Turquie – pars vite avant qu’il ne fasse tout noir

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Bazar stambouliote d’un dimanche matin – S. Clair – janvier 17

           Depuis notre première arrivée sur le territoire turc – qui s’est soldée par un nombre hallucinant de contrôles aux frontières de nos sacs et de nos passeports, signe évident que le pays est au garde à vous au niveau sécurité après les attentats successifs -, s’est écoulé un mois et demi. Le premier franchissement de la frontière depuis la Bulgarie à Edirne a eu lieu le 20 janvier, dans le froid glacial d’une nuit de bus. Et c’est le 6 mars que nous avons déposé nos sacs à Beyrouth. Entre ça, une semaine passée à Rhodes, île des archipels grecs de la mer Egée. Au gré de nos rencontres, notre curiosité pour l’immensité et la diversité du pays s’attise : à quoi ressemble donc la côte sud-ouest ? et l’Est du pays comparé à l’Ouest, la partie la plus occidentalisée ? Qu’est ce que cela veut dire d’habiter un pays aussi grand aux paysages, coutumes, histoires et communautés si diverses et variées ? En un mois et demi, nous avons parcouru, de bus en dolmuş, une partie de l’immensité du territoire turque. Edirne, Istanbul, Izmir, Marmaris, Fethiye, Kaş, Antalya, Adana, Gaziantep. Autant de villes comme les perles d’un tasbih s’étendant toujours plus à l’Est… Et dans chacune de ces villes, nous nous arrêtons, une nuit ou deux souvent, une dizaine de jours parfois, nous permettant d’appréhender différents visages de la Turquie d’aujourd’hui grâce aux rencontres que nous faisons et qui sont toutes aussi singulières qu’inoubliables.

Chacune de ces villes traversées offre son lot de différences et de particularités. La grande et moderne Istanbul aussi bouillonnante qu’(op)pressante. La douce Izmir aux bords de l’eau et le quartier perché de Basmane aux ruelles qui virevoltent de couleurs et d’enfants des rues. Marmaris baignée de chaleur et encerclée des îles grecques les plus proches qui se dressent comme d’immenses rochers dans la mer. Fethiye et son port de centre-ville aux bateaux de pêche et de loisirs. Kaş et son charme inoubliable de village perdu au creux des versants abrupts plongeant dans la mer. Antalya et sa vue imprenable sur l’infini horizon au ciel couchant. Adana et ses rues vives de monde et d’anciennes bâtisses joliment ensoleillées. Gaziantep l’épuisante de bruits et de labyrinthes qui s’apaise quand apparaît la vieille ville, le château, le bazar ancien et ses mille épices… Chaque arrivée dans un pays correspond pour nous à une plongée dans un nouveau contexte qui va de pair avec des références historiques, politiques, sociales que l’on découvre et que l’on acquiert au fur et à mesure de nos observations, lectures et surtout discussions avec les unes et les autres – coughsurfeur.es, ami.es d’ami.es, chercheur.es, acteur.rices associatifs, rencontres inattendues… Et de rencontres en amitiés, nous écoutons et collectons tous les récits qui ont fait de notre séjour en Turquie des semaines incroyablement riches et intenses. Que ce soit en arpentant les rues grouillantes des bazars stambouliotes ou en s’émerveillant de chaleur humaine dans les différents community center de la ville-monde; après avoir escaladé les ruelles du quartier perché de Basmane, quand on découvre comme une gosse l’horizon à perte de vue d’une mer Méditerranée que l’on retrouve – de Vintimille à Athènes, de Rhodes à Antalya; dans un bar anarco-communiste des rues d’Izmir ou dans un gated community des quartiers privés et surveillés; attablé.e.s aux meilleures tables qui nous servent des délices savoureux – Adana kebab, lahmajoun et baklavas de Gaziantep, thé à la pomme ou café brûlant – sous les quelques rayons d’un soleil qui illumine les vieilles pierres de la mosquée du cœur d’Adana; au fond du plus vieux café de Gaziantep où l’on fume le narguilé en écoutant la voix déchirante d’un joueur de oud soulageant les âmes trop lourdes d’un samedi soir…

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Vers Gaziantep… – S. Clair – février 2017

         Pourtant, il y a ombres au tableau. Car tout ce qui concerne la Turquie aujourd’hui a de quoi faire littéralement paniquer : toutes les formes de liberté (d’expression, de penser, d’agir) connaissent une régression et restriction sans fin. Tout cela étant orchestré par le de-plus-en-plus-puissant Erdoğan et ses confrères de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) qu’il a soigneusement placés aux postes clefs du gouvernement pour s’assurer un soutien sans faille. L’objectif d’Erdoğan est plutôt simple : faire taire toutes les voix de l’opposition – même celles qui ne sont pas spécialement radicales – pour tenter de former une nouvelle Turquie calquée sur le modèle de l’Empire ottoman, soit une nouvelle puissance régionale dans un Moyen-Orient bouleversé, afin de peser dans le nouvel ordre mondial des futures décennies. Pour cela, il faut minutieusement liquider tous les opposants politiques et être suffisamment dissuasif pour que toute tentative de remise en question par la société civile ou autres mouvements populaires ne soit même plus envisageable. Autrement dit, imposer par la force et la répression un parti unique et une pensée unique, interdisant toute forme de subversion, opposition, contestation, et réduisant comme peau de chagrin les droits des minorités (LGBTQ, femmes, réfugiés – jusqu’aux questions d’écologie) et les libertés du peuple.

