12. La Serbie, cul-de-sac avant l’Europe

Un peu partout sur la route des Balkans, nous sommes passées par les lieux de transit qui étaient utilisés lors du corridor migratoire, fin 2015, quand les frontières étaient ouvertes et que des dizaines de milliers de personnes défilaient tous les jours dans ces endroits. Ces lieux sont aujourd’hui vides, les camps ont été démantelés. Il s’agit de camps fantômes ou de terrains désertés, où l’on peine à croire qu’il y a quelque mois encore s’y tenaient des dizaines voire cinquantaines de tentes, d’ONG et d’institutions internationales, et des milliers de personnes. Or, dans tous ces endroits, qui se situent en général à l’Ouest des frontières (Dobova à la frontière slovéno-croate, Opatovac à la frontière croato-serbe), les habitants locaux que nous avons interrogés semblent persuadés que la raison de la fermeture de ces lieux de transits est aussi simple que celle-ci : « Les migrants ont arrêté de venir ». Cette interprétation est en effet tentante pour expliquer l’étrange et soudain vide de ces lieux. Elle est évidemment trop simpliste pour être vraie.

DSC00949.JPG

Camp de transit de Dobova, à la frontière  croato-slovène, fermé depuis mars 2016

La vérité est que l’Europe a fermé une à une ses frontières, pays après pays, dans une sorte de jeu interminable de rapports de force politiques où chaque pays délègue le « problème des migrants » à son voisin précédant dans le sens de la route des Balkans. En septembre 2015 la Hongrie ferme la frontière avec la Serbie, ce qui entraîne la fermeture de la route la plus empruntée jusqu’alors vers l’Union Européenne – le même jour, le 17 septembre, des dizaines de milliers de personnes se ruent vers l’Ouest, ouvrant ainsi une deuxième route qui restera ouverte plusieurs mois, avant d’être fermée à son tour, au printemps 2016, d’abord au niveau de la Slovénie, puis en Croatie.

Nous sommes actuellement en novembre 2016 et le résultat de ce jeu d’ouverture/fermeture des frontières a abouti à la situation actuelle, qui est de transformer la Serbie en un cul-de-sac où, à la frontière orientale de l’Union Européenne, sont bloqués et refoulés des milliers de migrants. Car contrairement à la charmante illusion des habitants des villages slovènes ou croates qui ont connu le corridor migratoire, ou à celle de Français, qui, décentrés de l’Europe dont ils forment l’extrémité, et les yeux rivés vers le démantèlement de Calais, n’imaginent pas le nombre de personnes qui cherche encore actuellement à atteindre la France au péril de leur vie, les migrants n’ont pas cessé de venir. Ce n’est pas parce que cela fait longtemps que la photographie d’un enfant décédé sur les plages grecques a secoué l’opinion publique en suscitant une vague d’émotion compatissante, que des enfants, des adultes, des vieillards, par milliers, ont cessé de mourir en tentant de rejoindre l’Europe. Le visage véritable de cette tragédie humaine de la fermeture des frontières de l’UE, nous l’avons vu en Serbie, alors que l’hiver menaçant progresse, perce les vestes et les chaussures et gerce les peaux, et que tout espoir d’atteindre un jour cette Europe désespérément désirée comme le refuge promis diminue chaque jour, à l’image du nombre d’heures de soleil dans la journée.

DSC01226.JPG

16 heures, distribution de nourriture à Kelebija

Attente interminable aux portes de l’UE

Ici en Serbie, il y a environs sept mille réfugiés : trois mille se trouvent dans des « camps de transit » bloqués à la frontière avec la Croatie, plusieurs centaines dans la région de Subotica, à la frontière avec la Hongrie, un millier dans le camp de Preševo au Sud, quelques centaines dans d’autres camps en Serbie (Bogovada, etc) et au moins trois mille à Belgrade. Pendant l’année dernière et jusqu’à cet été, les réfugiés qui transitaient par Belgrade pour rejoindre l’Union Européenne par ce corridor ouvert des Balkans, pouvaient camper dans les parcs autour de la gare routière ; ils y passaient deux ou trois jours, parfois quelques heures, et se rendaient en bus ou en train aux centres d’enregistrement et camps de transit de l’autre côté de la frontière, côté européen. Mais depuis la fermeture des frontières de la Croatie et de la Hongrie, tous les nouveaux arrivants sont désormais coincés en Serbie, pendant des mois, faisant de ce pays un cul-de-sac à l’entrée de l’UE.

