« Il n’y a pas de réfugié.e.s au Liban »

Beyrouth, Shatila, Tripoli et Tel-Abbas, mars 2017

LE PAYS AUX 2,4 MILLIONS DE « DEPLACE.E.S » SYRIEN.NE.S

Avec une population de 4,4 millions d’habitant.e.s, le Liban accueille 1,011 millions de réfugié.e.s syrien.ne.s enregistré.e.s (dont 75% sont des femmes et des enfants), 30 675 réfugié.e.s palestinien.ne.s en provenance de Syrie, 6000 irakien.e.s et près de 280000 palestinien.ne.s. Ces chiffres sont à revoir à la hausse, car beaucoup ne sont pas enregistré.e.s auprès de l’UNHCR.

Le gouvernement, quant à lieu, refuse d’accorder le droit d’asile, comme de leur reconnaître un statut de réfugiés (réservé aux palestinien.ne.s). Ironie du sort, le Liban est le pays à la plus forte concentration de réfugié.e.s par habitant.e au monde (une personne sur quatre)[1].

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Source : UNHCR

Les syrien.ne.s sont si nombreux.ses désormais dans la capitale que, bien que toujours considéré.e.s comme étranger.e.s par les locaux, ils.elles font désormais partie intégrante de la population et du paysage de la ville : ce sont, notre vendeur de galettes préféré en bas de la rue, des épiciers croisés un soir par hasard dans Achrafiê qui nous offrent un café à la cardamome, notre voisin de banc dans une messe maronite où nous nous sommes introduites par curiosité, qui partage avec moi son pain de communion, notre ami Mustafa qui y avait ouvert un magasin de fleurs, des membres de l’association Helem qui lutte pour la protection des personnes LGBT au Moyen-Orient, dont certain.e.s ont fui les persécutions qui s’exercent dans leur pays d’origine contre les personnes LGBT… Ces personnes, croisées par hasard, finissent par nous glisser un discret  » Ana suri « , nous informant de leur condition d’exil. Comme d’autres, elles ont pu réussir à s’installer, se forger une petite situation dans le pays d’accueil de fait qu’est le Liban.

Sans aucune aide, il est difficile de s’en sortir dans cette jungle urbaine qu’est Beyrouth, où un capitalisme sauvage impose des loyers exorbitants et un coût de la vie très élevé, et où s’exerce une grande discrimination contre les étrange.re.s. Notre ami Ali a enchaîné les petits boulots, comme barman, vendeur à Pizza Hut, livreur de pain, mais la précarité du travail informel le frappe régulièrement, le contraignant à changer d’habitation, à accepter des conditions de vie sordides ou instables… Atteint d’un diabète qui paralyse ses articulations, il est dans l’incapacité de continuer son travail de livreur, tout en sachant que les soins de santé dont il a besoin, payants et très chers, sont hors d’atteinte pour lui.

Mais parce que les allers-retours entre la Syrie et le Liban ont toujours eu lieu, nous avons rencontré des syrien.ne.nes parfaitement intégré.e.s, pour lesquel.le.s, à condition qu’ils.elles aient les ressources financières pour renouveler le permis de séjour, il est possible de vivre au Liban de manière plus aisée que de nombreux.ses libanais.e.s (ce qui n’est pratiquement jamais le cas en Europe, où même des riches syrien.nes arrivent dans une grande misère).

Parmi ceux-ci, Petros, le petit ami arménien de notre colocataire Marylin, a grandi dans le quartier chrétien d’Alep. Il a déménagé au Liban il y a des années, où il travaille aujourd’hui comme réalisateur pour la télévision. Mouna, ancienne dentiste d’Alep-Ouest, francophone et francophile, a émigré avec sa famille pendant la guerre, mais elle vit en centre-ville de Beyrouth et elle a trouvé un poste comme professeure de français dans une école associative, tandis que ses enfants étudient à l’Université de Beyrouth ; son mari continue de faire des allers-retours à Alep pour vérifier que leur maison là-bas tient toujours debout. Biro, 18 ans, a obtenu un visa d’étudiant : même si sa vie à Beyrouth est extrêmement coûteuse pour sa famille, il découvre avec délices la vie étudiante dans une ville aux mœurs plus relâchés que Damas dont il est originaire, mais il peut légalement retourner chez lui pendant les vacances, tandis que sa famille peut aussi lui rendre visite pour le week-end.