Pour étayer le propos et donner un aperçu objectif de la situation, quelques chiffres que nous avons trouvés sur la situation turque parmi diverses sources (principalement Kedistan, Free Asli Erdogan, Mediapart) et que nous avons, jour après jour, minutieusement étudiées, relevées, digérées : « Plus de 90 000 fonctionnaires, environ 4 400 universitaires ont été licenciés. Plus de 1500 associations ont été fermées, 180 organes de presses ont été scellés, enseignants, journalistes, fonctionnaires, plus de 450 000 personnes ont été projetées dans le chômage… Au mieux ils ont perdu leur travail, mais beaucoup de fonctionnaires ont vu disparaître avec leur licenciement par décret, leurs droits sociaux et leur retraite… Et pour compléter, ils sont en plus jetés en prison. » (source : Kedistan). Après le coup d’Etat de juillet 2016, les purges ont atteint des records maximum du côté des soi-disant partisans de Fetullah Gulen (ennemi juré d’Erdogan qui serait le coupable de ce coup d’Etat – sans preuve – mais qui sert de justification aux manœuvres gouvernementales et qui « légitime » les répressions qui suivent). Autrement dit, il suffit qu’une université ait été financée par Fetullah Gulen pour qu’elle ferme – quand bien même les profs qui y enseignent n’ont aucune affiliation politique ou religieuse avec cet homme. La prochaine étape de cette machine politique dictatoriale ? Le référendum qui a lieu le 16 avril et qui a pour objet la modification de la constitution turque qui irait dans le sens d’une extension des pouvoirs exécutifs d’Erdoğan. D’aucun disent que voter oui revient à le proclamer « sultan » et à lui attribuer tous les pouvoirs.

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D’un côté, façade aux couleurs turques et pro-AKP (Izmir) ; de l’autre, rejet de l’AKP (Istanbul) – S. Clair – février 2017

        Alors, comment lutter contre l’obscurité ? Comment résister, contester, s’opposer, défendre la liberté ? Comment font les habitant.e.s, la société civile, les mouvements d’opposition pour dire « non » ? Malheureusement, la majorité des opposant.e.s n’ont plus voix au chapitre du tout et sont actuellement en exil ou en prison ; d’autres luttent, dans l’ombre pourrait-on dire, au péril de leur liberté : car partager un article sur facebook, signer une pétition (celle qu’ont signé des centaines de personnes pour lancer un processus de paix avec les Kurdes – signataires qui sont maintenant pourchassés par le gouvernement – comme Aslı Erdogan, écrivaine turque qui a passé quatre mois en prison pour son soutien à la cause kurde) aussi ordinaires et quotidiens que cela puisse paraître sont maintenant synonyme de perdre son travail, être emprisonné.e, réprimé.e. Et cela a de quoi dissuader, en effet. Les autres ont peur, tout simplement : peur de dire, de manifester, de parler et de montrer son opposition. Car depuis « les années Gezi » – en mai 2013, des habitant.e.s d’Istanbul (près de 50 000 personnes) se mobilisent contre la destruction du parc Gezi sur la place Taksim qui devait laisser place à un nouveau projet urbain de centre commercial. Au fur et à mesure, les revendications gagnent en généralité et questionnent aussi bien les droits des femmes, la question écologique qu’une remise en question de la politique gouvernementale. Jusqu’à ce que les forces de police débarquent pour déloger les résistant.e.s pacifistes. En tout, quatre morts, et près de 8000 blessé.e.s. Des répressions policières qui ont réussi à faire taire les mobilisations citoyennes. Les quelques lieux alternatifs ont fermés, les manifestations se sont taries – en 2015, la Gay Pride stambouliote a été sévèrement réprimée par des gaz lacrymo lancés par la police ; le local anarchiste du quartier Tarlabaşı a été attaqué ; et les derniers attentats (cet été, en octobre, au nouvel an) ont achevé de créer un climat de peur et de semer la terreur chez les habitant.es, habilement manipulé par Erdoğan qui en profite pour faire passer toute interdiction de manifestation.

« Autrefois, nous avions des vies assez banales, avec des responsabilités, des familles, des vacances, des problèmes quotidiens, un peu comme vous. Qui sommes-nous ? Qui sont toutes ces personnes que l’État turc essaie de réduire au silence ? Il y a des jeunes parmi nous, des retraités, des grands et des petits, certains portent des lunettes, d’autres le voile, et d’autres encore ont des piercings.

Ils/elles sont les médecins qui soignent nos plaies, les avocats et les syndicalistes qui défendent nos droits, ceux qui cultivent nos terres, enseignent à nos enfants. Ils/elles sont les traducteurs/rices de textes littéraires et scientifiques en langues kurde et turque. Ils/elles sont des universitaires qui ont produit et diffusé des savoirs sur notre histoire, notre société, notre économie, nos arts et nos sciences.

Ce sont des personnes que nous écoutions à la radio, que nous suivions dans les débats d’opinions à la télévision, et dont les chroniques paraissaient régulièrement dans les journaux, les musiciennes que nous écoutons et les auteur(e)s que nous lisons.

