour la sauver. Milet vivante, qui a du mettre des mois à venir jusqu’ici, va maintenant rejoindre sa famille, dans son cercueil, en avion, en…quelques heures ? Cruauté du paradoxe… Les mots du prêtre prononcés me heurtent : « maintenant Milet, tu es au paradis, un endroit où il n’y a plus de frontières ». Faut-il donc attendre d’être mort pour imaginer et vivre dans un monde sans frontières ?

    C’est dans la cour de l’Eglise de Vintimille, en jouant au foot avec Youssef, Fatma, Awa, Yanis…et les autres enfants, que les frontières disparaissent ; que le jeu se fait sans avoir besoin de parler ; que le rire devient un langage à part entière. La cour de l’Eglise se transforme en vaste terrain de foot : tout le monde crie, court, rit, oublie.

    A Milan, c’est au cœur d’un vaste centre d’accueil pour migrants, que nous donnons un coup de main pour trier et distribuer des habits. Dans une minuscule pièce où s’amassent chaussures, pulls, vestes, pantalons, on accueille chaque personne qui a le droit à un habit de chaque type. Dans l’intimité de cette pièce minuscule où il est quasiment impossible de s’y retrouver, les tensions sont palpables : « Ce n’est pas un magasin ici ! » nous diront à plusieurs reprises des volontaires, alors qu’on s’attarde à essayer de comprendre ce que chacun cherche et ce dont il a besoin en leur proposant plusieurs vêtements et en leur laissant le choix. A ce moment, je ne peux m’empêcher de me dire que ce sont des personnes à qui on refuse déjà tant de choses : interdiction de circuler comme ils le souhaitent, interdiction de choisir où ils veulent aller et avec qui ; interdiction de choisir ce qu’ils veulent manger. Interdiction de pouvoir prétendre à vivre « une vie normale », en somme. Va-t-on encore leur interdire de choisir leurs vêtements, et donc par extension, leur interdire de choisir leur apparence, qui touche à une échelle personnelle et intime ? Alors je me dis que les laisser libre de choisir leurs vêtements revient d’une certaine façon à les laisser libre de s’exprimer et nous invite par la même occasion à les considérer comme des personnes humaines, et pas simplement comme les « receveurs » de l’aide humanitaire qu’on leur propose, niant leur singularité propre. Dans l’intimité de cette minuscule salle, je suis touchée par celles et ceux qui cherchent des encouragements dans mon regard (« C’est bien, ce manteau ? », « Mais oui, ça te va super bien ! ») ou qui viennent entre amis pour avoir une approbation générale, comme un après-midi de shopping ordinaire…

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Des vêtements, devenus comme un langage à part entière, pour dire qu’on veut prendre soin de soi, de son apparence, et pour lutter contre l’image de misère et vulnérabilité associées aux « réfugiés »

    C’est, à Ljubljana, dans un squat qui tient bon depuis une dizaine d’années, que l’on passe une soirée à danser sur des musiques iraniennes, à boire des bières et à discuter sur de gros canapés avec Mjasha, Mohammed, Iman et d’autres. Le poêle réchauffe la salle et les esprits. Le rap iranien résonne, féroce et puissant. Les voix profondes et éraillées des hommes chantant en iranien inondent l’espace et le rend expressif, de joies, de violences, de jeunesse. Le squat est cette forme particulière d’espace qui n’appartient à personne et qui est à tout le monde, qui se pense hors de tout contrôle étatique et qui a donc une liberté inestimable en termes d’usage, d’aménagement, d’idées à promouvoir et à diffuser, de projets à développer. C’est un lieu commun, où le monde et les relations humaines se pensent autrement : la distinction entre volontaires et réfugiés s’estompe entièrement et chacun est avec l’autre. C’est dans ces lieux où les gens se réunissent, se parlent, fêtent ensemble des événements. C’est au cœur de ce squat que le monde s’ouvre : on parle de politique européenne, de musique iranienne et syrienne, d’amour, d’amitié. On passe du rire au sérieux, du touchant au bouleversant. Le squat, par sa forme surprenante et jamais prévisible ni prévue nous invite à faire place à la surprise dans nos vies, à faire place à ce qu’on ne connait pas, ce qu’on ne soupçonne pas, ce dont on peut se méfier, au premier abord.

    C’est à Zagreb, dans la minuscule cuisine défraichie et rétro de Djana, qu’on goûte au somptueux schnaps en écoutant les histoires de notre hôte, sur la Bosnie, la Croatie, l’histoire des Balkans, le fait d’être réfugiée… Et que l’on comprend à quel point l’histoire personnelle a plus que jamais des échos avec l’histoire nationale ; que l’histoire des réfugiés d’hier se heurtent, pour le meilleur et pour le pire, à celle des réfugiés d’aujourd’hui…