 

p1000944-copy

« La Serbie : attentes, passages, pushbacks et déportations. Aux portes fermées de l’Union Européenne », par Sophie 

La situation qui s’ensuit pour les réfugiés que nous rencontrons en Serbie, est celle d’une attente, une position statique interminable pour des gens qui n’ont qu’une envie : traverser et quitter cet endroit. L’attente infinie en Grèce, pendant trois à huit ou neuf mois, et le passage douloureux et la traversée illégale de la Macédoine, s’ensuivent d’une attente, de nouveau, en Serbie, pendant deux à six mois. Elle est, aujourd’hui, attente de pouvoir avoir un jour son nom sur la fameuse liste des trente personnes par jour autorisées légalement à passer la frontière hongroise.

Sur cette liste, vingt-huit personnes sont des membres de familles, et deux sont des hommes seuls. Ceux-ci, qui arrivent par milliers, voient donc leurs chances de passer un jour légalement la frontière quasiment réduites à néant, d’autant plus que le nombre de places sur « la liste » n’a cessé de réduire ces derniers mois. Malheureusement, passer la frontière illégalement est tout aussi difficile : la présence militaire aux frontières, le contrôle du Commissariat pour les Réfugiés, le matériel high-tech de surveillance, sont tels qu’ils rendent pratiquement impossible le passage clandestin. Combien de personnes avons-nous vues à Subotica (frontière hongroise), raccompagnées côté serbe par la police hongroise après avoir essayé de passer en s’accrochant sous les trains, ou qui nous racontent, le regard hanté, les corps blessés, qu’ils se sont fait repérer et mordre par les chiens dont la police des frontières fait un usage diablement efficace ; des dizaines, des cinquantaines ; et tous les jours ce sont les mêmes qui retentent en vain, au péril de leur vie, de franchir ce mur de grillages, de barbelés, de chiens et de caméras de surveillance. Je viens d’apprendre, la semaine dernière, le décès de deux algériens du camp où nous sommes bénévoles, qui ont tenté le passage en traversant un lac au milieu de la nuit. Dans la nuit glaciale d’automne, obligés de retirer leurs pantalons pour nager, ils sont morts d’hypothermie.

DSC01215.JPG

La frontière hongroise

Le parcours de tous ces réfugiés coincés en Serbie depuis la fermeture des frontière est en général le suivant : ils arrivent par la Macédoine ou la Bulgarie, transitent à Belgrade pour une durée qui va d’une semaine à un mois, tentent leur chance de passer légalement ou illégalement la frontière hongroise au Nord ou croate à l’Ouest ; échouent, se retrouvent coincés dans les camps de transit qui n’en sont plus, de Subotica côté hongrois (plusieurs centaines de personnes), ou de Šid côté croate (trois mille personnes) ; retentent, attendent plusieurs semaines ou plusieurs mois, ré-envisage de le passer légalement ou illégalement ; éventuellement tentent l’autre route, voient que c’est tout aussi désespéré, attendent ; et retournent à Belgrade, dépités, pour attendre à nouveau, cette fois pendant plusieurs mois. Cela se traduit, très concrètement, par des rencontres répétées avec les mêmes personnes que nous avons croisées à Belgrade et que nous retrouvons à Subotica, que nous avons croisées à Šid et retrouvons à Preševo, ces personnes victimes des push-backs à la frontière qui débarquent à Kelebija et nous disent : « Hey, I recognize you from Belgrade ! », et nos amis rencontrés aux quatre coins de la Serbie qui se connaissent entre eux, car dans l’un des quatre camps, quelque part dans ces retournements infernaux, ils ont partagé une chambre ou une tente…

