Croatie, octobre 2016

Nous avons recueilli beaucoup de témoignages au cours de notre voyage ; discussions à la volée, longs récits, quelques mots en passant, autour d’une clope ou d’un thé, ou d’un sac de légumes… Ce sont ainsi des dizaines et des dizaines de personnes qui ont accepté de partager avec nous un peu de leur histoire, nous rendant ainsi concrète, incarnée, la terrible expérience de la migration et de l’exil. Face à ces récits tragiques, il est difficile de ne pas se laisser gagner par l’impuissance et le désespoir. Quand vient la colère (et elle est toujours présente), les questions qui surgissent sont les suivantes : Qui prend les décisions qui imposent aux réfugiés cette vie de misère, d’attente infinie, souvent dans le froid et la faim, aux frontières catégoriquement fermées de l’Union Européenne mais aussi au sein de ses Etats membres ? En vertu de quelle loi l’Union Européenne se permet-elle de refuser les droits humains les plus primaires à ces individus qu’elle dédaigne ?

 

Pour répondre à ces questions, il a été nécessaire de faire un peu de recherche. Ainsi, nous avons appris que, du point de vue des demandes d’asile, le règlement appliqué aujourd’hui au sein de l’Union Européenne est celui dit de « Dublin », entré en vigueur en 2003. Afin de lutter contre l ‘’asylum shopping’’ (fait de déposer plusieurs demandes d’asile dans plusieurs pays) et les ‘’demandeurs d’asile sur orbite’’ (qui ne sont pris en charge par aucun pays), les Etats européens ont décidé de ne plus laisser les demandeurs d’asile libres du choix de l’Etat dans lequel ils déposent leur demande.

Pour cela, l’Union Européenne a harmonisé le traitement des demandes d’asile (d’autres pays s’y sont ajoutés qui ne sont pas dans l’UE, dont la Suisse). Ainsi le règlement européen du 11 décembre 2000 prévoit-il l’enregistrement dans un fichier central des empreintes digitales de trois catégories d’étrangers : les demandeurs d’asile, les personnes ayant franchi irrégulièrement une frontière extérieure de l’UE et celles séjournant irrégulièrement sur le territoire de l’UE. Cet outil informatique facilite considérablement la preuve du passage et/ou du séjour des demandeurs d’asile dans un autre Etat membre de l’Union.

Afin de désigner un Etat responsable du traitement de la demande d’asile, une série de critères hiérarchisés à été mise en place, allant de l’existence de liens familiaux avec des réfugiés dans le pays, à des liens administratifs (autorisation d’entrée et de séjour) ou matériels (preuves et indices d’entrée et de passage) reliant le demandeur d’asile avec un Etat particulier. Le lien de fait (Etat dans lequel la demande d’asile est déposée) constitue en principe le dernier critère lorsque aucun des autres critères n’a pu se révéler efficace. En plus de ces catégories, le règlement prévoit une série de situations humanitaires à prendre en compte.

Du point de vue du droit, tout semble bien réglé, la priorité étant mise sur l’efficacité dans le traitement des demandes via l’outil numérique. Mais la question qui se pose maintenant est celle de la réalité de l’application de ces lois sur le terrain. En effet, il semblerait que les personnes qui prennent les décisions à l’échelle étatique et européenne n’aient aucune idée des conséquences humaines de ces textes qu’ils rédigent sur un écran d’ordinateur ; qu’ils n’aient jamais été face à quelqu’un qui s’est retrouvé expulsé du jour au lendemain du pays où il souhaitait demander l’asile, après avoir abandonné son pays d’origine, littéralement sué sang et eau, et s’être ruiné financièrement pour pouvoir y parvenir ; qu’ils n’aient jamais été voir eux-mêmes comment étaient traitées les personnes qu’ils renvoyaient ailleurs, qu’il n’aient jamais bu de thé et pris le temps de partager un moment avec une de ces personnes.

