03. L’émerveillement et l’horreur

Impressions d’une visiteuse du bidonville

La plupart du temps, la première question que les gens nous posent, quand nous disons que nous revenons de la jungle de Calais c’est : « Ca allait, ce n’était pas trop dur ? Ce n’est pas trop horrible, là-bas ? ». C’était d’ailleurs, en effet, ce que je m’attendais par avance à trouver à Calais. J’aurais donc envie de répondre que oui, mais si je veux être parfaitement honnête, le sentiment qui m’habitait le plus le soir quand nous rentrions chez mon amie, après une journée dans la jungle, c’était l’émerveillement, accompagné d’un intense désir de revenir le lendemain.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la jungle est ce type d’endroit qui te fait passer d’un extrême émotionnel à l’autre, tant si bien qu’ils finissent par se compenser. La colère et l’effarement m’ont plutôt frappée dans les jours qui ont suivi notre séjour à Calais, parce que tous les moments de grâce, toutes ces choses magnifiques où pulsent la vie et la beauté, que l’ont trouve partout dans la jungle, n’étaient plus là pour me propulser, à la fin de la journée, vers du positif avant tout.

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La beauté et la grâce

Pour commencer, la beauté des habitations (souvent pleines de couleurs, de matériaux différents, de slogans en tous genres) et l’inventivité, la créativité dont elles sont la preuve, sont parmi les choses les plus saisissantes que l’on ressent quand on promène son regard sur la jungle. Les efforts déployés dans la consolidation de l’habitat précaire, mais plus surprenant encore, dans des détails esthétiques comme la décoration dans les lieux d’accueil (écoles, restaurants, lieux de culte…), faite de bric et de broc et pourtant toujours incontestablement réussie, donnent à la jungle une dimension très humaine et très belle. Dans un des restaurants de fortune où nous avons mangé plusieurs fois, il y a des canapés, avec vue sur la forêt et lac au soleil couchant : on a beau être dans un bidonville, le seul mot capable de décrire cet endroit, c’est magnifique.

 

Ensuite il y a les odeurs : je m’attendais à être confrontée à la puanteur dans le bidonville, mais c’est tout le contraire ; le travail des associations pour conserver un minimum d’hygiène est assez efficace pour que les seuls parfums qui chatouillent nos narines soient ceux de la nourriture épicée qui marine dans les casseroles. Puis, les sons, le muezzin qui s’élève des mosquées et les chants et tam-tams de l’église érythréenne, la musique qui émane des centres associatifs, et puis les voix, qui échangent dans tant de langues différentes… Et enfin, le goût : je ne suis pas prête d’oublier ces festins le midi dans les restaus afghans (Naans, épinards, lentilles, autres sauces épicées délicieuses, salade, tomate, oignons, et thé au lait) ! Tous ces éléments réunis font que contre toute attente, c’est un endroit où, en tant qu’étrangère au lieu, je me suis sentie bien, et très vite. Un endroit je me se sens en confiance, beaucoup plus d’ailleurs que dans la plupart des lieux publics en France.

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Bien sûr, ce qui participe le plus à cet étrange, peut-être même indécent, bien-être du visiteur, c’est le comportement des gens. Dans les dix première minutes que nous avons passées sur la jungle, Sophie et moi nous sommes faites aborder par un Soudanais très gentil dont le cours d’anglais avait été annulé à cause de l’absence du prof : il nous demande de lui donner un cours d’anglais, alors nous commençons à discuter avec lui. Il nous parle, au bout d’une demi-heure, avec une facilité étonnante, de son pays, de son parcours, de sa famille. Beaucoup d’autres gars arrivent : ce sont partout les mêmes sourires, des poignées de mains enthousiastes, des « How are you ? » « First time in the jungle ? ». On nous demande nos noms. A aucun moment je n’ai l’impression d’être une squatteuse, une intruse, de faire du tourisme de la misère ou du voyeurisme malsain. Je suis juste une personne qui parle avec d’autres personnes et je peux trouver mon utilité là-dedans, car ceux qui sont là veulent apprendre à parler français ou anglais. Sophie lance un pictionnary, et bientôt nous sommes six autour de la table, à faire des dessins et à nous raconter nos vies.