 

Être bloqué à la frontière

Dans le Nord de la Serbie, il n’y a qu’un seul camp « officiel », à Subotica, qui accueille 140 personnes. Depuis cet été y séjournent, mélangés, des familles syriennes, des migrants d’Afrique du Nord, des afghans ou des pakistanais. Il comporte un seul bâtiment en dur autour duquel fleurissaient, cet été, des dizaines de tentes dans les champs agricoles de la périphérie de la ville. Aujourd’hui, les personnes sont moins nombreuses et le froid décourage tous les éventuels campeurs ; les familles s’entassent dans quelques pièces fermées, tandis que les hommes seuls dorment tous dans la même pièce principale, où il n’y a ni lit ni matelas, mais seulement un toit et un sol pour les « accueillir ». Les réfugiés y bénéficient d’une tente MSF où ils peuvent recevoir quelques soins et d’un frugal repas par jour constitué de nouilles chinoises et d’une seule boîte de sardines à l’huile, sans ration supplémentaire pour les personnes qui en ont besoin (comme les, relativement nombreuses, femmes enceintes).

DSC01195.JPG

Le camp officiel de Subotica

Les personnes qui savent que leur passage, légal ou illégal, est proche, se rapprochent de la frontière : ainsi sont nés les deux camps de Kelebija (110 personnes) et d’Horgos (50 personnes), le premier étant occupé par les arabes et le second par les aghans et les pakistanais. A Kelebija, où nous sommes bénévoles, les habitants dorment dans des tentes ou dans deux bâtiments squattés (que les familles préfèrent, car avec quelques bonnes couvertures, on peut s’y recréer un abri de tissu pour se protéger du froid), une ancienne caserne militaire fermée après la guerre et un magasin duty free, lui aussi abandonné. La Croix-Rouge distribue aux réfugiés le même repas frugal qu’à Subotica, parfois des couvertures et des lampes aux nouveaux arrivants, et le site est doté de neuf cabines de toilettes de chantier, dans un état sanitaire déplorable, ainsi que d’une petite tente MSF.

dsc01515

« Dans le no man’s land entre la Hongrie et la Serbie, le camp informel de Kelebija, en corps-à-corps avec la frontière de l’UE. Ignorer la misère tout en la gardant sous surveillance. », par Sarah

Nous n’avons pas été à Horgos, où l’accès est plus difficile pour des personnes qui n’ont pas l’autorisation délivrée par le gouvernement d’entrer dans le no man’s land qu’est la zone entre les deux frontières, mais la version des ONG est que là-bas, aucun service de base n’est délivré. Les afghans et les pakistanais y vivent dans une jungle qui n’a rien à envier à tous les squats environnant dans la région ; en tout, une cinquantaine de personne vivent à Horgos, et plus de deux cent se cachent, effrayée par la police et la menace des déportations vers la Macédoine, dans des bâtiments abandonnés ou dans la forêt, disséminés autour de Subotica. Leur peur constante d’être repérés les empêchent d’installer un camp nulle part et ces personnes errent dans les environs de la frontière qu’ils essayent parfois plusieurs fois par jour de passer, avec pour seul abri, quand ils en possèdent une, une couverture du UNCHR enroulée autour de leur corps frissonnant.

DSC01199.JPG

Un groupe de pakistanais s’apprêtant à passer la frontière

Ces deux camps illégaux à la frontière, ainsi que les jungles improvisées, offrent aux réfugiés parmi les pires conditions de vie imaginables. Dans les nombreux témoignages que nous avons collectés, pour beaucoup d’entre eux, qui ont pourtant souffert durant leur dangereux périple, il s’agit du pire moment de leur voyage. Il faut imaginer, avant toute chose, que les tentes ne sont, pour la plupart d’entre elles, pas de vraies tentes chauffées proposées par les grosses ONG, même pas des petites tentes Queshua, mais des bouts de tissus empilés sur des piquets, les couches s’accumulant pour lutter contre le froid. Il faut savoir que les seules (toutes petites) ONG sur place n’ont pas de tentes, de couvertures, de chaussures, de gants, à distribuer aux personnes qui arrivent tous les jours.