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Sortie entre ami.e.s à Mar Michael, SB

Cependant, malgré la porosité de cette frontière partiellement ouverte, la majorité des réfugié.e.s n’a pas cette chance d’un accès à une vie  » normale « , semblable à celle qu’ils.elles menaient avant. Pour une grande partie d’entre eux.elles, l’exil a pris la forme d’un cul-de-sac, ou bien dans la campagne de l’arrière-pays, dans la tristement célèbre vallée de la Bekaa, ou vers les quartiers les plus exclus de la Beyrouth, où une vie informelle s’est développée en marge de la capitale. Les conditions de vie terribles auxquelles sont confrontées nombre de familles faisaient d’ailleurs dire à nos amis syrien.nes rencontrés en Turquie, qu’ « au Liban, la situation n’a rien à voir. Ici, c’est le luxe comparé à là-bas. »

 En effet, que ce soit en termes de proportion, ou de gestion des migrations, au Liban toutes les catégories avec lesquelles nous avons l’habitude d’envisager le traitement des réfugié.e.s s’envolent. Car ce pays n’a pas signé la convention de Genève de 1991 ; ainsi, selon la loi, ces personnes sont ici illégalement, soit parce qu’elles sont arrivées en traversant illégalement la frontière, soit parce qu’elles n’ont pas renouvelé leur visa. Le Liban se considère comme un pays de transit, et laisse à l’UNHCR le soin d’enregistrer les gens afin qu’il les redirige vers d’autres pays.

En 1993, un accord entre le Liban et la Syrie instaure la liberté de mouvement des biens et des hommes entre les deux pays. Les syrien.nes peuvent résider au Liban pendant 6 mois gratuitement, et leur coupon peut être renouvelé pour 200 dollars par personne/an. Toutes les personnes présentes sur le territoire sans ce coupon sont sujettes à des arrestations, persécutions, déportations. Des cas nombreux de refus arbitraire de renouvellement du visa, même quand l’argent était versé et tous les papiers en règle, ont été signalés.

Au début des déplacements syrien.nes, le Liban recevait les louanges des associations des droits de l’Homme pour ses frontières ouvertes et sa politique de non-encampement. En fait, il s’agissait bien plus d’un état de fait lié aux problèmes de gouvernance du Liban que d’une politique. Le terme de « déplacés » plutôt que de « réfugié.e.s » pour parler des syrien.nes est alors adopté (réfugié.e.s se référant aux palestinien.ne.s). L’absence de gestion de la question au niveau national laisse les mains libres aux municipalités, dont certaines pratiquent la répression des réfugié.e.s sur leur territoire : notamment, dans quarante-cinq communes, des couvre-feux ont été imposés aux syrien.ne.ne.s pour restreindre leur liberté de mouvement.

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Partout dans Beyrouth, les checkpoints menacent la liberté de circulation des sans-papiers, crédits : SB

A partir de 2013-2014, des restrictions apparaissent : l’admission au Liban n’est possible que pour ceux.celles qui prouvent qu’ils.elles restent pour : le tourisme, le shopping, le business, les études, le transit vers un autre pays, un traitement médical. On peut également être sponsorisé par un.e libanais.e qui doit se porter garant.e. Evidemment, ce système des sponsors se transforme en marché noir, et « s’offrir un sponsor » coûte entre 500 et 1000 dollars.

La nouvelle politique implique aussi que le Liban coopère avec l’UNHCR, qui procède à l’enregistrement, et la détermination du statut de réfugié, ainsi qu’à la relocalisation (resettlement) pour les réfugié.e.s non-palestinien.ne.s, c’est-à-dire la demande d’asile dans un pays autre que le Liban. En théorie, les réfugié.e.s enregistré.e.s par l’UNHCR devraient être localisé.e.s dans les six à neuf mois qui suivent leur enregistrement.  Mais dans les fait, les autorités libanaises ne reconnaissent pas le « statut de réfugié » de l’UNHCR, et continuent de détenir et déporter des centaines de réfugié.e.s/demandeur.euse.s d’asile. Quant à l’UNHCR, il ne respecte pas la date de la relocalisation,  parce que tout dépend des décisions des Etats d’accueil.

 

Pour celles et ceux qui veulent renouveler leur permis de séjour, il faut fournir 200 dollars, un justificatif de domicile, l’attesation du mokhtar (chef de quartier, de même un marché noir se met en place, et cette attestation devient payante), une carte d’identité, le coupon d’entrée et une carte de retour. Evidemment, l’immense majorité des syrien.nes sont dans l’incapacité de fournir tous ces documents.