En réalité, nous sommes des gens comme les autres, avec en commun notre besoin de défendre nos droits et nos libertés. Les plus précaires ont été attaqués en premier, et maintenant même les plus privilégiés doivent faire face à l’injustice. Quelles que soient nos destinées individuelles, nous avons tous et toutes été banni(e)s de nos vies. »

(Çağla Aykaç, docteure en sociologie, exilée à Genève. Source : http://www.kedistan.net/2017/03/25/intellectuels-bannis-turquie/)

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Istanbul, bain de soleil couchant – S. Clair – avril 2017

Ainsi, à travers nos déambulations et rencontres, nous tentons d’appréhender ce que cela signifie de vivre en Turquie aujourd’hui, sous ce régime gagnant en obscurité de jour en jour et de lois en lois, quand le moindre des gestes – même le plus quotidien, même le plus insignifiant – devient lourd de sens et passible de risques divers allant de la perte d’emploi à la prison. Et ces situations semblent toutes déboucher sur la même interrogation : faut-il partir ou faut-il rester ? Où partir ? Que risque-t-on à rester ? Peut-on encore rester quand on n’est même plus autorisé à exercer sa profession ou à exprimer son opinion quand celle là ne va pas dans le même sens que le gouvernement l’aimerait ? Peut-on résister et si oui, comment ? Comment parler, documenter, partager ce que le journal en ligne Kedistan qualifie de « véritable génocide politique de l’opposition » ? Quelles seront les conséquences de la fuite des intellectuel.le.s vers des contrées moins hostiles, ou de tous les étudiant.e.s qui ont vu leur université fermer leurs portes, leurs professeur.e.s être renvoyé.e.s ?

Ce sont les personnes que nous avons rencontrées, ici et là, qui sont les plus à même de donner des réponses à ces questions car elles sont turques, kurdes, afghanes, syriennes, britanniques, participant de ce carrefour de richesses et de jeunesses… et nous content par fragments, leurs histoires en Turquie.

C’est Cena, notre première rencontre stambouliote, qui nous accueille chez elle quelques jours et qui nous confie sa peur après le Coup d’Etat de cet été et après les derniers attentats, d’aller dans la rue pour manifester, quand bien même elle se définit contre le gouvernement – la voilà réduite à exprimer ses opinions au sein de son cercle privé, surtout depuis que son frère a perdu son emploi après avoir partagé un article sur facebook. En attendant de quitter un boulot qu’elle déteste mais qui lui permet de payer le loyer de son appartement, elle rêve de rejoindre son copain en Allemagne pour finir ses études. Alors, depuis sa chambre, Cena regarde son pays se décomposer alors qu’elle est elle-même plongée dans ses propres problèmes.

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Taksim, la place des grandes manifestations et mobilisations – S. Clair – février 2017

      Le lendemain, nous rencontrons Rama, une jeune étudiante franco-syrienne venue faire son échange à Galatasaray. Sur les 15 étudiants initialement prévus, elle est la seule à venir quand même et à braver les menaces de l’institution universitaire. A contre courant de tous les autres, elle décide de venir en Turquie pour se rapprocher des Syriens, elle qui dit avoir été élevée « à la syrienne » et qui rêve d’aller vivre dans ce pays où sa famille était sur le point d’acquérir une maison, juste avant que la guerre n’éclate. Pourtant, elle est tiraillée entre ces deux identités « Tu te sens nulle part chez toi – en Syrie tu es la française qui vient pour les vacances – et en France tu es la syrienne qui a émigré… »

C’est Gonul, jeune retraitée qui habite dans un quartier excentré, plutôt aisé et dans un appartement grand et vide depuis que sa fille est partie vivre à Paris. Née à Istanbul, elle a toujours vécu ici et observe, en scrutant les informations télévisées, ce que son pays est en train de devenir : « Erdogan is crazy ! » résume assez bien ce qu’elle en pense. Gonul a l’habitude de jouer de l’erbane, arme musicale que les femmes brandissent en manifestation en guise de désaccord. Mais ces derniers temps, elle réserve son instrument à son groupe de musique d’inspiration chamanique.

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Marché du quartier Tarlabası – S. Clair – février 2017

Mehmet est notre dernier hôte et habite le quartier de Tarlabası, près de la très animée place Taksim et avec qui nous passons des soirées entières à discuter et refaire le monde. Il se réveille chaque matin en se demandant quand est-ce qu’il va réussir à quitter son boulot pour aller vivre en Australie, au contact de la nature et d’une vie plus proche de ses croyances. Mehmet évoque sa jeunesse et nous confie ses épopées et espoirs révolutionnaires, lui qui était sans cesse « contre le système » et écrivait énormément de cette société qu’il rêvait de changer. Aujourd’hui, il continue de fréquenter le local anarchiste de sa rue mais espère surtout partir loin pour découvrir d’autres formes de vie. Lorsqu’en novembre 2016, les membres du HDP (Parti Démocratique des Peuples, une « coalition des progressistes ») qui siégeaient au Parlement ont été arrêtés, accusés d’être liés au PKK (Parti des Travailleurs Kurdes), Mehmet croyait que cela susciterait de vives réactions de la part du peuple tant l’accusation était injuste, illégale et soulignait la déjà toute-puissante du parti d’Erdoğan – en réalité, rien ne s’est passé ; l’indignation n’a pas gagné la rue, comme si elle était devenue partie prenante de la vie quotidienne, au point que l’on ne s’en étonne même plus. Alors, en attendant de s’échapper vraiment, il reste les mots et les rêves.