DSC01220.JPG

Tentes à Kelebija

Il faut imaginer aussi les caméras de surveillance partout, la présence, à Kelebija, en corps-à-corps avec le camp, de la frontière hongroise matérialisée par un haut grillage et de menaçants barbelés, la présence des militaires hongrois qui observent depuis l’autre côté les habitants du camp, dont la mission est de surveiller le camp de rétention qui accueille les hommes seules qui parviennent à passer légalement pendant la durée officielle de trente jours, et qui  épouse si parfaitement la forme du camp qu’il est absurde de se dire que la frontière se situe entre les deux.

 

Il faut imaginer la boue quand il pleut et qu’on ne peut pas cuisiner faute de feu, les flaques profondes qui empêchent l’accès à la « maison », et nos deux jeunes amies kurdes de onze et douze ans les traversant en sandales, à des températures négatives, sans porter de veste ni d’écharpe, pour aller aux toilettes. Il faut imaginer les familles et les amis se regroupant autour d’un feu pour cuisiner les quelques aliments que l’association Fresh Response distribue dans toute cette région, sans pouvoir assurer de distribution quotidienne partout. Il faut imaginer qu’à partir de 16 heures il n’y a plus de jour, que les familles qui vivent dans la maison squattée sont dépourvues de toute lumière ; se représenter cette famille syrienne de quinze enfants ingérables tenter de vivre dans l’obscurité la plus totale, dans laquelle il est difficile de cuisiner et de manger, et surtout, que sans soleil, le froid s’installe en maître.

Il faut surtout, ne pas oublier, qu’en Serbie il fait froid. Très froid. Que les températures sont négatives même en journée alors que nous sommes un mois avant le début de l’hiver. Que même dans les nids de couvertures que les familles se construisent à l’étage de la « maison », on sent le froid percer avec le vent à travers la charpente. Je me souviens de ma terrible honte, quand nous dînions avec nos amis kurdes dans leur abri, sans doute le plus beau et le plus accueillant de tout le camp, et peut-être le mieux isolé, et que je ne pouvais m’empêcher de frissonner et d’éternuer à cause du vent, et que mes deux petites amies me proposaient leurs couvertures, insistaient pour que je m’en recouvre, alors qu’elles-mêmes, en T-shirt, juraient qu’elles n’avaient pas froid. Ce soir-là, alors que la pluie battait plein et mouillait jusqu’à mes chaussettes dans mes chaussures de marche parfaitement isolantes, et que je savais pertinemment combien de mes amis ici n’avaient même pas de chaussures fermées, mes larmes ont imité la pluie, rageant devant l’injustice qui me faisait rentrer au chaud dans la maison des bénévoles quand ces enfants devaient rester ici.

p1000693

Mais au camp de Kelebija, dont la plupart des habitants sont ceux qui sont les plus avancés sur la liste d’attente, un élément fondamental éclaire un peu leur séjour par rapport à tous ceux qui habitent à Horgos, Sid, ou Belgrade : l’espoir. C’est l’espoir de passer, de savoir que cette Europe terre promise est à portée de main, que toutes les semaines une nouvelle famille passe, qui permet aux habitants de tenir dans ces conditions insupportables. Qui provoque la joie partout quand nous savons que nos amis passeront demain, et qui permet de savoir qu’on n’en n’a plus pour longtemps à supporter ce calvaire, que le voyage abominable d’un an touche à sa fin. Mais bien sûr, ne nous y trompons pas : comme la police hongroise a eu la brillante idée de déléguer la tâche de gestion de la liste de ceux qui passent à des habitants du camp eux-mêmes, c’est la corruption qui règne en maître même pour les passages légaux, et il faut payer autour de sept cent euros pour voir son nom en haut de la liste – ainsi, un ami à nous, se trouvant dans l’incapacité de payer la somme requise, m’a annoncé, la mort dans l’âme, qu’il devait repartir dans son pays, la Syrie, qu’il a quitté il y a quatre ans (trois ans en Turquie, un an en Grèce, deux mois en Serbie), et où ses parents sont également réfugiés depuis que sa maison a été détruite par Daesh. Que l’Europe soit incapable d’offrir un refuge à des personnes comme lui me paraît au-delà du concevable.