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C’est tous les jours comme ça : devant l’école, il suffit de rester trois minutes debout pour que quelqu’un vienne discuter avec toi, et comme tous ceux qui viennent à Jungle Books cherchent des cours de français ou d’anglais, la conversation dévie naturellement vers le cours, puis au bout d’une demi-heure le cours repart sur le mode de la conversation. On passe ainsi des heures, plusieurs après-midi, dehors sur un banc à donner des cours en discutant et en donnant des cours, passant du français à l’anglais puis au français à nouveau. Nous avons froid mais nous restons parce que c’est passionnant, les gens sont touchants, ils nous racontent leur histoire quand ils parlent assez bien, et quand ce n’est pas le cas on se contente de communiquer par gestes et de rire (beaucoup !). Cela illustre ce qu’un habitant de la jungle m’a répondu, quand je lui ai demandé si les gens qu’il avait rencontré ici étaient sympa : « When you’re friendly, everybody’s friendly ». Quand tu as la tchatche et un grand sourire, tout se passe tellement bien ! On rencontre des dizaines de personnes à la seconde, on rit…

Il y a sans doute quelque chose, chez certaines personnes, d’une culture de l’accueil dont nous manquons clairement en France (que ce soit à l’échelle étatique ou à l’échelle individuelle…). Ainsi, un après-midi, nous aventurons un peu au hasard dans un espace de broussailles et de forêt. A travers les buissons qui délimitent son « jardin », un jeune homme me repère. « What are you doing here ? » « Just taking a look around ! », réponds-je. « Come here ! », propose-t-il avec un immense sourire. Il m’invite chez lui. Puis il nous fait asseoir sur les deux chaises qu’il possède et nous sert du thé à un fruit tchadien délicieux, et des galettes qui ressemblent à des crêpes marocaines. Son ami fait la vaisselle à côté de nous, lui va et vient, s’assoit puis se lève pour réparer un vélo, alpaguer un de ses amis qui habitent encore derrière les buissons…  Je regarde autour, impressionnée. Il a 25 ans et sa maison est la plus belle que j’ai vue sur le camp. Elle est relativement grande, rectangulaire, avec un auvent et un toit qui a l’air solide, un grand paillasson pour mettre ses chaussures, de la moquette à l’intérieur et plein de plantes devant, dans un souci de décoration esthétique très réussi : le tout est parfaitement bucolique. Les arbres tout autour, le linge étendu entre les arbres qui sèche au soleil, son ami qui fait la vaisselle dans un seau, tout fait penser à une sorte de lieu de camp idyllique. Il nous sert trois fois du thé et des crêpes, et nous offre au moment de partir du Cola qu’il a fait acheter pour nous à un de ses amis. Tant de générosité, de la part de personnes qui vivent dans des conditions si difficiles, ne peut être que bouleversante pour nous qui n’y sommes pas tant habituées.

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A force d’aborder et de se faire aborder, d’avoir réciproquement le contact aussi facile, on tisse des liens très rapidement ; au bout de quelques jours dans la jungle, nous croisons déjà régulièrement des visages familiers, des personnes dont nous connaissons les noms et avec qui nous avons déjà parlé. Ainsi, le troisième jour, dans la partie la plus reculée de la jungle, nous remontons la route et quelqu’un m’alpague au milieu d’un groupe de personnes : « Sarah ! ». C’est M…, un de mes « élèves » de la veille, reconnaissable à son immense sourire. « 2 hours I waited for you in Jungle Books ! ». Je suis effarée, je lui présente mes excuses ; pour me faire pardonner, je demande : « You have time now ? I can give you your lesson, now. »  Il est partant, il nous conduit chez lui, devant sa maison, nous dégote une table, des chaises, on s’installe et on commence. Je suis impressionnée par sa capacité à se souvenir de notre travail d’hier. Petit à petit, ses amis et voisins vont et viennent, se joignent à nous, dont N…, un autre des mes élèves de la veille. Je n’ai jamais pris autant de plaisir à donner un cours. On est toujours entre 4 et 7, le fait qu’ils parlent tous arabe leur permet de s’entraider et de traduire entre eux les mots nouveaux, et surtout, ils sont d’une bonne volonté et d’une bonne humeur à toute épreuve. On passe la moitié du cours à éclater de rire, et néanmoins, j’ai l’impression qu’ils apprennent plein de choses, car ils participent tous, avec persévérance !