Quand on ouvre la porte d’Ad.dar, un community center du centre d’Istanbul dont le nom signifie « home » en arabe, laissant dernière nous le tumulte de la bruyante Istiklal, c’est Mazen, aux longues dreadlocks grises, qui nous ouvre la porte : « Fatdaali » (Je vous en prie, en arabe), dit-il en souriant, nous sommant de nous asseoir avec eux, comme si on se connaissait depuis toujours. Il est de ceux qu’on appelle la seconde génération des réfugiés palestiniens, il a grandi à Yarmouk, le plus grands des camps palestiniens de Syrie, près de Damas, dont aujourd’hui il ne reste plus rien. Arrivé ici, à Istanbul, il a fondé Ad.dar, ce lieu de vie pour les réfugié.es, devenu un lieu commun où des amitiés se nouent, où tout le monde est le bienvenu, où l’étranger est reçu comme un ami de longue date. Mazen s’envole le lendemain pour la France où il a déjà vécu plusieurs années avant de revenir à Istanbul, attaché qu’il est à cette ville où il donne des cours d’arabe et de théâtre.

A la table de ces « copains d’abord », ces chebabs complices, il y a Basheer, un jeune communiste kurde, qui a postulé pour un scolarship aux Etats Unis, lui qui est passionné de politique et de journalisme et qui espère pouvoir finir ses études, ce qui lui est interdit en Turquie. Au moment où nous le rencontrons, Trump vient juste de mettre en place le Muslim ban qui gèle toutes les procédures administratives et qui interdit de territoire les ressortissants de sept pays « musulmans », dont la Syrie et la Turquie, prolongeant son attente sans certitude de réussite… A ces côtés, Rebal et Rinar, eux aussi passionnés de lectures, politique, journalisme, pratiquant l’anglais pour pouvoir rejoindre les Etats Unis et finir leurs études. Eux aussi, mise en suspension de leur avenir par les décisions absurdes du nouveau président américain. Tout le monde retient son souffle…et croise les doigts…

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Quartier Tarlabsı – S. Clair – février 2017

Il y a aussi Sohir, qui nous invite à partager quelques repas chez elle. Chaque jour, elle vient ici, à Ad.Dar, pour cuisiner et être avec tous les autres. Son fils a quitté Istanbul en septembre dernier pour aller continuer ses études. Elle a aussi fait une demande de visa pour aller le rejoindre – mais là encore le spectre du Muslim ban frappait d’incertitude et d’angoisse la future réunification. Sohir a vécu en Syrie, en France, à Dubai, et à Istanbul depuis trois ans maintenant dans une petite maison qui a vu défiler de nombreux amis qu’elle n’a pas hésité à héberger quand ils en avaient besoin. Elle nous confie son épuisement à recommencer, encore une fois, une nouvelle vie, ailleurs. Finalement, elle commence à se faire à Istanbul, elle a ses petites habitudes, son cercle d’amis, de la famille. Elle commence à parler turc pour aller parler à ses voisin.e.s. Elle est de ces femmes qui servent d’exemples pour la vie, tant son ouverture d’esprit émeut quand elle pense déjà à « l’après guerre en Syrie », quand tous les exilé.e.s syrien.n.e.s qui auront vécu en France, Allemagne, ou ailleurs, reviendront en Syrie et qu’iels pourront partager leur expérience, que les langages se métisseront en se mélangeant et feront advenir de nouvelles richesses culturelles et humaines. Puissent celles et ceux qui refusent d’accueillir des réfugié.e.s par peur de ne plus être chez eux entendre ces quelques mots de sagesse…

Marwan arrive lui aussi, une casquette en tweed vissée sur la tête, un regard malicieux et des rides aux coins des yeux. Tout de suite, je sens son envie de discuter, et le voilà qui m’offre des bribes de sa vie, de son histoire. Il me raconte alors comment ses parents ont été chassés de leurs terres palestiniennes en 1947 à la création d’Israël lors de la Nakba et qu’ils ont été contraints de rejoindre Yarmouk, en Syrie. Lui est arrivé à Istanbul il y a peu, en passant par l’Irak puis la Turquie : les détails de sa fuite en disent long sur sa souffrance, tant physique que mentale. Et pourtant, tout sourire, il évoque Les Misérables, son livre favori, mais aussi Camus, Verlaine ou Darwich, l’homme poétique palestinien par excellence. Et en le regardant, je ne peux m’empêcher de me dire que j’ai en face de moi un morceau d’Histoire, celle que l’on nous enseigne à l’école de façon unique en mettant à mal bien des mémoires, notamment celles du peuple palestinien. Il me parle de sa famille qui a trouvé de nouveaux lieux de vie : Allemagne, Jordanie, Syrie, Turquie, et du temps qu’ils doivent attendre avant de pouvoir se réunir (cela sera-t-il seulement possible ?). Richesses des migrations ou désolation de la dispersion ?

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Izmir, vue d’en haut – S. Clair – février 2017

A Izmir, Lulufer nous attend dans un café-librairie du quartier Alsancak d’Izmir. Ses traits sont tirés, elle semble épuisée – et sa fatigue est de mise, elle qui vient de perdre son emploi – chercheuse et professeure en sociologie à l’université d’Izmir. Onze de ses collègues ont aussi perdu leur emploi, car leur Université est soupçonnée d’appartenir au réseau de Fetullah Gulen. Alors, Lulufer espère pouvoir quitter la Turquie pour des terres moins hostiles… Et sa situation nous touche personnellement, puisque nous sommes destinées à être de futures chercheuses : que reste-t-il de démocratie et de libertés dans un pays quand une chercheuse ne peut plus pratiquer et qu’elle est soumise aux restrictions d’un Etat qui contrôle sans cesse ?