Ainsi, 30% des familles n’ont aucun permis de résidence. La majorité d’entre elles disent que la principale difficulté est la liberté de mouvement : en effet, les syrien.ne.ne.s illégaux.ales sont constamment suceptibles d’être arrêtés, car de nombreux checkpoints jalonnent les axes principaux. Les hommes, qui sont bien plus souvent arrêtés que les femmes, diminuent leurs déplacements, tandis que, pour compenser, ceux de leurs femmes augmentent (envoyées par leurs maris demander de l’aide). Evidemment, cela restreint considérablement les possibilités de trouver un emploi, et un tiers des hommes en âge de travailler sont au chômage. Cela réduit aussi la possibilité d’inscrire les enfants à l’école : presque la moitié des enfants de l’âge du primaire ne vont pas à l’école (les enfants syrien.ne.ne.s peuvent aller à l’école au Liban depuis l’an dernier seulement), et dans la vallée de la Bekaa, 70% ne sont pas scolarisé.e.s (soit parce que l’école a refusé de les prendre, soit parce qu’il n’y a pas d’école à proximité, pas de place dans l’école, ou parce qu’ils.elles.elles sont victimes de violence dans les écoles libanaises.). Selon les rapports de l’UNHCR, 71% des foyers vivent sous la ligne de pauvreté, et doivent s’endetter pour acheter à manger. 93% sont en situation d’insécurité alimentaire (et cela s’est aggravé en 2016)[2].

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Shatila, mars 2017, crédits : SB

SHATILA, « FOYER D’ACCUEIL » DES SYRIEN.NE.S A BEYROUTH

 

Quand, s’éloignant du centre, l’on quitte l’axe principal de l’aéroport pour virer sur la droite au niveau d’un marché de fruit et légumes, on pénètre alors dans un tout autre univers que celui du fancy «  downtown « . C’est là en effet, que se trouvent les camps de Sabra et Shatila, déjà « antiques » camps de réfugié.e.s palestinien.ne.s installés là depuis plus de cinquante ans (au niveau de la temporalité généralement très courte et de la géographie très éphémère des camps de réfugié.e.s, une telle implantation dans l’espace et le temps est exceptionnelle !). Ces lieux doivent leur célébrité aux tristes « massacres de Sabra et Shatila » lors de la guerre civile, quand les phalangistes ont assassiné les civils palestinien.ne.s en masse.

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Crédits : SB

Shatila nous évoque étrangement Calais, ou du moins ce que la jungle serait devenue si on l’avait laissée grandir et s’installer. L’anthropologue Michel Agier considère que ces lieux sont l’horizon  de tous les camps de réfugié.e.s. Il paraît presque étrange, d’ailleurs, d’appeler « camp » un endroit comme Shatila : même si aux extrémités, les checkpoints limitent l’accès, rien ne différencie ostensiblement Shatila d’un autre quartier de la ville. Des gens vont et viennent dans la rue, des commerces – des petites boulangeries, des petits kebabs ou vendeurs de manoushê, réparateurs mécaniciens, vendeurs de cartes sims, vendeurs de shisha –, des brouettes qui vendent des fruits et légumes comme stands itinérants, des enfants avec leur sac de classe sur le dos, des motos pétaradantes, des charettes qui vendent des étalages entiers de délicieuses pâtisseries arabes, mais aussi des taxis, s’y promènent à grand buits de cris, de « Habibis » et de klaxons. La concentration de plus de 20 000 habitant.e.s dans deux kilomètres carrés fait de Shatila un véritable condensé humain, condensé de vie, comme une cocotte minute bouillante mais aussi concentrée en énergie.

 

Les maisons sont construites en ciment les unes sur et contre les autres, les étages ayant été rajoutés progressivement, comme un jeu de constructions bricolé aet forment ainsi, parfois front contre front, ou coude à coude, des terrasses, des passerelles, des escaliers périlleux à la trajectoire rocambolesque passant d’un toit ou d’une porte suspendue à l’autre, un labyrinthe à la fois pédestre et aérien. On peut également trouver dans le quartier des installations de l’UNRWA (organe de l’ONU pour les réfugié.e.s palestinien.ne.s), des containers au bleu onusien accrochés dans la rue, à même un grand château d’eau. L’approvisionnement en électricité se fait à partir d’une tour qui se trouve au milieu de notre « quartier », d’où partent des milliers de fils.elles qui jaillissent comme des lianes dans tous les sens, formant ainsi une toile d’araignée qui semble posée délicatement sur le quartier, reliant tous les bâtiments entre eux.

Malgré ces ingénieuses installations, l’approvisionnement reste compliqué. L’eau courante n’est disponible que deux heures par jour, nous explique Aihan avec qui nous visitons les maisons, et l’électricité est limitée aussi, car ils.elles la partagent avec tout l’immeuble. Si le ramassage des ordures est assuré (par l’UNRWA, pas par la municipalité, qui ne fait absolument rien à Shatila !), l’eau coule par terre sans cesse, nous mouillant jusqu’aux chevilles même par beau temps, faute d’évacuation.