    A Zagreb encore, c’est dans l’intimité de la chambre de Walat, Slava et Hasna, chambre à l’aspect soigné et à la propreté irréprochable que nous sommes invitées un midi. Le sol est recouvert de couvertures grises : ces couvertures censées protéger et réchauffer adoptent alors une nouvelle fonction. Elles deviennent table, lorsqu’elles sont étalées par terre et qu’y sont posés les plats kurdes cuisinés par les deux filles. Couvertures qui accueillent, convient, réunissent plutôt que d’isoler. L’hospitalité de la fratrie me touche. Au sein d’un pays où ce sont eux les « accueillis », c’est eux qui nous reçoivent et qui se saisissent de leur droit à l’hospitalité : ce sont eux qui invitent, reçoivent, cuisinent. Ils recréent une forme de « chez soi » où ils sont les maitres des lieux et où se reconquiert une certaine forme de liberté. C’est au cœur de cette minuscule chambre que la famille nous confie leur terrible histoire et leurs trajectoires impossibles…

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Un repas partagé avec Walat, Slava et Hasna dans leur chambre à Porin, à Zagreb. Comment avec si peu, ils font si bon…

    C’est au cœur de l’appartement de Capucine, à Budapest, que l’on partage trois jours ensemble, et que l’on raconte ce que l’on a vu, fait, vécu, et que l’on écoute les histoires de notre hôte. Histoires d’une exilée française à Budapest qui vit un réel déracinement et qui font étrangement écho aux histoires des migrant.e.s : perte de sa langue maternelle et difficulté de se faire comprendre, longueur et lourdeur des démarches administratives, recréation en exil de repères et d’un « chez soi » réconfortant et à son image.

    C’est au coin du feu, dans le salon de Rugica, notre hôte en Croatie, à Tovarnik, que nous dégustons un verre de vin rouge et des petits gâteaux, en étant impressionnées par les efforts fournis par Rugica pour se faire comprendre : elle parle un peu le français, mais est une experte en mimes et autres expressions du visage. Elle nous guide à travers Tovarnik, Sid et Opatovac, trois endroits où sont arrivés des centaines d’exilé.e.s à la frontière serbo-croate. Par ses récits, elle reconstitue de mémoire l’organisation des différents espaces (où aujourd’hui il n’y a plus personne) et leur fonctionnement. Elle incarne elle-même ces lieux, les dessine de mémoire et nous les décrit avec précision. Sans elle, il aurait été impossible de comprendre et même de savoir ce qu’il y avait avant leur fermeture.

    A Belgrade, à la « White House », d’immenses bâtiments désaffectés près de la gare routière, qui sont aujourd’hui squattés par presque mille migrants, majoritairement Afghans et Pakistanais, faute de mieux, faute d’autres solutions viables proposées par l’Etat serbe. Les tas de déchets jonchent le sol, là même où des gens posent leur tête pour dormir. Le sol est mouillé, l’air saturé de fumée de cigarettes et de feux, et aucune porte n’isole le lieu. Pourtant, à cet endroit même qui fait perdre foi en l’humanité (comment peut-on laisser des gens vivre dans de telles conditions, sans nourriture, sans chaleur, sans hygiène, sans rien ?), nous sympathisons avec Jawed, Bilal (déjà rencontré à Kelebija et que je retrouve à Belgrade), et Baba Rhan, tous les trois Afghans. Ils nous invitent à boire un thé dans « leur chambre », une toute petite pièce enfumée où ils sont dix à dormir. Le sol est recouvert de couvertures : à l’entrée, obligation d’enlever ses chaussures. On s’assoit en tailleur, et tout en sirotant notre thé brûlant et sucré, Baba Khan, un Afghan de 63 ans, nous parle de politique, de Marx, d’histoire, lui qui était dans son pays directeur d’une école primaire. Je suis fascinée : comment une si petite pièce peut-elle devenir une si grande fenêtre sur le monde ? Comment des gens qui ont si peu sont-ils les premiers à vouloir partager avec les autres ?

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Belgrade. Dans le squat où dorment presque mille personnes. Une situation de précarité extrême face à l’absence de propositions de l’Etat serbe. Longue attente pour une distribution de nourriture.