C’est un exemple concret, parmi tant d’autres, des conséquences humaines que nous évoquions à l’instant que nous avons souhaité partagé avec vous, afin d’élargir le nombre de personnes qui puissent se représenter ce que c’est, d’avoir migré en Europe au moment de la crise migratoire, d’avoir atteint le pays désiré et d’avoir commencé à s’y installer, puis de s’être fait déporter sans avertissement vers un autre Etat de manière injuste et aléatoire, et de se retrouver désormais bloqué dans ce pays tiers, comme enfermé loin de tout ce que l’on possède et chéri. Ceci est l’histoire de la famille Musa, dont nous avons fait la connaissance lors de notre passage à l’hôtel Porin, qui fait office de Centre d’accueil pour demandeurs d’asile, à Zagreb.

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Chroniques d’une déportation

Nous avons rencontré les trois aînés de cette famille de cinq enfants : Walat, 25 ans, Slava, 24 ans, et Hazna, 22 ans, qui partagent une chambre à l’hôtel Porin ; leur petit frère Redur, 18 ans, se trouve actuellement à Genève, et leur petite sœur de 13 ans dans un camp de réfugiés en Turquie, avec leurs parents. Les Musa sont une famille de kurdes syriens qui ont fuit la guerre en septembre 2015, après que Walat a déserté l’armée. Les parents ont envoyé les quatre aînés tenter le passage en Europe au moment du corridor migratoire. Le but était que les enfants rejoignent leur famille qui est déjà en Suisse depuis plusieurs années, à Genève : plusieurs oncles et tantes, qui ont aujourd’hui leur permis de séjour, ainsi que leurs enfants. Les enfants Musa ont ainsi traversé l’Europe en 7 jours : ils ont quitté la Syrie pour Istanbul, puis Istanbul pour Izmir ; ils ont pris le bateau jusqu’à Mytilene sur l’île de Lesbos, puis un grand ferry jusqu’à Athènes. Ils ont dû passer à pied la frontière de la Macédoine, puis ont rejoint Skopje en train, puis la Serbie. Il a fallu également passer à pied la frontière serbo-croate, où arrivés à Tovarnik, ils ont été conduits au centre d’enregistrement d’Opatovac. De là ils ont pu prendre un bus jusqu’à Zagreb ; arrêtés à la frontière slovène, ils ont marché pendant une heure et demie. Une fois en Slovénie un car a été affrêté pour les conduire en Autriche, où ils ont été de nouveau bloqués à la frontière. Ils ont pu prendre un taxi jusqu’à Vienne, et de là, prendre le train jusqu’à Zurich, où ils ont été arrêtés et mis en centre de rétention pendant six jours. Après un entretien, ils ont fini par être relâchés et transférés à Genève en train : Walat me raconte avec joie comment toute leur famill les attendait à la gare, tout un rassemblement se trouvait sur le quai et a applaudi à leur sortie du train, pour saluer la fin du périple et l’arrivée, enfin, en terre de paix : la Suisse. Ils sont arrivés le 09 septembre 2015 ; en tout, le voyage aura duré sept jours et coûté 6000 euros pour 4 personnes.

 

Une fois en Suisse, ils ont entamé des procédures de demande d’asile. Les deux filles et les deux garçons vivaient à Genève dans des CADA séparés, mais ils gardent des bons souvenirs de leurs conditions de vie en Suisse. Surtout, Walat a pu travailler pour subvenir aux besoins de ses frères et sœurs, et ils étaient entourés de leur famille sur place : ils pouvaient faire des sorties avec leurs oncles et tantes, aller aux spectacles de fin d’années de leurs cousins et cousines, et recréer ainsi une vie un peu plus paisible que celle qu’ils avaient quittée en recréant un cocon familial. Walat, Hazna et Slava, ont pris des cours de français pendant quatre mois qui leur permettent aujourd’hui de pouvoir communiquer correctement en français, et leur frère mineur, Redur, a pu aller à l’école où, selon ses frères et sœurs, « il est premier partout ».