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Crédits : SB

Le premier jour de notre deuxième semaine à Basmeh and Zeitooneh, nous visitons les maisons avec l’équipe de rénovation. Une toute petite pièce abrite une famille, le sol insalubre ne permet pas d’y installer un quelconque tapis et d’appliquer la « no shoes policy » qui caractérisait la plupart des foyers arabes où nous sommes entrées. Pas de poêle, pas de chauffage, juste des matelas entassés contre le mur que l’on sort le soir venu – cependant, dans un coin, demeure la petite télévision du XXè siècle que nous avions l’habitude de voir, comme meuble presque unique. Certes ces maisons  ne sont pas comparables aux tentes ou aux jungles qu’on peut voir dans la plupart des camps de réfugié.e.s. Mais les palestinien.ne.s de Shatila sont réfugié.e.s depuis 1948, et qu’un retour au pays impliquerait le retrait d’Israël des terres colonisées, c’est-à-dire une cause quasiment sans espoir. C’est ainsi, selon Michel Agier, que ces quartiers prennent la forme la plus parfaite de l’ « urgence sans fin » qui caractérise toujours, à des degrés plus ou moins avancés, les camps de réfugié.e.s : celle-ci est vraiment infinie, car le retour est de plus en plus envisagé comme un mythe, un élément fondamental de la culture et de l’identité palestinienne, plus qu’un projet politique. On arrive aujourd’hui à la troisième génération de palestinien.ne.s qui sont né.e.s dans ces camps et n’ont jamais vu la Palestine. Les premières générations sont arrivées en 1948 et le bâti a commencé en 1952 ; les premiers étages des maisons que nous avons sous les yeux sont donc déjà anciens et ancrés dans la morphologie de la ville comme un quartier à part entière, qui a déjà une histoire ! Deux guerres, en 1969 avec l’armée libanaise, et en 1975 avec les milices chrétiennes, laqeulle a abouti aux tristement célèbres massacres de Sabra et Shatila, ont marqué ces lieux et laissé des traces durables sur la perception du quartier à l’échelle internationale, nationale, et aussi sur ses habitant.e.s eux-mêmes.

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L’équipe électrique de Basmeh and Zeitooneh au travail, crédits : SC

L’arrivée des réfugié.e.s syrien.nes a bouleversé le quartier de l’intérieur : sa population s’est vue augmenter subitement, pratiquement doubler, les rues étouffer, les loyers augmenter sous le poids de la pression foncière, dans un espace déjà extrêmement dense en hommes et en activités. Elle a bouleversé le paysage social du quartier, instaurant de la compétition avec les « palestinien.ne.s-libanais » (qui sont différents des « palestinien.ne.s-syrien.nes », c’est-à-dire des palestinien.ne.s qui étaient déjà réfugié.e.s en Syrie depuis 1948 et qui ont dû fuir à nouveau la guerre actuelle) pour les emplois les moins chers. Dans le même temps, elle a pu constituer une opportunité pour certain.e.s, puisque les palestinien.ne.s de première génération sont les propriétaires des maisons qu’ils.elles louent aujourd’hui aux syrien.nes pour des sommes exorbitantes (le loyer de plupart des maisons s’élève à plus de 200 dollars américains).

Dans le même temps, le travail conjoint des individus et des ONG, et de l’UNRWA[3] qui est la plus présente, est porteur d’un peu espoir. Tous ces fils.elles qui pendent de tous les côtés, ces bidons amassés sur les toits, montrent que ces installations sont artisanales, improvisées, bricolées, mais elles fonctionnent bel et bien, manifestant l’ingénuosité humaine.

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Crédits : SB

Par ailleurs, il n’y a pas d’école publique à Shatila : en termes d’éducation, ce sont donc les initiatives associatives qui s’occupent de tout. L’UNRWA tient une école, mais elle est dédiée aux enfants palestinien.ne.s. S’implantant dans le quartier au moment de l’arrivée des syrien.nes, l’association Basmeh and Zeitooneh en a ouvert une deuxième, en 2013. Sophie et moi avons passé de nombreuses journées dans l’école, où sept cent enfants sont scolarisés et où travaillent plus de trente professeurs, dont la moitié habitent le quartier ! L’argent versé à Basmeh et Zeitooneh par des fondations permet aux élèves d’y suivre une scolarité qui est relativement normale : ils.elles ont des livres, des cartables. Nous aimions tellement cet endroit, Yerevan la jeune directrice, toujours détendue et disponible, les enfants qui courent partout, l’ambiance dans l’étroite et vétuste salle des profs, qu’il était simplement agréable d’avoir une raison de venir tous les jours. Le bruit constant des enfants qui crient et courent dans ce tout petit espace a quelque chose d’épuisant et d’adorable. Nous avons rencontré et assisté aux cours de plusieurs jeunes professeures d’anglais, Sarah, Lama, Leila, toutes pleines de passion et d’énergie, dont les cours sont vivants, dynamiques, et d’une grande qualité. Le problème demeure bien sûr que, ces deux écoles constituant l’unique offre scolaire dans le quartier, mille deux cent enfants sont actuellement sur la liste d’attente pour rejoindre l’école…

