14. Les Fleurs du Mal – du quotidien à Kelebija

Aujourd’hui nous venons d’apprendre la fermeture du Community Center de Kelebija, un lieu à la frontière serbo-hongroise où nous avons été volontaires en novembre. Cet endroit, qui offrait le seul espace chauffé à des kilomètres à la ronde pour les réfugiés qui dorment dans les camps informels et jungles, bloqués derrière la frontière de l’UE, est de loin un de ceux qui nous a le plus touchés durant notre voyage. Sa fermeture par la préfecture s’inscrit dans une tendance globale en Serbie de répression de l’aide informelle, d’indifférence au sort des réfugiés, et de multiplication des mauvais traitements à leur égard. Déportations massives réalisées dans le silence, maltraitance policière, abandon des milliers de personnes dans les rues de Belgrade, sont devenus le quotidien des migrants en Serbie.

J’ai voulu, comme pour faire mémoire de tous ces lieux de solidarités informelles détruits par les interventions des forces de l’ordre, et de tous ces souvenirs évaporés, publier ces bribes tirées de mon journal de terrain quand nous étions à Kelebija. Parler du Community Center, c’est pour moi rendre hommage à un lieu qui a été important dans notre voyage et dans mon histoire personnelle, lui restituer sa force symbolique, et rappeler aussi dans quel contexte politique nous nous trouvons, afin qu’il soit temps de réagir encore contre la répression des solidarités.

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« Cet espace est fascinant parce qu’il a surgi ex nihilo du projet de North Star, une petite ONG indépendante, d’offrir un peu de soutien aux réfugiés qui dorment dans le camp informel entre la frontière serbe et la frontière hongroise, attendant leur passage vers l’Union Européenne, par la voie légale ou illégale. Ce n’est qu’un bout de terrain terreux et caillouteux à quelques dizaines de mètres de la frontière, loué par un barman soûl. North Star y a construit un abri, une cabane pour servir du thé et du café, et y a installé une caravane comme lieu de stockage et pour permettre aux bénévoles de veiller sur le lieu. MSF y a installé une tente, le seul espace chauffé ouvert aux réfugiés dans toute la zone, où les gens peuvent s’asseoir et recharger leur téléphone. Syd, un volontaire américain, a aidé les réfugiés à construire une douche, un autre espace commun, une warehouse dans laquelle aujourd’hui on distribue les vêtements, et même, pendant que nous y étions, une cuisine… L’espace est tellement vétuste que chaque meuble fait toute la différence : les jours sont marqués par toutes les étapes de l’aménagement du lieu ; le jour où l’on construit un toit pour la warehouse, le jour où Border Free amène des gamelles pour cuisiner, le jour où Are You Syrious  est venu dresser une deuxième tente, qui sera réservée aux femmes… Comme ce lieu minimal est le support de toutes nos relations et de toutes nos activités quotidiennes, le moindre détail change nos journées : il suffit de dégoter une nouvelle chaise, parfois de déplacer un câble et un caillou, pour que toutes nos perceptions soient modifiées, et le paysage familier bouleversé !

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Le jour où Are You Syrious nous amène une deuxième tente, qui servira à ouvrir un « Women’s space »

A force d’y passer nos journées entières, tous les jours, nous nous sommes rapidement approprié les lieux. Je serais capable de dessiner une carte de mémoire aux bonnes dimensions sans problème ; chaque mètre carré de ce petit espace qu’est notre terrain est associé dans ma tête à une émotion, à un souvenir, à une personne. Je suis touchée, le matin, quand j’arrive, d’entendre retentir tout autour de moi les « Ya Sarah ! Ya Soufia !  », « Hi Sarah ! », « How are you my friends ? » ; par le fait que lors des distributions de thé par les Community Volunteers, systématiquement, il y ait quelqu’un qui m’apporte un thé sans que j’en réclame, que les enfants ne cessent de nous couvrir des cadeaux qu’ils Ali Baba à l’épicerie d’à côté (le « verbe » utilisé pour dire voler). Je vois de plus en plus les visages s’éclairer à notre approche, les gens parler entre eux en arabe de nous comme de véritables membres de la communauté…

Une des choses merveilleuses dans cet endroit tient sans doute grâce au travail de Syd, peut-être aussi d’Aleks et de Kelsey, et au comportement des habitants du camp, qui fait qu’ici nul n’exerce de monopole, mais chacun est reconnu pour ses talents son activité est validée par la reconnaissance et le respect des autres. Il n’y a pas de différence entre les bénévoles et les Community Volunteers, c’est-à-dire les réfugiés qui tiennent le Community Center avec nous : nulle part nous avons retrouvé des rapports de confiance égalitaire de cette sorte, qui participent pour beaucoup à la magie du lieu.