Ainsi, à chaque instant, tu peux faire une rencontre qui est susceptible de bouleverser ta vie pour un petit bout de temps. Un jour, devant le site de MSF, nous croisons deux hommes qui viennent de sortir pour acheter des médicaments. Nous commençons à parler, et la conversation est si passionnante qu’elle dure une heure et demie, nous finissons par nous asseoir sur les cailloux pour la poursuivre, mais nous nous en moquons. L’homme avec qui nous parlons principalement, H…, vient d’Afghanistan. Il est professeur d’informatique à l’université. Il parle onze langue : le Farsi, le Dari, l’arabe, le turc, l’ousbek, l’allemand, l’espagnol, l’anglais, le norvégien je crois, et plein d’autres encore, sans compter le français, qu’il est en train d’apprendre mais manie déjà habilement. Il est extrêmement touchant, d’une spiritualité désarmante : il nous appelle par nos prénoms et chacune de ses phrases est comme une leçon de sagesse. Contrairement à la plupart des gens à qui j’ai parlé, qui sont (bien à raison), déprimés, las ou en colère par rapport à leur situation (quoi que tout le monde garde sa gentillesse et sa bonne humeur !), il  garde une foi profonde en l’être humain : « We are all members of one Humanity », c’est son motto. Qu’avant d’être musulman, chrétien, afghan, français, avant toute chose, nous sommes humains. Je me souviens en particulier d’une phrase qui illustre bien le sens de son discours : « If people talked to each other, without fear to make contact, many problems would be solved. That’s why I speak eleven languages. People ask me : why are you learning norwegian ? You’ll never go there, you don’t need it. I say : I want to speak norwegian because if I meet norwegian people, everywhere around the world, then I want to be able to communicate with them.”  La langue comme pont vers l’autre, la communication comme lien qui désamorce le conflit et comme pierre de construction d’une humanité commune : à plusieurs moments, ce qu’il disait était tellement sage et beau que j’en avais les larmes aux yeux. Puis il nous racontait sa vie, sa famille en Afghanistan et ailleurs, nous posait des questions, et une nouvelle leçon de vie commençait. Nous sommes restés ainsi si longtemps, sans regarder l’heure, qu’on aurait pu y passer la journée. H… est une de ces précieuses personnes qui ont la grâce, celle de la bonté profonde, de l’accueil de l’autre et de l’étincelle de vie qui pousse à voir le bien en toutes choses : un ensemble qu’il regroupe sous le concept de « Humanity ».

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De l’angélisme des bidonvilles

Heureusement que nous gardons un peu notre sens autocritique : je me pose assez vite la question de ce plaisir que je ressens quand je suis dans la jungle et je me rends compte de ce qu’il a de déplacé et de gênant. Avec Sophie, nous parlons du piège de l’angélisme quand on arrive de l’extérieur et qu’on visite un bidonville. Je me souviens que Mike Davis, dans Planet of Slums, consacre un chapitre à cette question : il explique que les théories de John Turner (un architecte des années 1980) sur l’extraordinaire capacité des habitants à être créatifs par eux-mêmes a servi de prétexte au FMI et aux Etats pour refuser d’agir dans les bidonvilles, en appuyant les thèses ultralibérales d’Hayek et de Friedman. Ce qu’il ne faut jamais oublier de voir, rappelle Mike Davis, comme l’a fait Turner en présentant, avec une naïveté qui frise l’hypocrisie, les bidonvilles comme des sortes d’utopies, c’est que ceux-ci, comme zones de non-droit, reproduisent et souvent en pire les atroces schémas de domination, d’oppression et de corruption qui gangrènent la société et auxquels le droit est justement sensé pallier.

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Afin de ne pas tomber dans une sorte d’ « effet Turner », nous avons parlé du fait que pour nous, qui sommes scout.es, camper dans la nature évoque des bons souvenirs, et l’on pourrait être tenté de regarder les conditions de vie sur la jungle d’un œil plus positif qu’il ne le faudrait ; or, il s’agit évidemment d’un leurre qui peut conduire à penser beaucoup de bêtises. Bien sûr, il y a la question de la durée (un camp scout n’est agréable que parce qu’il a une fin et que cette fin est généralement accompagnée d’un bon repas et d’une douche chaude) ; il y a celle du climat, car il fait abominablement froid à Calais, et nous ne sommes que début octobre ; et en plus, il y a celle des personnes. Ces gens qui vivent dans le camp sont issus, en majorité, des classes sociales supérieures de leur pays ; ils n’ont pas grandi dans un bidonville, ils n’ont pas du tout été habitués à vivre dans la frugalité et n’ont peut-être aucun goût pour le camping. Bref, il est inutile de commencer à chercher à plaquer nos propres sentiments sur les leurs, au risque de pécher par amalgame.