Un soir, nous quittons la berge principale d’Izmir pour s’aventurer sur l’autre rive, où nous attendent Ozge et Jean Baptiste qui nous reçoivent chez eux pour partager un repas. Comme Lulufer, l’université dans laquelle travaillait Ozge a fermé, cet été : elle y était chercheuse en sociologie/sciences politiques. Quand elle a voulu y retourner pour récupérer ses affaires, c’est la police qui les attendait. Ozge nous raconte ses collègues arrêtés, la nécessité de faire attention quand on parle au téléphone ou par mail, la visite officielle d’un camp de réfugiés du sud de la Turquie avec des portraits d’Erdoğan affichés pour l’occasion et pour faire œuvre de propagande. Elle nous confie ses inquiétudes pour la suite, eux aussi aimeraient retourner en France où il fait meilleur vivre.

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Fruits et légumes ambulants, Kadifikalı, Izmir – S. Clair – février 2017

Lors d’une réunion avec une association Halkların Köprüsü Derneği  (« People’s bridge »), c’est Zerdest qui fait la traduction entre le turc et l’anglais et avec qui on sympathise très rapidement autour de bières dans un bar anarchiste – en sont témoins les portraits de Sacco & Venzetti comme celui d’Emma Goldman sur les murs. Il est originaire de la ville de Diyarbakir, capitale kurde de la Turquie. Militant très actif, il nous stupéfait en nous disant qu’il connait aussi bien Notre-Dame des Landes que le Comité Invisible. A côté de nous, un autre jeune vient d’être libéré de prison où il avait été retenu pour avoir osé écrire sur Facebook ce qu’il pensait du gouvernement. Zerdest nous balade dans Izmir, jusqu’à Kapılar (en turc : les portes), un community center qui propose des cours de turc ou d’anglais, des moments conviviaux, des films, des ateliers, des matchs de foot. Une après-midi, on participe au « Food Not Bombs » dans le quartier de Basmane : une distribution de nourriture gratuite sur la place publique pour celles et ceux qui n’ont pas de quoi manger. Un moment simple, quoique rapide, pas forcément convivial, mais qui a l’intérêt de procurer un repas chaud aux plus démuni.e.s. et de se rendre compte que bien des personnes ont du mal à se nourrir. Majoritairement, des hommes, plutôt âgés, seuls. Ici aussi, carrefour des origines, de Turquie, de Syrie mais aussi d’Afrique.

Dans l’association, il y a aussi Cem, le chirurgien fondateur, de grande renommée dans le milieu de la médecine en Turquie. Il a fait pression sur des hôpitaux pour soigner en urgence des enfants syriens et continue d’organiser des visites médicales de certains camps aux abords d’Izmir, quand la multitude des autorisations à fournir ne contraignent à faire demi-tour, comme cela nous est arrivé. Une matinée passée dans un des camps installé sur une terre appartenant à un Turc qui la loue aux familles syriennes qui se sont installées là, faute de mieux, et qui payent avec le salaire de misère qu’ils obtiennent en échange d’un travail aliénant et épuisant de cueillette d’oranges, épluchages, mises en conserve. Pour que finalement, les gendarmes locaux nous refusent l’accès, au prétexte qu’il faut dorénavant une autorisation, ce qui n’est évidemment pas facile à obtenir et qui sème des embûches sur le chemin des associations humanitaires. Et Cem de ne pas savoir jusqu’à quand il pourra exercer son métier de prof à l’université avant d’être limogé.

Lors de journées à Izmir, nous rencontrons, par le biais de Revi (une des principales ONG d’Izmir), Zak et Nuseybe, deux frères et sœurs de la province d’Alep, en Syrie. Très vite, nous les accompagnons faire des visites aux nombreuses familles qui habitent à Basmane pour leur apporter un sac de riz, un peu d’huile, des couches pour bébé. Les deux vivent avec deux autres de leurs frères et sœurs, dans un appartement qu’ils louent grâce à leur travail de salarié dans l’association dans laquelle ils passent tout leur temps – ou presque. De la Turquie, ils connaissent Konya (une ville du centre de la Turque – à quatre heures d’Izmir), où Zak a du travailler dans une usine pendant deux ans dans une atmosphère ultraconservatrice. Jusqu’à ce qu’ils gagnent Izmir et trouvent des postes dans différentes ONG – n’ayant d’autres choix que de sacrifier leurs études. Les voilà installés à Izmir, profitant de leurs amis, de la région quand il fait beau et jouissant d’une certaine liberté. Leurs parents sont restés en Syrie, dans une immense propriété où la récolte d’olives et la fabrication d’huile d’olive étaient une tradition. La fratrie a déposé un dossier pour rejoindre le Canada : ce sont les candidats parfaits, ils parlent couramment l’anglais et l’arabe, sont d’un naturel ouvert et infiniment gentil, et ont déjà tous un bon niveau d’éducation. Pourtant, ils attendent, encore, une réponse qui remet toujours aux lendemains leurs rêves.