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Deux élèves vont à l’école, Crédits : SB

LES CAMPS POUSSENT DANS LES JARDINS

 

Changement de décor. Tout au Nord du Gouvernorat du Nord, le district de l’Akkar est l’un des plus pauvres du Liban (63% de sa population vit aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté), aujourd’hui il accueille 108 910 réfugiés syriens (ce qui élève la part de réfugiés syriens au sein de la population de l’Akkar a plus d’un tiers) regroupés en 26 747 foyers[4].

Selon l’UNHCR 195 villages de l’Akkar accueillent aujourd’hui des réfugié.e.s syrien.ne.s (sur les 280 villages environ que compte le district). Avec l’arrivée des syrien.ne.s, les prix des biens, en particulier de la nourriture, ont augmenté, et les municipalités locales rencontrent de nombreux défis, comme l’accès à l’eau, à l’électricité, au logement et à l’éducation, la gestion des déchets…[5]

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Carte de localisation, crédits : SB, source : UNHCR

Nous nous y rendons serrées à l’arrière d’un van collectif, à la fin de notre séjour libanais. La continuité de l’autoroute unique qui traverse le Liban du Nord au Sud permet d’apprécier le lent dégradé de la ville vers la campagne : les grands immeubles résidentiels laissent place à des maisons dont le chantier semble être toujours en cours, aux parpaings gris sans peinture, aux grandes fenêtres aux vitres absentes ; entre elles percent des interstices de terre cultivée où poussent des oliviers, ou des salades et autres plantations basses, vert foncé. Chacun de ses interstices permet immanquablement d’entrevoir un camp, qui peut aller d’une à une trentaine de tentes. Tous les vingt mètres, un nouveau apparaît. Des adultes sont encore en train de travailler les champs malgré l’heure tardive, et des enfants pieds nus jouent dans les lieux de passages, entrée du camp, trottoir inexistant ou chaussée principale, devant les magasins ouverts sur la route.

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Route de Tripoli à Halba, crédits : SB

La semaine précédente, nous avions visité Tripoli en la cordiale compagnie de Mouhammad, un couchsurfeur de notre âge, également « coordinateur » pour le NRC (une ONG internationale) dans toute la région Nord du Liban. Comme les campements sont informels (et non pas gérés par l’Etat, comme en Grèce), les ONG se contentent de faire des observations, de dispenser des formations. Ces « camps » de trente à quatre-vingt personnes se situent en périphérie des villes mais surtout dans les zones rurales, et s’y se regroupent des travailleur.euse.s qui n’ont pas les moyens de se loger en appartement. Ils.elles peuvent louer une tente pour soixante dollars par mois sur un terrain qui appartient à un.e libanais.e, parfois dans l’espoir de travailler à proximité dans un champ. Les habitant.e.s y sont théoriquement libres de circuler, de travailler – sauf que, bien évidemment, la plupart d’entre eux.elles se trouvent sur le territoire illégalement, ce qui leur interdit officiellement de travailler et, s’ils.elles se font attraper à un check-point ou lors des raids militaires, ils.elles sont arrêté.e.s et emprisonné.e.s pendant trois jours, avec obligation de quitter le territoire. Cependant, comme le Liban, pour respecter les droits universels de l’homme, a interdiction de procéder au refoulement de ces migrants illégaux vers la Syrie, une fois qu’ils.elles ont été relâchés, les habitant.e.s restent là où ils.elles étaient. Mais ce dispositif répressif, ajouté aux raids que les militaires font parfois dans les camps à la recherche d’armes et qui peuvent aboutir à l’arrestation de tous les hommes, implique évidemment une pression constante sur des populations déjà très vulnérables.