    De retour à Kelebija, dans le no man’s land qui sépare la Serbie de la Hongrie, là où « vivotent » presque deux cent personnes en attendant de pouvoir légalement passer du côté hongrois, nous retrouvons une famille kurde irakienne avec qui nous avions sympathisons. Ils nous invitent à partager un délicieux riz au lait et un « Dolma », plat kurde typique de poivrons, tomates et pommes de terre farcies au riz. Ils dorment dans un ancien supermarché abandonné. L’aspect des lieux est peu reluisant : odeurs nauséabondes, froid qui s’infiltre partout faute d’isolation. A l’entrée de leur chambre, un tapis nous invite à enlever nos chaussures. Ici encore, le sol est recouvert des ces couvertures grises distribuées par le UNHCR (Haut Commissariat des Réfugiés) et donnent au lieu un aspect à la fois confortable et réconfortant, comme un petit refuge à l’abri des regards et du dehors glacé et glaçant. Cette famille dort dans moins de 10 mètres carré où on trouve des vêtements, de la nourriture, d’autres affaires personnelles. Deux couvertures sont pendues au plafond comme un mur et empêchent un temps soit peu le vent et le froid de pénétrer. Au plafond, deux lampes de faible intensité éclairent doucement la pièce et participent d’intimité, de proximité. Dans ce cocon familial, quelques rudiments d’anglais nous permettent de discuter ; Pirrus, la maman, nous demande ce qu’on fait là, où on va. Les enfants nous parlent de l’Irak, de leurs amis laissés là-bas. Ils en profitent pour nous apprendre quelques mots de kurde (« supas », prononcé spaas, qui signifie merci). On leur parle à notre tour de nos familles, en leur montrant quelques photos. L’ambiance est chaleureuse, celle d’une famille de cinq enfants sur laquelle la mère porte un regard tendre et bienveillant et sur laquelle elle veille, nuits et jours. Même loin de chez eux, leurs coutumes, leurs habitudes continuent de se perpétrer : cuisiner les plats traditionnels par exemple, même avec le peu de moyens disponibles. Cette chambre est refuge, contre le vent, le froid, le dehors, contre l’attente de passer et de rejoindre l’Allemagne, et permet à la famille de se réunir, d’être ensemble, de se serrer les coudes et de se réchauffer dans les grosses couvertures. Mais le froid se fait sentir, on entend le vent souffler par le velux. Combien de temps vont-ils devoir passer ici ? Ils sont 24ème sur la liste officielle qui leur permet de passer légalement en Hongrie. Impossible de savoir quand ils pourront partir : quelques jours ? Deux semaines ? Un mois ? En quittant ce micro-espace au sein de ce vieux bâtiment squatté, le froid et la pluie nous saisissent. Comment ne pas imaginer qu’ils vont avoir froid cette nuit, et toutes celles qui suivront ? Le lendemain, bonne nouvelle ! Nos amis kurdes ont appris qu’ils passaient en Hongrie le lendemain. Pour fêter leur dernière soirée, ils nous invitent au dernier repas : un « kebab » avec des frites maison, des oignons, des tomates, du poulet, du thé brûlant. Un vrai festin. On assiste au rangement de la chambre : la mère trie les vêtements et fait les bagages pendant que les enfants nous apprennent à danser sur de la musique kurde. Ils souhaitent rejoindre l’Allemagne, où leur père se trouve depuis plus de six mois. Pour l’occasion, pour leur passage en Hongrie, ils ont acheté de nouveaux vêtements qu’ils s’apprêtent à enfiler…signe d’un nouveau départ, d’une nouvelle vie à venir…

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Un repas partagé avec nos amis kurdes irakiens, dans le camp de Kelebija. Pirrus, Zano, Rania, Ryana, Dahen…

    C’est encore, à Kelebija, le « Community Center », l’endroit où nous passons une semaine en tant que volontaire. La première fois que nous nous y rendons, il n’y a presque rien. Une grande tente chauffée ; une caravane ; une « warehouse » (endroit où on stocke les habits, les outils etc). C’est un endroit en construction, qui se bâtit de jour en jour. Une porte, un toit, un terrain de volet, une cuisine, un vidéoprojecteur, un coin avec des coussins, un comptoir : voilà tout ce qui s’ajoute de jours en jours… Chacun y met du sien et participe à la construction de ce lieu de vie où nombre de personnes passent leur journée. Boire un thé, jouer au foot, faire des dessins, charger son portable, distribuer des habits, cuisiner, discuter avec les uns et les autres… Voilà tout ce que ce lieu accueille et tout ce qu’il peut proposer. Chaque jour nous avons une nouvelle idée : et pourquoi pas faire un portant pour les habits ? Et pourquoi pas construire un toboggan pour les enfants ? Et pourquoi pas coudre des coussins avec de vieilles fringues inutiles  pour faire un coin un peu sympa et détente? Et pourquoi pas décorer le lieu avec des dessins ? Et pourquoi pas organiser une soirée ciné ? C’est un lieu qui, parce que nous ne sommes que cinq ou six volontaires, est support à l’imagination, à la création et à la liberté…

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Le « Community Center », du camp de Kelebija, à la frontière serbo-hongroise où nous passons nos journées. Un endroit qui se construit au jour le jour…

    Tous ces lieux décrits et vécus se nouent comme un patchwork de morceaux de tissus pour former et nourrir des souvenirs, des envies, et qui donnent des raisons de réfléchir, penser, lutter, agir. Chacun de ces lieux m’ont saisi, d’une façon ou d’une autre, et m’ont permis d’y vivre des moments de partage, d’amitié, d’humanité. Finalement, c’est peut-être ça, habiter la vie, le monde, l’espace : c’est en saisir ses profondeurs, c’est sentir les infinités et les possibilités qu’ils nous offrent. C’est éprouver les multiples facettes et trames de chaque événement, chaque rencontre, et saisir pleinement ce qui en fait la complexité, la puissance, la beauté. C’est investir les lieux, se laisser remplir par ces lieux et ces personnes et ce qu’elles ont à nous proposer…

Sophie

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