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Couleurs de Kadifikalı, Izmir – S. Clair – février 2017

Dans les rues désordonnées de Basmane, Rosaline, aux longs cheveux ondulés, passe une partie de l’après-midi avec nous. C’est une jeune kurde syrienne qui nous cite à tour de bras Camus, Hugo et autres pères d’une littérature française qu’elle a étudiée en Syrie sans qu’elle n’ait pu terminer avec le début de la guerre. Quand elle me demande ce que je fais – étudiante, lui dis-je, je sens son regard d’envie et de tristesse, elle qui adore apprendre et qui donnerait beaucoup pour continuer ses études si elle le pouvait… En France, comme elle en rêve secrètement.

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Port de Kaş – S.Clair – février 2017

Un soir, après une après-midi chaude au bord du port de Fethiye, Sera nous accueille chez elle, alors que nous l’avons rencontrée à Istanbul lors d’une de ces soirées imprévues et grandioses. Elle s’apprête à quitter la Turquie, une fois de plus, après avoir vécu en France et en Allemagne. Cette fois, elle s’en va pour la Suède, en espérant qu’elle aura droit à son visa… Avec simplicité et de sa voix grave et profonde, Sera se demande d’où elle vient, où est-ce qu’elle se sent le mieux – Istanbul, Fethiye, ailleurs encore… mais ne semble pas prête à s’installer définitivement en Turquie, comme une éternelle voyageuse, jamais satisfaite, toujours en équilibre là où elle se trouve.

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Sur les hauteurs de Kaş – S.Clair – février 2017

Le lendemain, nous gagnons Kaş, petite bourgade perdue entre les hauteurs rocheuses et le bleu limpide de la Méditerranée. Après avoir insisté pour la rencontrer (et parfois la persistance a du bon !), nous retrouvons Kate, jeune retraitée britannique venue couler des jours plus paisibles au fin fond de la Turquie avec son mari Gerard. Ils se sont tous les deux  investis dans l’accueil des réfugiés syriens dans les environs, et notamment sur la minuscule île grecque de Kastelorizo qui fait face à Kaş (même pas dix kilomètres !) et où ont accosté des dizaines de milliers de personnes – alors que le maire de la petite île a toujours refusé la mise en place d’un camp ou d’un centre, de peur de faire chuter un tourisme déjà en voie de disparition. Kate, Gerard et quelques autres, organisent alors des repas, des distributions de vêtements et de couvertures, à ceux qui descendent trempés des embarcations de fortune après une traversée qui peut être mortelle, espérant fouler les terres européennes, alors qu’ils en sont encore bien loin… Et puis le deal entre l’U.E et la Turquie est signé et met un point d’arrêt à toute traversée. C’est donc côté turc que Kate continue d’officier en faisant attention à ne pas enfreindre les limites de la légalité, car si elle en vient à se faire arrêter par la police, elle pourrait ne pas renouveler sa carte de résidente ici… C’est au bord de leur terrasse que nous goutons au havre de paix qu’est leur maison, face à l’immensité immobile de la mer, spectacle inlassable et éternel, et que face à nous, se dresse la toute petite île de Kastelorizo. Kate la regarde et nous dit « Je me demande toujours ce qu’ils pensent, les Syriens, quand ils voient ce bout de terre et qu’on leur dit « Voilà, c’est l’Europe là ! », qu’est-ce que ça leur fait». Petite île, presque ridicule, comme un sombre caillou oublié sur une route qui n’est pas encore terminée…

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Collecteur de déchets – S.Clair – février 2017

Le périple continue, chaque jour est une nouvelle étape sur la route qui serpente le long de la côte et qui offre des palettes de couleurs et de reflets que l’on admire avec gourmandise. Et ces paysages ont le goût majestueux et noble de l’éternité et de la patience, eux qui sont là depuis bien plus longtemps que nous, figés dans le lent écoulement des temps. Arrivées à Antalya, nous dormons chez Cenger avec qui nous partageons une soirée lors de laquelle il nous raconte qu’il est garde en mer des côtes turco-grecques. Et sans rien savoir de ce que nous faisons ici, son ami et lui nous livrent l’émouvant témoignage des sauvetages en bateau qu’ils ont opérés entre Izmir et Lesvos, mettant en sécurité des centaines de migrant.e.s ayant tenté la traversée en mer – en sécurité, à comprendre : retour à la case départ, soit en Turquie. L’Europe réussit une fois de plus à laisser de l’autre côté et à retenir, en amont, loin. On découvre chez Cenger une panoplie d’objets à l’effigie du grand Mustafa Kemal Atatürk, le « père de la patrie turque » et Cenger nous avoue son admiration pour ce grand homme, combattant et révolutionnaire qui a donné naissance à la Turquie des années 20. Et l’engouement qu’il a suscité se retrouve dans les portraits qui ornent des façades, des murs, des restaurants. Erdoğan chercherait-il à restituer cette image, en devenant à la fois le sultan et le « père de la nation » ?