 

La raison de notre venue dans l’Akkar est notre rencontre avec Operazione Colomba, un groupe d’italien.ne.s dont la mission originale consiste à vivre dans un des camps de réfugié.e.s. Operazione Colomba est née lorsqu’un groupe de volontaires italiens, pendant la guerre d’ex-Yougoslavie, a voulu rejoindre un projet de village où des serbes et des croates voulaient continuer de vivre ensemble dans la paix. Depuis, ils.elles forment un corps civil de paix  : il s’agit de l’idée selon laquelle, dans certaines zones de conflit, la présence d’un tiers extérieur peut aider à apaiser les tensions. Leur mission au Liban a commencé en 2013, quand les habitant.e.s de ce camp-ci leur ont demandé de rester, suite à des menaces reçues de la part des locaux qui voulaient les expulser.

Le camp où ils.elles vivent est tout petit, constitué de quinze familles, collé à un autre camp de quatre cent personnes, beaucoup plus gros. Beaucoup d’habitant.e.s viennent de Homs, la grande ville de Syrie la plus proche, et aussi d’Alep, d’Idlib. Il est impossible pour eux.elles de trouver du travail à la campagne. Seuls cinq hommes dans le camp travaillent ; et encore, c’est du travail à la journée dans un champ, chez un libanais du village, pour grappiller une miette.

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Crédits : SB

Le quotidien des volontaires consiste à partager la vie du camp, à servir également de médiateur.trices avec les grosses ONG (ils.elles vont aux meetings, sont sollicité.e.s pour faire « remonter » les besoins venus d’en bas…). Il s’agit aussi d’accompagner les habitant.e.s dans leurs trajets et surtout à l’hôpital, car aux checkpoints, la présence d’européen.ne.s aux côtés des syrien.ne.s protège ces derniers des arrestations. Souvent les gens qui sont arrêtés sortent au bout de quelques jours. Cependant, des cas de détention arbitraire se produisent : un homme du camp est en prison depuis un mois, on ne sait pas pourquoi il a été gardé ni ce qui va lui arriver. Une bonne partie des prisons en question sont des endroits non enregistrés tenus par différents groupes, sortes de mafias politiques. Giulia nous raconte la scène traumatisante qu’elle a vécue quand ils.elles sont allé.e.s visiter en prison cet homme : tout le monde entassé dans une même cellule, pas à manger, de la violence de la part des militaires, qui menacent de mort les détenus ou leur famille…

 

Le village de Tel-Abbas s’étend le long d’une route unique qui, dix kilomètres plus loin, mène à la frontière syrienne. Ale me montre les maisons sur le bord de la route, toutes grandes et à moitié bâties, arborant les mêmes parpaings bruts, en m’expliquant qu’une partie d’entre elles sont construites par des familles libanaises qui ont dû suspendre les travaux faute d’argent, et qui louent ainsi ces locaux inhabitables à des syrien.nes ; les autres, celles qui sont habitables, sont souvent habitées par les propriétaires libanais à l’étage, et au rez-de-chaussée, là où une porte de garage donne sur la rue, vit derrière chacune de ces portes une famille syrien.nene. Derrière les maisons, les champs s’étendent à perte de vue, soit de végétation basse et luxuriante où ondulent de nombreuses serres blanches, soit des champs d’oliviers. Selon Ale, dans cette partie du village, la partie musulmane, les sentiments envers les syrien.nes sont divers : certain.e.s les détestent, certain.e.s sont indifférent.e.s, et une bonne partie utilise leur présence comme une manne d’argent et les exploitent, que ce soit en leur louant une parcelle de terrain ou un garage à prix d’or, où en les employant aux champs à la journée pour trois dollars.

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La Syrie vue depuis Tel-Abbas, crédits : SB

Quand nous arrivons au camp, caché derrière le chantier d’une maison en béton et de hauts épis verts, nous sommes surprises par l’état des tentes, aujourd’hui bien aménagées. La toile cache une structure en bois, renforcée à l’intérieur des habitations par un matériau isolant. La tente de nos amis italiens, dans laquelle nous sommes accueillies, est très confortable : l’amas de chaussures devant la porte, ainsi que les matelas comme banquette le long des trois murs face à la porte imitent les habitations syrien.nenes, ainsi que le poêle qui trône au milieu. Cette tente est également dotée d’une petite cuisine.