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A Kelebija, la temporalité est distordue par rapport au reste de notre voyage ; les jours défilent à une rapidité désarmante et se confondent complètement dans mon esprit. Les initiatives s’enchaînent au fil des heures et fleurissent au fil des jours : on tend une ficelle sur des piquets avec Zamdar, créant ainsi un filet de volley-ball dans la zone pratiquement abandonnée du fond, nous cousons d’autres coussins avec Sophie, et aussitôt, nous avons de quoi faire un petit coin sympa où l’on s’assoit par terre, Refai dessine de magnifiques caricatures, les petites font des bracelets… Un autre jour, ce sera un tennis et des ateliers atebas pour les petites filles, un ninja avec les enfants…

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Refai, caricaturiste de métier, dessine les membres de la communauté

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Activité couture dans la tente de MSF

Aujourd’hui l’ambiance est à la fête : Fatima cuisine et nous avons du riz et de la bonne soupe le soir, et nous mettons de la musique à partir de 8h et commençons à danser des danses traditionnelles de Syrie, d’Irak, d’Algérie ; la joie habite la tente qui se réchauffe ainsi un peu. Ici, une lampe, et une sono, suffisent à créer une fête : tout un groupe de jeunes hommes syriens chantent à tue-tête et nous apprennent des danses de leur pays, et nous formons ainsi des joyeuses rondes sur des danses de mariage, avant que la musique ne se change en lourd rap que tout le monde gueule d’un coin à l’autre de la tente, puis que nous nous déhanchions sur du Shakira, histoire de mettre tout le monde d’accord… A l’extérieur dans la nuit froide, Khaled et sa sœur Rama nous donnent une leçon improvisée d’arabe en buvant du thé qui se transforme en grande séance de rigolade parce que Sophie et moi ne sommes pas capables de prononcer deux mots d’affilée.

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Des membres de la communauté cuisinent tous les jours : chaque soir, un repas chaud est servi au Community Center

Et puis ce quotidien répétitif mais dans lequel prennent forme les progressions dans nos relations avec le lieu, avec les gens, est parfois rompu par un soudain événement qui vient bouleverser la tranquillité par une éruption d’émotions. Ce sont des rencontres qui vont marquer nos journées : les arrivées, comme celle de Reda, de Fatima, et les départs, celui de Raouf, de la famille de Zamdar… Un après-midi, en effet, notre ami Zamdar débarque comme un fou dans la tente principale en criant « We’re going to Hungary ! » et en serrant Sophie dans ses bras. Je passe toute à la soirée à me réjouir de cette nouvelle, qu’ils vont partir avant nous, moi qui pensais qu’ils en avaient encore pour plusieurs semaines ! Toute la journée notre ami est à la fois heureux et triste. Quand vient le soir, nous les rejoignons dans leur « maison » pour déguster un kebab fait du poulet rôti vendu par l’épicerie d’à côté (dont le chiffre d’affaire a dû quintupler depuis l’arrivée des réfugiés et la création du Community Center), de tomates, d’oignons, et de pommes de terre frite. Nous discutons joyeusement, buvons du Pepsi et du thé, dansons même, entre deux couvertures tirées et le plafond penché, des danses traditionnelles kurdes avec les petites Rania et Rayan au son de leur tablette, tandis que leur grande sœur qui ne peut pas marcher chante avec joie et bat des mains pour nous accompagner. Puis nous assistons à une scène très émouvante de la famille qui fait les bagages pour le départ : les filles nous chargent de trois sacs de leurs vêtements qu’elles ne veulent plus, elles vident littéralement leur valise de tout ce dont elles n’ont pas besoin, le petit Dahen me donne des jouets « For little brother you ! », et ils nous obligent à les accepter comme ils nous obligent chaque fois à reprendre trois fois de chaque repas. La maman a acheté de nouveaux habits pour tous ses enfants, de belles baskets neuves pour les filles, un manteau en fausse fourrure pour elle « to go Germany ». S’habiller pour l’occasion, s’octroyer le luxe de vêtements neufs, c’est célébrer l’événement. Nous nous retirons vers 20h car ils ont rendez-vous à sept heures du matin à la frontière pour, j’imagine, attendre encore quelques heures, puis embarquer…

