01. Calais ville de mondes

 

Mardi soir, 19h, soleil couchant. Sur la route qui relie la jungle à Calais ville, circule un flot de personnes, presque intégralement des réfugiés, qui sont autant des habitants de Calais que les autres. Le bidonville est devenu un quartier de la ville, qui est certes à part et a ses propres logiques très particulières, mais fait néanmoins partie intégrante du tout complexe que forme Calais. Cette route paraît être un pont entre cette France chauvine et industrielle du Nord et l’Afrique et l’Asie, des pays chauds où cela vit et circule dehors, où cela s’agite, où la parole est dans la rue. Mais cette route-pont est purement abstraite, une belle image produite par mon imagination : l’Europe qui se montre au réfugié est une succession de frontières brutalement fermées, et à Calais, comme un microcosme de cette Europe placide et cruelle, les frontières sont diffuses, invisibles, et néanmoins omniprésentes.

 

A CALAIS LE MONDE

La jungle (à prononcer en anglais, c’est ainsi que tout le monde ici se réfère au bidonville) est un endroit absolument extraordinaire qui change ma représentation du visage de la France : savoir qu’il existe, et plus étonnant encore, au point le plus au Nord la France, un tel endroit, a quelque chose d’incroyable. La première fois que nous sommes entrées dans la jungle, par le Sud, la première vision que nous avons eue est une école dans un champ. Un panneau peint avec des couleurs et des bâtiments auto-construits, une vision agréable. Il faut dépasser ça, marcher encore un peu dans le champ, croiser les lavabos et un homme qui s’y lave, et la deuxième vision est une église, elle aussi construite de bric et de broc (une église orthodoxe érythréenne). C’est une des choses les plus belles que j’ai jamais vues. Jungle Books, l’école où travaillent nos amies, se trouve juste à côté, on y entre par l’arrière. Tout est auto-construit également, mais, de même, éclatant de couleurs, de tableaux avec les plannings des cours ; les salles de classes sont faites en bois, en bâches et en tôle mais sont équipés de tableaux, de livres et de feutres. Plus loin, en rentrant dans la rue principale de la jungle, j’ai été immédiatement frappée par les restaurants, partout : ça sent bon la nourriture épicée, il y a de la musique orientale dans la rue, on peut s’arrêter boire un thé n’importe où. Il y a des mosquées, des épiceries, des coiffeurs, des gens dans la rue. C’est véritablement un quartier de Calais, une ville qui fonctionne avec ses lieux de culte, ses écoles, ses commerces.

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Ce qui est incroyable, évidemment, c’est qu’on n’a pas l’impression d’être en France ; cette impression est renforcée par le fait que le bidonville se situe sur des dunes de sable. Je ne pensais pas que le reste du monde (car le monde entier est présent ici, dans les récits des réfugiés qui l’ont traversé, qui parlent tous plusieurs langues) était accessible, ici, dans cette zone industrielle de la périphérie de Calais. Chaque rencontre ici est une ouverture sur le monde, une initiation à d’autres cultures, afghane, soudanaise, tchadienne, érythréenne, par le comportement des gens comme par les histoires de leur pays qu’ils ont à raconter.

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En ressortant de ce monde étranger, mélange de tous les mondes étrangers dont sont issus les habitants et bénévoles, ce monde ainsi recréé, avec ses propres logiques très complexes, fabriqué à la main par ceux qui l’habitent, ce monde du Sud qui se trouve pourtant au point le plus au Nord de la France, comme un contraste si terrible et saisissant qu’il en est presque esthétique, se dressent, derrière les maisonnettes de bois et de tôle, des barrières blanches flambant neuves et des barbelés, et des cars  de CRS. Dire qu’ils veulent cacher cet endroit extraordinaire, dans son horreur comme dans sa beauté. Dire qu’ils veulent cacher cette incroyable différence.