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Dans les rues d’Antalya – S. Clair – février 2017

Nous découvrons la ville d’Adana avec les précieux Mia et Ramin qui en plus d’être des hôtes exceptionnels – rois de la préparation de brunchs divins et de moments conviviaux avec tous leurs amis – sont d’une gentillesse inoubliable. C’est au beau milieu de leur salon, par une chaude après-midi, qu’ils nous racontent leur Afghanistan. Car Mia, Ramin et leurs deux autres colocs sont afghans et sont venus faire leurs études en Turquie. Ils ont laissé derrière eux leur famille, leur village, leur pays, leur culture et veulent partager avec nous autre chose que les idées reçues sur l’Afghanistan, composées souvent des mots « guerre », « talibans », « horreur » sans savoir bien de quoi il en retourne. Ils commencent par nous déplier l’histoire politique de l’Afghanistan de ces dernières décennies, et nous écoutons, bouche bée et admiratives de tant de connaissances – et finissent par nous confier leurs craintes d’un pays qui connait un certain renouveau politique mais qui souffre de la fuite de ses cerveaux partis cherchés meilleure terre ailleurs… Et eux ? Que feront-ils ? Rester en Turquie ou retourner en Afghanistan pour tenter de changer leur pays ? Pour l’instant, les uns et les autres restent en Turquie, essayeront sans doute d’aller en Europe pour y finir leurs études – pour peut-être finir par rentrer « chez soi », comme ce qu’ils font chaque année, aux vacances.

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Adana se regarde –  S. Clair – février 2017

Dernière étape : Gaziantep, le plus à l’Est et au Sud où nous pouvons nous rendre – moins de vingt kilomètres d’Alep, nous voilà à proximité de la frontière syrienne, qui exerce sur nous une puissante force d’attraction et de répulsion. Notre couchsurfeuse, Merve, est impatiente de nous rencontrer tant il est rare pour elle d’accueillir des voyageuses. Elle constate les changements de la ville depuis les arrivées massives de Syrien.nes : problèmes de logement, d’emplois, de transports et même de place publique. Mais ces transformations urbaines ne génèrent pas de changements à proprement parlé pour elle. Elle est d’ailleurs curieuse quand on lui raconte notre route et voudrait à son tour faire quelque chose pour les personnes exilées : pourquoi pas donner des cours de turc à des enfants syriens?   Il ne lui manquait qu’un léger déclic pour activer une envie et la mettre en pratique… Mais pour Merve et ses amis, le fait qu’Erdoğan accepte d’accueillir autant de personnes syriennes est louche – et ce n’est visiblement pas fait par pure sympathie. Merve pointe du doigt la stratégie électoraliste : accueillir des Syriens et octroyer à certains la nationalité turque pour qu’ils soient reconnaissants à l’Etat et qu’ils votent oui au futur référendum. Autrement dit, se montrer accueillant pour s’assurer un soutien politique sans faille.

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Gaziantep, devantures – S. Clair – février 2017

La route que nous empruntons n’est pas que terrestre : elle est aussi ce lien, ce fil aussi solide qu’invisible, qui nous relie avec les lieux, les personnes, les moments. A Gaziantep, nous rencontrons Mohammed, le frère de Zak et Nuseybe, rencontrés plus haut, à Izmir – et Ahmed, son ami et colocataire. Les deux font la pair et leur amitié semble éternelle : ils sont tous deux Syriens et se sont réorientés dans l’humanitaire, travaillant pour des ONG dont le travail se situe en Syrie principalement. Autour d’un narguilé parfumé et d’une bière, ils nous racontent les prémisses de la révolution syrienne : les premières manifestations auxquelles on participe sans pouvoir forcément en parler avec ses amis – discrétion et ambiance trahison/délation oblige, les amis qui vont tagger « Freedom » ou « Go out, Bachar » sur les murs la nuit en silence, et en réaction, la mise en place de l’arsenal de surveillance : les check points militaires, les fouilles automatiques de portable à chaque déplacement, les surveillances sur Internet, les violences policières après les manifestations, les disparitions louches de certains amis, et puis la traque de ceux qui désertent le service militaire pour rejoindre l’opposition anti-Assad ou pour fuir plus loin – et puis ensuite, les tirs, et bombardements, l’emprisonnement, la torture, la peur au ventre, qui les forcent au départ. Chaque conversation avec ces deux là sont des mines d’informations, d’anecdotes, de témoignages rendus souvent désopilants par leur dérision et leur complicité, malgré les sujets abordés. Ils nous guident, à travers cette Gaziantep qui est une autre Alep, son château, son bazar, ses marchandises, ses délices, ses mosquées, ses ruelles ombragées quand on quitte les grandes allées trop bondées. Ils jurent que la ville s’est transformée pour prendre des traits plus aleppins depuis 2015. Sont-ils ici comme ils l’étaient chez eux ? Tout indique qu’ils sont biens ici, un appartement, un boulot, des amis. Mais comme Zak et Nuseybe, Mohammed espère pouvoir rejoindre le Canada pour finir ses études ou trouver un autre travail. Qui sait combien de personnes rentreront en Syrie lorsqu’un accord de paix aura été trouvé ?

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Depuis le château de Gaziantep, surplombant la ville – S. Clair – février 2017