dsc01221

Le grillage du camp de Kelebija. Juste derrière, la Hongrie.

A Belgrade, une catastrophe humanitaire ignorée des médias étrangers

Malheureusement, cet ami n’est pas le seul pour qui ces frontières hermétiquement fermées annoncent soit une stagnation éternelle, soit le triste et douloureux chemin du retour, après avoir rompu avec sa vie, dépensé tout son argent, parfois vendu sa terre, et souffert toutes les misères, afin d’arriver ici en Serbie. A Preševo, dans le Sud, le camp offre les meilleures conditions de vie que nous avons vues en Serbie, mais il est impossible d’en sortir. Les résidents n’ont pas le droit de sortir du lieu même pour aller en centre-ville, et surtout, à part demander l’asile en Serbie, aucune porte de sortie ne leur est ouverte pour l’avenir. Ils sont détenus comme dans une prison à laquelle nul ici n’hésite à comparer ce camp. A Šid, à l’Ouest, on trouve trois camps de mille réfugiés chacun ; la frontière croate est, quant à elle, complètement fermée, si bien qu’il n’y a aucun espoir de la franchir légalement (nous y avons rencontrés des gens qui sont plus de 500ème sur la liste d’attente pour la Hongrie, et continuent d’espérer !). On peut tenter la traversée à pied par la forêt, dangereuse et très longue, où l’on se fait presque toujours rattraper par la police et ses chiens. On peut tenter, comme le font nombre de nos amis vers la Hongrie, le passage en s’installant sous les wagons des trains, au péril de sa vie. Et quand on a échoué trop souvent, qu’on a peur de sérieuses représailles avec la police, que la détermination, au bout de la quinzième tentative, commence à faiblir, alors on revient au point de départ, comme tournant en rond dans un bocal fermé : Belgrade.

dsc01293

Camp de Principovac (Sid), frontière croate, à l’abri des regards et interdit aux visiteurs

La capitale accueille en ce moment environs trois mille réfugiés ; mille se trouvent dans le camp de Krnjača au Nord de la ville, et au moins deux mille sont dans la rue. Après la fermeture des frontières et jusqu’à cet été, il leur était encore possible de camper dans les parcs et la température rendait la situation supportable. Mais depuis la fin de l’été, le gouvernement a entamé une procédure de répression des migrants qui se trouvent dans la rue : interdiction de camper dans les parcs, ni même de s’y asseoir, installation de barrières, interdiction pour les citoyens lambda dans tout le pays, depuis le 8 novembre, de prodiguer toute aide aux migrants dans la rue (hébergement, distribution de nourriture, de vêtements) ; en parallèle de cela, des projets de construction de deux nouveaux camps à Belgrade ont été annoncés, mais ceux-ci n’ouvriront pas avant 2017. Pendant ce temps, les personnes concernées sont condamnées à passer l’hiver entier dans la rue tout en craignant d’être déportées, si elles ne viennent pas des pays identifiés comme dangereux (parce que l’Afghanistan et le Pakistan sont identifiés par l’Union Européenne comme étant des pays safe, bien sûr.)

La seule ONG de « grosse envergure » qui s’occupe des réfugiés à Belgrade s’appelle Refugee Aid Miksalište : elle a une équipe fixe de seulement dix bénévoles, un lieu dont la capacité maximum est de trois cent personnes et dans lequel elle accueille parfois mille personnes, et fait face à un cruel manque de dons (pas de chaussures, pas de couvertures, pas de manteaux, globalement pas de vêtements pour hommes et peu de vêtements de femme) : elle est incapable de subvenir aux besoins des personnes qui arrivent tous les jours à Belgrade complètement démunies.