                CACHER, GERER, REPRIMER LA MISERE

Car ce « dernier » quartier de Calais « bénéficie » évidemment d’un traitement tout à fait spécial de la part des autorités. L’Etat, bien entendu, n’ignore pas la présence du bidonville ; d’ailleurs, tout le monde à Calais sait où il se trouve. L’Etat est même intervenu en novembre 2015, et il a construit des logements préfabriqués dans la partie Nord de la jungle, où une partie des réfugiés logent (nb. Les personnes dont je parle n’ont pas forcément le statut juridique de réfugiés, c’est même rarement le cas). Cette zone est ornée d’un lourd dispositif (et sans doute très cher) de contrôle d’entrée : des barrières, des tourniquets, un lecteur de badge, et un système de contrôle d’empreintes. Les logements sont des containers, des vrais, empilés les uns sur les autres, avec les fenêtres d’un côté seulement. Dans chacun dorment douze personnes, sans doute autant à l’étroit que dans le reste du camp (où la densité de population, dans la zone habitée, s’élève à 68 000 personnes au km2, même s’il n’y a « que » 11 000 personnes, puisque la zone habitée fait moins d’un km2). Un homme nous aborde depuis le pied d’un container, il vient nous parler à travers la barrière : lui vient d’Afghanistan, il est là depuis 5 mois, il a eu le droit d’avoir accès à un de ces logements, mais il nous explique qu’il dort dans la jungle, de l’autre côté de la barrière. Il nous dit que ses affaires sont dans le container, mais son corps dans la jungle : car là-bas, il a une tente pour lui tout seul, et il n’est pas obligé de dormir avec douze personnes. Là seule différence finalement entre ces logements et les tentes, car il n’y a pas de point d’eau amélioré ni de meilleures toilettes, c’est que les affaires des gens sont au sec et ils dorment sur des lits. Et que les entrées sont filtrées et qu’il y a des caméras de surveillance.

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L’autre action de l’Etat sur le camp concerne les sanitaires : des points d’eau ont été installés (des robinets d’eau froide, pas de douche) et des toilettes type léger, comme celles qu’on trouve sur les chantiers, qui sont heureusement nettoyées tous les jours par une association à laquelle l’Etat a délégué le travail. L’aide de la préfecture pour le bidonville s’arrête là.

La présence de l’Etat se manifeste par la présence constante, à l’entrée de la jungle, de CRS (parfois seulement un camion et trois flics, mais ça peut monter jusqu’à six camions). Parfois cela leur arrive de faire rondes dans la jungle, nous ont dit les volontaires, mais nous ne les avons jamais vus entrer. Des hélicoptères survolent le site toute la journée. La première fois que nous sommes venues dans la jungle, nous avons longé l’autoroute sur un chemin un peu précaire, car à notre droite, se trouvait un fossé dû à la construction d’un mur pour séparer la jungle de l’autoroute (ce qui n’a aucun sens, puisqu’elle va être démantelée, mais c’est une commande de l’Etat anglais apparemment). Pour cacher, encore et toujours, la misère.  Là-dessus un camion de CRS s’arrête à côté de nous, nous demande où nous allons (un vague : « Par là… »), nous demande de quitter cette voie et nous envoie vers un chemin dont nous nous rendons bien compte qu’il est bloqué. Nous contournons une zone dégueulasse avec une dizaine de terrains de foot vides, et au moment de bifurquer, nous voyons au loin une voiture de CRS qui bloque l’accès à la route. Nous revirons à droite, au beau milieu de la cambrousse, contraintes de traverser une fosse profonde. Sauf que de l’autre côté de la route, les mêmes CRS se sont plantés à l’entrée Sud de la jungle : ils nous attendaient depuis tout à l’heure, comme pour vérifier que nous n’y allions pas ! Nous commençons à nous inquiéter sérieusement, heureusement, ils quittent leur spot au moment où nous sommes cachées par les buissons et nous finissons enfin par traverser la route et arriver sur la jungle.