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Dernière soirée avec la famille de Zamdar

Et parfois, sans prévenir, les nouvelles et les événements s’enchaînent en cascade, positifs et négatifs, brisant l’équilibre du quotidien, et nous faisant passer d’un extrême émotionnel à l’autre : une distribution où ni Sophie ni moi ne sommes là pour superviser et qui a tourne à la catastrophe ; tout le monde passe de l’autre côté du comptoir pour dévaliser les chaussures apportées par Are you Syrious (en cinq minutes la boîte était vidée) ; dans la cohue, une femme se fait voler son portable ; elle fond en larmes pendant dix minutes tandis que le voleur, profitant de la panique générale, s’est déjà faufilé au-dehors. Son Facebook était ouvert sur son portable ainsi que son Whatsapp : en perdant son portable, elle perd toute son identité en plus de son moyen de contacter ses proches. Son désespoir est immense et je me contente de la serrer dans mes bras, impuissante.
Mais cette même journée a été aussi celle où le papa de Khaled est arrivé de Macédoine, et l’on a ainsi pu assister à l’arrivée de toute la famille enfin réunie, sautillant de joie, nous présentant fièrement le padre, rayonnants à la perspective du passage en Hongrie demain…
Cette même journée, mon ami Muhammad a compris qu’il ne pouvait pas payer son passage au responsable de la liste qui lui exige plus d’argent. Il ne sait plus quoi faire ; son dernier espoir est détruit. Nous avons eu un moment tous les deux, sous la nuit étoilée pendant que les autres allaient dîner. Il pense qu’il va rentrer en Syrie. Cela fait quatre ans qu’il est parti : 3 ans en Turquie, un an en Grèce, et un mois ici. S’il rejoint sa famille, il vivra avec eux dans une tente, car leur maison a été détruite par Daesh. De me dire qu’après avoir souffert autant (il a mis un mois à traverser la Macédoine à pied, avec rien d’autre qu’une couverture et ses vêtements !), il va devoir rentrer dans sa patrie à feu et à sang, est insupportable. Il se met à pleurer silencieusement tandis que nous restons debout, muets, l’un à côté de l’autre. Je n’ai rien pu faire d’autre que de le serrer dans mes bras sans pouvoir m’empêcher de pleurer avec lui sans qu’il ne me voie.

Régulièrement, les push-backs depuis la Hongrie viennent eux aussi rompre le cours monotone du quotidien : ainsi, un après-midi, surgi de nulle part, de l’horizon grisâtre, tout un groupe de pakistanais débarquent, enroulés dans leurs couvertures de l’UNHCR: encore ce matin même, ils se sont fait repousser et reconduire à la frontière. Il faut alors réagir immédiatement et venir à l’aide de ces personnes recouvertes de saleté, qui n’ont pas de gants, certains pas de veste, d’autres pas de pull, d’autres pas de bonnet…. L’un d’entre eux a les mains qui saignent à cause du froid : il les tend devant moi et elles tremblent. On rouvre le « bar » pour servir du thé en catastrophe, j’envoie Raffa avec un billet de mille dinars acheter des gants et des chaussettes car nous n’avons plus rien à leur donner. Ce sont les mêmes hommes que nous avons repêchés à l’arrêt de bus avant-hier soir, et les mêmes encore que nous avions vu à la gare routière avec Sophie en arrivant ici et qui payaient des passeurs : je le sais parce qu’ils nous reconnaissent à chaque fois. Ils ne cessent de s’excuser, parfois au lieu de dire merci ; ils ont des larmes de douleur dans leurs yeux suppliants, courbent l’échine devant le fardeau de leur condition actuelle. Eux qui manquent de tout, ils revêtent la misère comme les gants qu’ils nous réclament d’une petite voix faible, enrouée par le froid et l’épuisement. Quand Rafa revient, je distribue les gants à la volée, ainsi que les chaussettes, et tout s’évapore en quelques secondes, et comme à chaque fois, c’est comme si notre effort avait été vain ; que sont quelques paires de gants devant un manque aussi immense ? C’est comme si la misère les absorbait en une bouchée.