Une vingtaine d’enfants ont les mains remplies de pop-corn, qu’ils.elles distribuent gentiment aux adultes et aux nouvelles venues que nous sommes en circulant dehors dans leurs allers-retours incontrôlables, et les yeux braqués sur l’animé japonais Olive et Tom, doublé en arabe. Juste devant l’école, des adultes assis sur les chaises et les bancs construits à la main dans du bois discutent, et saluent chaleureusement notre arrivée de « Marhaba ! » et de « Ahlan wa Sahla ! ». L’ambiance me projette immédiatement dans mes souvenirs de Kelebija, que ce soient ces chaises dehors à la nuit tombée, les conversations noctures des adultes rassemblés en cercle, les enfants qui circulent de tente en tente dans la nuit, les flippers que nous devons mettre pour rentrer et sortir de la tente…

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Crédits : SB

Nous faisons rapidement la connaissance des quatre volontaires : Maria Chiara est étudiante en anthropologie, elle essaye de porter un regard critique sur l’humanitaire, en vivant cette expérience avec Operazione Colomba. Marta était ici au tout début du projet, quand les tentes venaient d’être montées, puis elle est partie pendant un an en Italie accompagner une famille qui venait s’installer dans la région de Trente. Giulia, âgée d’à peine vingt ans, a déjà passé six mois en Palestine l’année dernière avec Operazione Colomba, et elle a enchaîné avec cette mission au Liban.

En général, il y a quatre à sept volontaires, dont au moins l’un d’entre eux est là en long terme.  Alessandro vit ici depuis plus d’un an ; avant cela, il était en Palestine avec Operazione Colomba, pendant deux ans, et encore avant cela, il faisait des projets solidaires en Irak. A vingt-huit ans à peine, il mène une vie très marginale : initialement étudiant en relations internationales à Turin, il a pris le parti de se consacrer entièrement au terrain et à la vie auprès des gens en situation de guerre.

Nos quatre hôte font preuve d’une gentillesse et d’une simplicité qui me frappe très vite. Sans doute la vie dans le camp joue-t-elle un rôle important à cet égard, mais rien en eux n’est apprêté, surfait ; ils.elles partagent avec nous leur vie telle qu’elle est tous les jours, leurs peurs et leurs difficultés, en toute honnêteté, avec amitié. Les réflexions dont ils.elles nous font part sont à la fois toujours très complexes, très nuancées, pleines de contradictions, mais jamais affirmées, toujours prononcées sur le mode du doute (doute d’eux-même, doute de ce qu’ils.elles font), avec une humilité propre au contact prolongé du terrain et à la difficulté des vraies situations.

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Giulia et Alessandro, tente d’Operazione Colomba, crédits : SB

La vie quotidienne au sein du camp, et l’importance de maintenir des relations très horizontales, présente nécessairement le risque d’exposer les volontaires à la déprime. C’est comme si, en essayant de soulager la misère de l’autre, leurs corps ne pouvaient pas s’empêcher d’absorber un peu de cette misère, qui finit par les ronger aussi. « C’est dur, c’est très dur. Il faut voir autre chose, sinon tu deviens obsédé. », murmure Giulia. « Mes parents n’ont pas peur pour moi à cause de la guerre, ils.elles ont peur pour l’impact psychologique. »

Ale, qui est là depuis plus longtemps, semble arriver à prendre plus de distance, et continue de croire en ce qu’ils.elles font.  « C’est impossible de ne pas se laisser affecter. Il faut faire beaucoup de travail sur soi pour s’empêcher de tout voir avec des yeux noirs. Si tu perds le sens de ce que tu fais, tu deviens fou. Mais le problème, si tu n’es pas bien à l’intérieur, c’est que cela se reflète sur ton travail, et tu ne peux pas être une présence positive. »

« A quelles choses très difficiles tu penses précisément ? », je lui demande « Des gens meurent, ici », me répond imédiatement Alex. Il y a quelques semaines un petit garçon de cinq ans est mort après que l’hôpital ait refusé de le soigner parce que l’UNHCR ne voulait pas payer pour lui. Il y a un peu plus longtemps, parce que le camp n’est absolument pas sécurisé, une petite fille s’est noyée dans le bidon qui sert à affréter le camp en eau.

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Crédits : SB

Le matin, nous sommes réveillées vers huit heures, par la chaleur de la lumière naturelle, le gazouillis des oiseaux et le chant des coqs et poules qui se promènent entre les tentes. Les volontaires partagent le petit déjeuner, des fruits, du pain et du zaatar. Ils.elles lisent ensuite un texte ensemble et se recueillent ou méditent pendant vingt minutes ( « Si on ne se nourrit pas spirituellement on ne trouve pas de raison de se lever le matin. », dit Ale.). Leurs journées sont occupées par des tâches précises qui varient, appeler telle ONG, aider untel à faire ses papiers, accompagner untel à Tripoli ou Beyrouth, et entre ces occupations, ils.elles s’assoient sur les chaises au milieu du camp et discutent avec les adultes, jouent avec les enfants, vont visiter des familles.