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Il faut savoir que la police est omniprésente à Calais. Notre première image de la ville a été très violente : en sortant du TGV ) à Frethun, en montant sur la passerelle, trois CRS bloquent les accès et arrêtent les trois personnes qui montaient les escaliers juste devant moi, qui étaient sans doute des migrants. Ils ont foncé directement sur ces mecs, sans demander leurs papiers à aucun autre passager… probablement parce que nous sommes blancs. Une telle brutalité m’a secouée ; mais on se rend vite compte que la présence de camions de police partout dans la ville, de contrôles d’identité, de barbelés partout, qui étaient choquants pour moi au début, sont des choses avec lesquelles il faut apprendre à vivre à Calais. Au bout d’une semaine, on finit même par s’y habituer. Mais la violence (sans doute réelle, par exemple lors de la manifestation de samedi dernier qui a mal tourné), du moins symbolique, de cette surveillance policière, envers les migrants, est on ne peut plus explicite : c’est comme écrire partout dans la ville « Vous n’avez pas le droit de vivre ici ! ».

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                BARRIERES REELLES ET FRONTIERES MENTALES

Dans le discours d’une partie des gens que nous avons rencontrés, il existerait à Calais trois groupe de personnes : les réfugiés, les bénévoles, et les Calaisiens. Les rapports entre ces groupes sont très complexes et tout à fait passionnants. L’hostilité d’une grande partie des Calaisiens vis-à-vis de la présence des réfugiés n’est un secret pour personne. On peut se souvenir, à la décharge de ces derniers que c’est une ville qui souffre beaucoup de la crise industrielle et où la vie est loin d’être facile (et aussi rappeler le travail de certains autres Calaisiens qui s’investissent dans des associations d’aide aux migrants). Au-delà des actes de violence commis par des groupuscules d’extrême droite somme toute minoritaires, cette hostilité diffuse donne lieu à des scènes de racisme ordinaire qui m’ont été racontées par mes amis bénévoles : un Calaisien noir qui se fait arrêter par la police jusqu’à ce qu’il réussisse à leur prouver qu’il est français, une postière qui engueule un réfugié puis parle d’un ton mielleux à mon amie juste derrière, une boulangerie qui vend des pains recouverts de chocolat blanc qui s’appellent « le Français » et au chocolat noir : « l’Africain » (- true story). Surtout, certains commerces refusent de servir les migrants, même si c’est fait de manière relativement subtile. Il est tristement vrai que dans la rue à Calais, il est impossible de ne pas tout de suite repérer les migrants quand on a une idée de la situation ici, et de les distinguer des Calaisiens.

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Par voie de conséquence, nos amis nous ont raconté que certains bars refusaient également de servir les bénévoles de Calais. C’est une donnée à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Pour avoir fréquenté ce milieu des volontaires pendant une semaine, je me rends compte aujourd’hui qu’il est aussi très petit et en fin de compte tout aussi caractérisable visuellement que les migrants. En arrivant à la warehouse de l’Auberge des Migrants, je réalise que les volontaires correspondent beaucoup plus aux clichés que je ne le pensais : il n’y a presque que des babs, piercings, sarrouels ou jeans taille haute, vestes de moumoute… Surtout, ce sont presque tous des anglais (à teneur de 80% ! A tel point que des cours de français dans la jungle sont donnés par les anglais). Cette warehouse est à l’image des gens qui y travaillent : on dirait un énorme squat. Il n’est pas du tout difficile, ainsi, pour la police comme pour les Calaisiens, d’identifier les bénévoles du premier regard ; d’ailleurs, ceux-ci sont pour la plupart des migrants tout autant que ceux qu’ils sont venus aider, puisqu’ils viennent d’Angleterre.