Le « parc des afghans », se situe près de la gare routière dans un parking qui est recouvert d’un toit, sauf que partout sur le goudron s’étendent des immenses flaques d’eau, de telle sorte que je ne vois pas comment il est physiquement possible de s’installer par terre. Je regarde ces groupe de gens qui font sécher leur linge au-dessus des voitures, qui s’assoient sur les chaises devant un kiosque et discutent, incapable d’imaginer qu’ils puissent réellement dormir ici, où il n’y a pas le moindre recoin qui puisse être un peu accueillant.

dsc01493

Des abris dans les parkings de Belgrade

Quelques mètres plus loin, plus de mille personnes, tous des hommes seuls (et quelques enfants) dorment dans la « White House », qui se trouve de l’autre côté de la gare routière, et qui est comme je l’imaginais une sorte de grande maison abandonnée au toit qui fuit, qui est composée de plusieurs bâtiments sans étages et très longs, disposés en U. A l’intérieur, le sol gelé et recouvert de saleté est jonché de flaques d’eau, à peine moins qu’à l’extérieur ; il n’y a pas d’électricité et les fenêtres sont condamnées, de sorte qu’il y fait noir et poussiéreux ; les murs et le toit sont ouverts par des brèches qui laissent rentrer l’eau et le froid ; et les pièces immenses où s’enfilent des « lits » faits de carton au sol et de quelques couvertures du UNHCR sont remplies de fumée, parce que les gens cuisinent et font du feu à l’intérieur, si bien qu’on y peut à peine respirer et qu’on n’y voit pas à deux mètres.

dsc01344

L’intérieur de la White House

Mais l’extérieur est, si possible, encore pire, parce que c’est là que sont rejetés toutes les ordures. Mille personnes vivent là, et aucun ramassage des déchets n’est assuré ; aucune poubelle n’a été installée à part quelques containers dehors qui étaient déjà présent, remplis à ras bord. En contrebas de la maison s’amassent ainsi des tonnes et des tonnes de déchets et les gens pour atteindre la maison sont parfois contraints de marcher dedans. Et le pire de tout, ce sont les merdes qui s’alignent presque gentiment devant les portes, encore fraîches, sur le passage où l’on marche. L’odeur, la vue de cette scène sont insupportables en tous points, et à peine arrivée, j’ai été prise d’un violent désir de quitter cet endroit à tout prix alors que mon estomac se révulse. Nous avons essayé d’aider MSF à nettoyer ce bidonville : une belle expérience d’impuissance quand nous sommes quatre à nous atteler avec l’aide d’une dizaine d’habitants, qu’il n’y a que cinq pelles, deux balais et pas de sacs poubelles, et qu’MSF arrive dix minutes avant la fin pour décréter que de toutes façons ce n’est pas possible, il n’y a pas assez de bénévoles. Il faudrait bien sûr, pour s’attaquer à un travail aussi colossal, des centaines de sacs poubelles et de bénévoles, dont les réfugiés eux-mêmes, avec des gants, des masques, du désinfectant, et un camion pour emmener tout cela à la décharge, et personne n’est en possession d’une telle chose, même pas MSF. Je songe alors avec colère que seuls les services publics peuvent prendre en charge un tel travail. Ce sont les conditions de vie les plus indignes que j’ai jamais vues et je ne comprends pas comment les pouvoirs publics peuvent accepter de ne rien faire.