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Des afghans et pakistanais « push-backés » au milieu de la nuit, après un court arrêt au Community Center, regagnent à pied la ville de Subotica

Entre ces moments d’effarement, comme des petites lumières, des individus fantastiques, des gestes d’affection quotidienne, les petits riens avec lesquels on fait tout, les sourires, emplissent le quotidien d’une douceur qui semple à terme capable de vaincre toute cette souffrance. Autour de moi, des preuves d’amour, partout. Les enfants peignent les murs en bois de la cuisine, j’y dessine une terre avec la mention « We share the world », Aboudjemal y écrit un poème en arabe, et Souleymane nos trois initiales ensemble, « SSS ». Le coin lavabo est déplacé et réaménagé, les gars d’Are you Syrious montent une troisième tente, et nous avons désormais une tente aussi pour les enfants : en l’espace de deux jours, le camp a été transfiguré. Et pourtant il est toujours le même, chaque jour un peu mieux que la veille. Tandis que nous essayons de les décorer, nous subissons les taquineries habituelles de Muhammad qui nous asperge de peinture et que j’insulte joyeusement à coups de « Enta cherrir ! ».
Nous passons un moment dans l’ « antre » de Fatima et Refai à manger des pistaches, qui vont beaucoup nous manquer : ils partent demain comme nous ! Ce sont également les adieux avec Manal et son petit frère Mohammed, tout à coup  plus du tout turbulent, tout mignon. Nos adieux pleins de tendresse avec les gars, Oussama, Souleymane, et Muhammad,..

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Un des sentiments qui me fascinent le plus est celui de l’attachement immédiat, inexplicable, pour ces personnes que nous venons juste de rencontrer. Ce sentiment ne correspond pas aux catégories linguistiques d’expression de l’amour. Aucune étiquette ne lui correspondant, il faut lui trouver, pour lui donner la force de s’exprimer, un langage qui est par essence littérature. Inclassable, il défie avec mépris les bornes normatives de l’amitié et de l’amour tels qu’ils sont enseignés socialement. De là il tire sa force, de son refus de rentrer dans les cases, et de son action destructrice de toutes barrières et de toutes frontières. Peu importe que ce soient des gens qu’on connaît depuis une minute, un jour, vingt, cinq ans ; peu importe qui ils sont, d’où ils viennent, qu’importe leur sexe, leur âge, leur passé, leur futur, leur nationalité. Tu chéris ces personnes en cet instant impromptu de la rencontre, d’un souffle qui te dépasse et désarçonne tout en toi, tes attentes, ton éducation, tes habitudes, tes principes.
Ici, parce que nous sommes tous sur une route et rien dans l’espace ni dans le temps ne s’inscrit dans la durée, chaque rencontre prend plus de force. Nous intégrons, chacun, une sorte d’urgence inconsciente qui modifie nos comportements. Nous abattons en nous les barrières qui nous incitent d’habitude à ne pas faire confiance, nous cherchons spontanément à aller au-delà des différences sociales, à aller au-delà des problèmes de langues, des préjugés raciaux, faisant ainsi les efforts que jamais nous ne faisons quand nous sommes pris dans notre confort et nos barrières mentales. Nous sommes, du fait de cette urgence et de cette migration, tous déstabilisés, hors de notre confort, et le sourire de l’autre, dans ce contexte d’insécurité, est le premier des réconforts. Voilà comment j’explique l’amour que je porte à Khaled et Muhammad qui ne parlent quasiment pas un mot d’anglais et avec qui nous ne pouvons avoir aucune conversation de plus de trois minutes sans passer par des mimes, des gestes, ou un traducteur ; à nos quelques potes qui sont sûrement des trafiquants, peut-être des criminels ; à tous ces enfants, à toutes ces personnes âgées, pères et mères de famille, avec qui je n’ai pas besoin de parler, dont je n’ai pas besoin de connaître le passé, mais que je vois tous les jours, dont je sens une humanité et une bonté émaner, et cette bonté me touche si profondément que je les enveloppe de la mienne, avec toute la force que je peux puiser en moi et étendre à tout ce qui m’entoure.