Le dimanche matin est généralement consacré à la messe. Croyant.e.s à titre personnel ou pas, les volontaires d’Operazione Colomba vont y rencontrer la population chrétienne du village, afin de créer des liens, ce qui est d’autant plus important que les chrétiens vivent dans une autre partie du village et ce sont eux qui ont le plus peur des syrien.nes, et qui rejettent leur arrivée.  Ale vient serrer des mains, prendre contact. Créer du lien entre les habitant.e.s locaux et les habitant.e.s du camp est un travail long, très long. Les gens du village ont tous un point de vue sur la question, nourri de leurs sentiments et de leur histoire personnel. Mais selon Ale : « Ils.elles ne voient que leur point de vue. C’est ça la source des problèmes. Beaucoup de problèmes naissent quand tu perds ta capacité à écouter la souffrance des autres. Si tu n’écoutes que ta souffrance à toi, tu deviens aveugle. ».

Durant nos quatre jours, nous allons à Halba partager un repas syrien.ne extraordinaire auprès d’une famille qu’ils.elles accompagnent : la grand-mère ridée raconte des histoires de la guerre, des bombes qui pleuvaient sur Alep, puis nous dégustons le repas pendant des heures, dans la bonne humeur, avec la famille. Une autre rencontre que nous faisons inopinément toutes les deux est celle d’une famille de syrien.nes qui travaillent la terre dans le jardin de la maison juste en face du camp. Ils.elles nous proposent de bêcher avec eux, puis nous emmènent voir deux vieux hommes en djellabah et coiffe traditionnel (le tissu quadrillé avec l’anneau sur la  tête) qui sont assis dans la cour, sur des chaises de jardin, fumant le narguilé. Les syrien.nes nous apportent alors du café et je finis par comprendre, gênée, que les vieux sont les libanais, propriétaires de la maison, qui emploient cette famille syrien.nene pour travailler leur terre – ou plutôt les exploitent. Les deux vieux libanais sont très gentils et nous buvons un café ensemble, dans cette situation étrange et gênante, mais tout à fait quotidienne.

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Crédits : SB

Un autre jour, quand j’essayais de grimper sur les escaliers extérieurs de la maison en construction du propriétaire du camp (qu’il loue également à des syrien.nes comme des parcelles de son jardin), je me fais interpeller par trois habitant.e.s, un homme et deux femmes, qui se trouvent sur la terrasse, et m’invitent à les rejoindre. Les deux femmes portent le niqab, celui qui cache même leurs yeux, et gloussent ensemble :  L’homme joue avec son petit garçon de trois ans, craignant toutes les minutes de le voir basculer de la terrasse sans protection et s’écraser sur le sol ; une vieille dame à la masse généreuse, vêtue de noir, pieds nus, déroule du fil sur ses cuisses, trônant sur un siège de fortune fait de parpaings empilés. Les volontaires nous expliquent que cette famille est arrivée ici il y a un mois, mais qu’ils.elles n’ont jamais eu encore l’occasion d’aller les visiter encore. Tout le monde semble heureux de cette rencontre. La grand-mère nous parle de ses treize enfants, de leur vie à Homs, toutes ces familles nombreuses qu’ils.elles connaissent, certaines de quinze ou dix-huit enfants, voire plus quand le mari a deux femmes ; les jeunes femmes nous montrent des photos d’elles-mêmes, fardées de blanc pour leur mariage…

 

Ici, dans cette zone rurale, il n’y a pas d’avenir pour les familles : le Liban est un cul-de-sac entre la Syrie à feu et à sang, et la mer ; la seule chose que ce pays a à offrir, c’est de l’air à respirer, un coin de terre où planter sa tente, et attendre. A quelques kilomètres à peine de la frontières, les habitant.e.s du camp attendent la miraculeuse fin d’une boucherie qui ne cesse de se prolonger dans le temps, défiant toute rationalité ; et pourtant, comme suspendue par un fil, mais bien réelle, dans ce petit camp de l’Akkar, la vie continue. Nos hôtes nous servent gentiment du thé, puis une assiette d’oranges, puis du café, tandis que nous bavardons gaiement, et que le soleil décline à l’horizon.

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Sarah

 

 

 

[1]source : Commission Européenne

[2] Source : Dalia Aranki et Olivia Kalis, NRC (Conseil norvégien pour les réfugiés) au Liban (April 2014) The Consequences of Limited Legal Status for Syrian Refugees in Lebanon, Part 2

[3]Programme de l’Organisation des Nations unies créé le 8 décembre 1949 pour l’aide aux réfugié.e.s palestinien.ne.s dans la Bande de Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie.

[4]World Bank, « Lebanon, Economic and Social Impact Assessment of the Syrian Conflict. », World Bank,‎ 2013

[5]Source : Lebanese Communitites hosting syrian refugees, Akkar Governorate, Lebanon, Assesment Report, July 2014, UNHCR

 

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