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Et puis notre séjour sur place a été bien trop court pour comprendre en profondeur les logiques complexes qui animent cet espace. La partie superficielle est sans doute moins dure et choquante que nous ne l’avions cru ; bien sûr, tout le monde est souriant avec nous, mais quand les réfugiés nous rapportent les discussions qu’ils ont entre eux, ce qui ressort, c’est toujours : l’épuisement et la lassitude, de la lenteur des procédures administratives, après avoir subi tant de souffrances répétées ; l’ennui, un ennui profond et dévorant, des longues journées inactives qui s’écoulent, monotones ; la colère pour certains, de voir que jusqu’au bout, les Etats sont indifférents à leur misère, les laissent dans cette situation révoltante ;  le froid, les nuits à rester réveillé à cause de l’automne glacé ; et surtout, avant tout, la peur, de ce qui les attend, de ce qui va leurs arriver, qui croît sans cesse depuis l’annonce du démantèlement : la peur d’être envoyés là où ils n’ont pas envie, de devoir renoncer à leur rêve d’aller en Angleterre pour ceux que ça concerne, bien pire, la peur d’être déporté (surtout depuis l’annonce de l’accord passé entre l’UE et l’Afghanistan de renvoyer 80 000 réfugiés afghans dans leur pays), ou encore, de tenter de passer la frontière, et d’y laisser sa vie, comme cela est arrivé encore une fois à l’un d’entre eux, pas plus tard qu’hier. Notons aussi que les visages, quoique bienveillants et doux, que nous rencontrons, sont marqués par la souffrance : nous cachons notre surprise quand certains nous montrent des photos d’eux-mêmes datant d’il y a moins d’un an, avant cette épouvantable traversée vers la France, où ils paraissent dix ans plus jeunes. La gentillesse de ces personnes ne peut cacher le fait que les épreuves ont marqué cruellement leur visage.

La pauvreté est visible sur le camp, oui ; mais l’horreur, elle, est dissimulée, et il faut avoir passé du temps parmi les réfugiés pour bien la discerner. Mon amie qui travaille à Jungle Books témoigne justement du fait qu’elle aussi, quand elle est là-bas, elle s’y sent bien ; mais que ce qui est inquiétant, c’est la vitesse avec laquelle tout peut basculer d’un coup dans la violence ou la peur.

Une autre bénévole qui travaille au camp de Norenfonte, à plusieurs kilomètres de Calais, qui accueille majoritairement des Erythréens, me raconte aussi les choses horribles qui ont lieu sur le camp et qui sont invisibles pour ceux qui ne rentrent pas dans l’intimité des réfugiés : le trafic humain. « Les passeurs, il y en a à peu près cinq sur le camp. On voit à peu près qui c’est, même si on n’est jamais sûr, parce qu’ils sont super bien fringués. Ils vivent dans des tentes mais ils s’en foutent, parce qu’ils sont tellement riches que quand ils le voudront, ils pourront s’acheter une immense baraque dans le coin. Là, j’ai assisté à mes premiers départs en Angleterre, c’est émouvant : la fille apprend que c’est son tour, elle prépare ses affaires, son jean, son collant par-dessous. Tu dois attendre ton tour pour passer. Tu peux aussi tenter le passage tout seul, mais si le passeur apprends que tu l’as fait sans lui, ou que tu n’as pas voulu attendre ton tour, et que tu le recroises, tu es mort. J’ai assisté à un règlement de compte l’autre fois : un ami à moi est revenu, la lèvre en sang, des bleus partout. Je peux encaisser beaucoup de choses, mais la violence, ça non, je ne peux pas. On va faire une manif samedi avec les autres bénévoles, contre les passeurs, pour protester contre le trafic humain ; ça ne sert sans doute à rien, mais je ne peux pas rester là à bosser sur place sans dire qu’on n’est pas d’accord. Après, j’ai peur que ça retombe sur les réfugiés… On ne peut pas commencer à imaginer pour un millième ce à quoi ils s’exposent. »

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Comment choisir, donc, entre tant d’impressions, de réflexions, de sensations contradictoires ? On finit par devoir constamment se contenter d’un compromis, de ce perpétuel contre-balancement de l’émerveillement à l’horreur, de la paix à la colère, du désespoir à la foi, car l jungle nous met brutalement face à face avec ce que l’homme produit à la fois de plus laid et de plus beau.

Et tous ces sentiments sont profonds, violents, intenses, et leur paradoxe intrinsèque ne les rends que plus sincères. En fin de compte, cette interminable bascule émotionnelle finit par être à l’image du camp lui-même : instable, précaire, et extrême.

 

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Sarah

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