Les tensions dans la ville, illustrées par l’omniprésence de la police, sont aigües. La localisation de la warehouse, par exemple, doit être tenue secrète, parce que leurs anciens locaux ont été détruits par des mecs d’extrême droite. Nous apprenons vite qu’il faut taire la raison de notre présence ici : ainsi, une Calaisienne très gentille qui nous conduit de la gare au centre-ville fait mine de croire qu’il est normal que des filles qui font un voyage à travers l’Europe commencent par faire du tourisme à Calais (sans doute sait-elle parfaitement pourquoi nous sommes là, mais elle ne veut pas lancer un débat douloureux). J’ai l’impression que les gens nous regardent de travers à la station de bus. Comme si nous portions sur nous l’évidence de notre raison d’être ici, comme si c’était écrit sur notre front : des jeunes filles avec des piercings, des gros pulls en laine large, des bonnets en laine, des docs, bref, tout en nous respire et dégouline la volontaire de la jungle. Ainsi, quand on marche dans Calais et qu’on travaille avec les réfugiés, on a l’impression d’être en faute, d’être soi-même dans l’illégalité, d’avoir quelque chose à se reprocher. Je ne peux m’empêcher de ressentir cette impression de faute et je pense amèrement : voilà ce que cette société intolérante fait de nous.

Comme ce secret lié à la raison de notre présence ici et l’hostilité des bénévoles envers les habitants, des habitants envers les migrants et les bénévoles, est insupportable, Sophie et moi nous risquons à aborder le flic qui surveille l’entrée de la jungle, discutons brièvement avec lui : il vient d’Agen, il est très sympa. Les CRS, en fin de compte, formeraient une quatrième catégorie disctincte des autres, car il nous explique que l’Etat les affecte depuis les quatre coins de la France pour travailler quelques semaines à Calais, pour qu’il y ait des roulements : la majorité d’entre eux vient donc, également, d’ailleurs. Puis après la traditionnelle demi-heure de marche jusqu’à l’arrêt de bus, nous nous arrêtons dans le bar PMU du coin qui nous nous avait été décrit comme « un bar de fachos, où ils tèj les bénévoles » : nous revêtons notre meilleur look de volontaires babos et rentrons, prêtes à s’essuyer des regards en coin, au moins. Peine perdue : tous ces hommes, des vieux Calaisiens, sont hyper sympas avec nous, nous parlons de bière et des derniers films au cinéma et nous rigolons. Sophie dit qu’ils nous ont quand même repérées, en chuchotant à notre arrivée. Un peu comme la dame qui nous a emmenées en voiture, ils ont préféré éviter le sujet tabou et parler de ce qui nous unit plutôt que de ce qui nous divise.

C’est complètement absurde, comme moment, j’ai l’impression de sortir d’un pays qui serait la jungle où j’ai passé toute la journée, à manger dans des restaus afghans, à boire un thé tchadien, à prier à l’église érythréenne et à me faire des amis afghans, et de débarquer brutalement dans un autre, qui n’a rien à voir avec celui que nous venons de quitter, et encore différent de la France que je connais (celle du Sud), avec leur accent du Ch’Nord et leurs références locales de Calaisiens raised and born. A Calais, pas besoin de prendre l’avion pour se rendre dans des mondes différents : il suffit juste de traverser une route. Je ressors un peu pompette comme après une bière à la fin d’une journée éprouvante, et d’excellente humeur, contente d’avoir partagé ce moment inattendu, après qu’ils nous aient promis un coup gratuit demain. Avec Sophie, nous nous disons que c’est chouette d’avoir fait ça, déjà parce que quand on s’intéresse à la situation à Calais dans toute sa complexité, c’est bien plus riche de prendre tout le monde en compte, y compris les habitants en apparence indifférents au sort des réfugiés  ; et ensuite, parce qu’aller à la rencontre des gens envers lesquels on a le maximum de préjugés, c’est faire exactement ce qu’on espèrerait que le monde entier fasse : construire des ponts, plutôt que des murs, et s’ouvrir à l’autre. Notre statut de voyageuses, finalement, nous permet de transgresser la logique de fermeture et d’hostilité des groupes qui se côtoient à Calais, et de passer une des innombrables frontières qui ségrégent cette ville.

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Sarah

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