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Mais encore une fois, ma naïveté n’est pas à l’épreuve de ce que je vois tous les jours. Souleymane m’a appris tout à l’heure qu’Oussama a trafiqué la liste en mettant son nom à la place d’un autre ; il s’est fait choper, et ne peut plus remettre les pieds dans le camp sous peine de se faire casser la gueule. Cela fait plus de 24h que je n’ai pas vu Oussama et un frisson d’horreur me parcoure quand je pense qu’il va de passer la nuit dehors. Hamza m’a montré la cicatrice qu’il a dans le coup : des personnes, après que le vol du portable par un algérien ait été avéré, l’ont chopé pour lui faire payer – un couteau a été passé sous sa gorge. J’ai retrouvé ce matin Muhammad, la main entourée d’un bandage : hier soir, sans doute fou de désespoir, il a frappé de toutes ses forces dans un bout de bois, et s’est cassé la main.
Trois bagarres ont encore éclaté ce soir pour ces histoires de liste. D’un seul coup, un mot en l’air est envoyé, et la scène d’amitié, de partage du repas, bascule au cauchemar : tous les mecs se lèvent, tout le monde accoure hors de la tente, et des groupes commencent à se frapper en s’insultant en arabe, tandis que tous les autres mecs s’interposent pour calmer le jeu, ou entraîner la bagarre hors du lieu du Community Center, les femmes regardant, anxieuses, la scène se dérouler. La tension monte. Syd n’a jamais vu autant de bagarres en deux mois qu’il est ici, et c’est le troisième soir d’affilée qu’il y en a.  Elles sont systématiquement suivies d’affrontements ou de menaces plus violentes dans la nuit du camp auquel nous n’avons officiellement pas accès. Nous avons appris avec effarement, après notre départ, qu’elles ont même conduit à la fermeture par la police du Community Center, après que des bénévoles aient eux aussi été victimes des coups.
Et moi, je souffre de savoir que tant de violence habite et entoure ces gens que j’aime et que j’ai envie de protéger ; que quand vient la nuit ou le mal, c’est la brutalité qui est la plus forte ; et d’avoir conscience de mon impuissance. Cela me fait souffrir d’imaginer toutes ces personnes qui font preuve de tant de douceur, constamment, envers moi (c’est vraiment le mot de douceur qui caractérise le plus nos rapports), nourrir tant de méfiance, de dureté, voire de haine, les uns envers les autres. Car il ne faut pas oublier que ce havre qu’est le Community Center, c’est la partie visible de l’iceberg : c’est la journée, c’est un endroit exposé, c’est hors du camp, hors du no man’s land ; c’est, à l’extérieur de la réalité du camp, une bulle de confort censée l’apaiser. Il y a tout ce qui est invisible aux yeux des bénévoles qui pourtant fréquentent les mêmes personnes toute la journée – toute cette dimension, toute cette horreur cachée encore sous l’horreur apparente, due au fait qu’un camp de réfugiés est un lieu de non-droit total, ou alors de droit d’exception, celui de la terreur et du plus fort, dans lequel nous ne pouvons pas intervenir pour sauver ceux que nous aimons.

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Un dîner le soir au camp de Kelebija, dans le bâtiment squatté sans chauffage ni électricité

Dans des endroits de misère, d’oubli, ces « trous » géographiques sur la carte d’Europe comme l’est ce no man’s land entre la frontière serbe et la frontière hongroise, il y a comme une lutte de la beauté et de la bonté, en chacun, pour refaire surface et recouvrir le reste de sa lumière apaisante. C’est aussi ce que nous essayons d’être en tant que bénévoles et amies, tous les jours, au service de l’amour et de la joie, pour faire partie de ce souffle positif et le renforcer de nos petites mains et nos petits sourires. Je fais le vœu qu’à terme, cet élan de fraternité soit le plus fort ; un des moyens pour cela, c’est de sublimer cette souffrance par l’entraide, par la beauté des choses que nous construisons ensemble (un repas, une cabane, un dessin…), et par l’art. Je voudrais partager cette parole de mon ami Raouf, un rappeur algérien rencontré au Community Center, que j’ai trouvée pleine de sagesse. « Tu sais, ma Maman elle m’a dit : tu sais Raouf, wallah, si tu as dû vivre toutes ces épreuves, c’est peut-être que quelque chose de grand t’attend en France. Et c’est vrai, que, quelque part, on arrive à sortir des choses de toute cette souffrance. Quand j’étais en Grèce, pendant six mois en prison, j’ai écrit deux chansons. Là j’en ai encore d’autres en tête. Quand je viendrai en France, promis, on fera un concert. Wallah, je commence déjà à me préparer ! »

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Sarah

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