Il y a aussi  cette après midi que nous passons dans le centre de rééducation / clinique du docteur Mounir, avec Ali et Ahmad. Depuis deux ans, ce centre accueille et soigne les blessés de guerre, des civils pour la majorité, femme, homme, enfant. Cancers, amputations, brûlures, défigurations, troubles ; liés aux bombardements fréquents dans leur ville et village. Le docteur Mounir sort de quatre ans de prison – il ne dévoile pas la raison de son emprisonnement et d’ailleurs : en faut-il vraiment une quand on sait que c’est l’arbitraire la loi du plus fort ? Il est exilé à Gaziantep depuis quelques mois et a ouvert cette clinique qui ne bénéficie d’aucun soutien financier stable. Avec lui, Ahmad, père d’un enfant malade, ancien prof d’anglais dans la région Nord de la Syrie. De son regard lourd et de sa voix fatiguée, il dit : « It’s easy to build a home. It’s not easy to build a man. They [the regime] take everything : our children, our country, our soul ». Ali, à côté de lui, a une longue cicatrice, plaie héritée lors d’un bombardement alors qu’il opérait dans un hôpital syrien. Nous sommes assis, tous les cinq et discutons : ils nous livrent leur quotidien actuel et ce qu’ils vivaient en Syrie. Le manque de moyens ici pour soigner les blessés mais la nécessité de partir quand même quand il n’y a plus rien à manger et que chaque geste est soumis aux contrôles. Face à nous, une télé en arabe passe en boucle des images de massacres, de guerres, de mitraillettes. Comme si les âmes qui peuplaient ce lieu ne rappelaient pas déjà assez, ce que c’est, la guerre, quand elle transforme et défigure à jamais les corps de ceux qui n’avaient pour tord que de vivre là, au mauvais moment, au mauvais endroit. Pourtant, au milieu des désastres, ils reconnaissent tous trois qu’ils préfèrent être en Turquie qu’en Jordanie ou au Liban où les situations sont plus chaotiques. Ça ne les empêche pourtant pas de rêver de retourner en Syrie, en espérant que nous aussi nous pourrons venir avec eux pour qu’ils nous fassent découvrir ce magnifique pays et qu’ils nous honorent de leur hospitalité.

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Sur la route – S. Clair – février 2017

Ces portraits, des fragments d’une mosaïque aux couleurs diverses, comme autant de trajectoires qui se croisent pour se déployer comme un éventail, et qui, quoique différentes, posent inlassablement la question du départ. Il y a ceux qui sont déjà partis, comme nos amis Mustafa et Salah que nous avons rencontrés en Grèce et qui ont quitté Istanbul après y avoir passé de longs mois, devant faire face à l’exploitation au travail et au racisme. Ceux qui attendent leur visa pour déguerpir au plus vite – la famille de Zak, Nuseybe et Mohammed, nos amis d’Ad.dar – et ceux qui planifient leur départ imminent – Sera, Mehmet. Ceux qui restent, contre leur gré ou pas, quand la saison n’est pas aux traversées méditerranéennes ou par manque d’argent. Ceux qui sont venus ici et qui s’y sont installés de leur propre volonté : Rama, Gerard et Kate, Mia et ses amis et qui aiment ce pays. Et tous ceux qui attendent juste de rentrer chez eux, en Syrie, quand le conflit sera terminé… La géante Turquie est comme les deux faces d’une pièce : tantôt terre d’immigration, elle est ce carrefour de mouvements foisonnants, venant de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et de plus loin comme d’Afrique noire ou du Maghreb – et héberge ceux qui ne resteront qu’une nuit avant de continuer le long voyage ou ceux qui s’éterniseront jusqu’à ne plus la quitter. Elle est aussi cette terre d’émigration lorsque ce sont ses propres enfants qui espèrent y échapper. Elle accueille aussi bien qu’elle présente toutes les raisons de vouloir la quitter.

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A gauche, grandes affiches dans les rues de Gaziantep pour voter oui au referendum ; à droite, autocollant édité par le HDP pour voter non – S. Clair – février, avril 2017

Lorsque nous sommes repassées par Istanbul, début avril, soit deux semaines avant le réferendum, nous avons constater avec effarement ce que l’on appelle, ni plus ni moins, une œuvre de propagande : partout, sur les murs, les façades, d’immenses bannières sont érigées à la gloire d’Erdoğan. Des portraits géants avec écrit en turc : Evet ! (ce qui signifie oui, mot d’ordre à voter lors du référendum), des images de familles heureuses qui voteront oui elles aussi… Dans la rue, un petit camion déambule, recouvert d’images d’Erdoğan et de « Evet », pour faire la promotion du leader de l’AKP. Des drapeaux turcs en surnombre. Des autocollants collés à la va-vite. Les murs de la ville affichent des « Oui » à outrance tandis que l’opposition, qualifiée de terroriste par Erdoğan lui-même, tente elle aussi de se frayer un chemin. Quelques autocollants, des concerts de soutien, des drapeaux… Mais de toute évidence, elle ne fait pas le poids face aux moyens démesurés employés par le gouvernement. Et depuis, c’est un « Oui » triomphal et insolent qui est sorti des urnes, rendant possible une modification de la Constitution turque. Pour beaucoup, ce referendum n’était qu’une façade, un sondage de popularité, et surtout, beaucoup avaient la conviction que même « même si les Turcs rejetaient la réforme constitutionnelle lors du référendum du 16 avril, le projet ne serait pas abandonné » comme l’a annoncé Mehmet Uçum, conseiller principal d’Erdoğan.

Mais puisqu’il faut finir sur une note d’espoir, la lutte continue, ici et là. A Ankara, des professeur.e.s limogé.e.s font cours dans la rue ; d’autres sont en grève de la fin depuis 111 jours (à lire ici) ; des mobilisations continuent, des collectifs s’organisent. Tout pour ne pas donner raison à la peur car comme l’a si bien dit Selahattin Demirtas (député du HDP, arrêté en novembre 2016, menacé de 142 ans d’emprisonnement pour être soupçonné de liens avec le PKK) « si la peur est contagieuse (…) le courage l’est encore plus ».

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 « When there’s life, there’s hope » (Gaziantep) – S. Clair – février 2017

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