dsc01345

Puis nous assistons à la distribution du déjeuner, et j’ai l’impression de voir une scène de film, comme les images du corridor de septembre 2015 : mille personnes se mettent en file indienne tandis qu’un petit camion de volontaires leur distribue une soupe à portion congrue. Ces hommes sont souvent sans manteau, sans veste, parfois sans chaussures, et il pleut, et le froid ronge. J’aide à récolter les assiettes en plastique vides une fois qu’ils ont fini de manger. J’erre ainsi entre les groupes de personnes qui mangent accroupies par terre entre les flaques, mon sac poubelle à la main, le froid gagnant mes pieds mouillés et mon sac pesant trop lourd sur mon épaule ; je suis prise du violent désir de collecter tous les déchets, de travailler jusqu’à la tombée de la nuit s’il le faut, de tout prendre dans mes bras d’une grande embrassade et d’envoyer toute cette horreur à la décharge, et je me sens envahie par l’impuissance. Je contemple tout ce tas de déchets, mon sac à la main, ne sachant si je dois commencer à en récolter un peu, ce que je meurs d’envie de faire, tout en sachant que ce sera une goutte d’eau dans le désert parce que rien de ce que je pourrai faire seule ne pourra même commencer de venir à bout de ce tas d’immondices. Et je suis consciente que mon sac poubelle est le dernier que les volontaires aient pu mettre à ma disposition. Et je me sens si seule et démunie, incapable de faire face à tant de misère, que je suis profondément dévastée par ma propre impuissance.

dsc01339

CONCLUSION : Des arrivées sans départ

La clé du système qui produit cette horreur, j’en suis persuadée, réside dans le fait très simple que les personnes qui prennent les décisions ne voient pas cela par elles-mêmes. Elles n’ont pas pu ressentir l’empathie que, j’en suis sûre, elles auraient dû ressentir, si elles étaient descendues à la White House où leurs bottes ont comme les miennes auraient piétiné la merde que les gens n’ont pas de toilettes pour évacuer ; si elles avaient été invitées à boire le thé dans un abri exposé au froid avec la conscience que c’est là que nos amis dorment quand nous rentrons au chaud ; si elles avaient sillonné désespérément les rues de Belgrade en demandant partout autour d’elles s’il y avait, quelque part, une paire de chaussures pour ce jeune homme qui arrive pieds nus de Bulgarie, battu par les milices locales et transi par le froid.

Quand on entend les faits de loin ou qu’on les lit dans des rapports, cela peut nous émouvoir un peu, de savoir que des milliers de personnes vivent dans de telles conditions ; mais il n’y a qu’en allant voir réellement ce à quoi cela ressemble, qu’en l’expérimentant un peu nous même, qu’on prend conscience de l’urgence de la situation. Que chaque jour de plus dans cet endroit est indigne de n’importe quel être humain. Chaque jour qu’une personne passe ici est une honte pour le gouvernement ; et cela pourrait aller si les personnes ne faisaient que transiter par Belgrade comme avant et y passaient une, à la rigueur plusieurs semaines ; mais non, la plupart d’entre eux sont ici depuis un à des mois ! Et avec la venue de l’hiver chaque nuit peut annoncer la mort de ces individus que nous avons rencontrés et qui sont, pour beaucoup, des gens gentils, compétents, intelligents, adorables. Des êtres humains que seule la malchance a condamnés à ce destin terrible.

Il est insupportable de se trouver face à ces personnes dont la situation comme la route sont sans issue. Tout ce qu’ils peuvent faire s’ils ne cessent pas au désespoir, comme cet homme qui s’est suicidé hier à Sid, c’est attendre ici, dans la faim et le froid, attendre encore, pendant des mois, avec une patience et un courage qui frôlent l’absurdité, que la frontière ne « rouvre ». Combien de personnes nous regardent d’un air suppliant quand nous leur tendons des vêtements ou à manger et nous posent les deux pires questions  que j’aie entendues de ma vie, à savoir : « Why is the border closed ? » and « When will the border open ? ». Et que répondre, que répondre, à part que tu ne sais rien, que tu n’es pas responsable, que tu n’es qu’un pion sans pouvoir dans un engrenage meurtrier sur lequel tu n’as pas de prise et qui les condamne à ce sort désespéré ?

dsc01351

Sarah

Publicités