Mais un an plus tard, le 31 mars 2016, le règlement Dublin a brutalement mis fin à cette vie en (re)construction à Genève.  Un avis leur est parvenu leur signifiant le rejet de la demande d’asile des trois aînés (tandis que celle du plus jeune frère, mineur au moment de l’entrée en Suisse, a été acceptée). Le 07 septembre 2016, ils ont été interceptés par la police qui les a embarqués sans leur dire où on comptait les emmener. Alors qu’ils n’ont pas opposé de résistance physique, Walat, Slava et Hazna ont été menottés et traités violemment (ils nous ont montré l’IRM du poignet tordu de Slava et les photos des marque rouges de coups sur les cuisses des filles). Six voitures de police les ont conduits à l’aéroport de Genève où ils sont restés plusieurs heures dans le centre de rétention de l’aéroport, sans savoir ce qui se passait ni où ils allaient. Walat a alors, conformément à ses droits, demandé la présence de son avocat (qu’il a fini par obtenir après plusieurs heures, juste avant de partir), d’un interprète (« Non », lui répond-on, « Tu parles assez bien français » ; alors que Walat ne maîtrise pas assez la langue pour se défendre habilement ni comprendre les procédures juridiques) et d’un médecin (qu’on lui refuse, en lui donnant à la place des médicaments). Pendant 24 heures, la fratrie Musa a été enfermée dans cet aéroport, sans qu’ils puissent dormir ni qu’on leur donne à manger.

Suite à cela, la police les a de nouveau emmenés en voiture, en leur expliquant seulement alors qu’on les conduisait à l’aéroport de Zurich d’où ils prendraient un avion pour Zagreb. Dans l’avion, raconte Walat, il y avait six ou sept réfugiés, pour une trentaine de policiers. Il demande à  ce qu’on desserre ses menottes, mais personne ne le fait. Walat interroge les policiers, leur demande pourquoi on les traite comme des terroristes, ce à quoi les policiers répondent qu’ils n’ont pas le choix,  « Ce sont les ordres ». Pendant tout ce temps, ils n’ont toujours pas reçu à manger.

Théoriquement, le règlement Dublin III prévoit que lorsque le pays dans lequel est déposée la demande d’asile ne peut ou ne veut pas accepter cette demande, un délai est mis en place avec un processus de renvoi dans un autre pays où ces critères sont également en vigueur. Le demandeur d’asile se voit notifier la décision de non prise en charge dès qu’elle est prise, ainsi que l’obligation d’être transféré vers l’Etat responsable, en précisant les motifs du refus de prise en charge de sa demande d’asile. Cette décision, en plus d’être motivée, doit indiquer les délais dans lesquels le transfert doit s’effectuer. On peut ainsi se demander pourquoi les Musa n’ont pas été avertis du moment de leur départ ni du lieu où on les conduisait, jusqu’à la dernière minute.

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Selon les termes de Dublin III, le transfert peut être ‘’volontaire’’ ou ‘’contraint’’ : s’il est ‘’volontaire’’, une date limite de transfert doit être fixée au demandeur d’asile ; s’il est ‘’contraint’’, deux modalités d’exécution coexistent : le « départ contrôlé » qui consiste en un accompagnement du demandeur d’asile par un agent de l’Etat jusqu’à l’embarquement, ou le le transfert « sous escorte », caractérisé par l’accompagnement du demandeur d’asile par  un agent de l’Etat jusqu’à la remise effective aux autorités. C’est ce dernier cas de figure qui a concerné les Musa, mais, de même, devant ce récit, des questions sans réponse surgissent : celle des violences policières, du refus de respecter leurs droits (présence d’un interprète et d’un médecin), sans parler de la taille disproportionnée de l’escorte policière. Nous sommes surprises d’apprendre que le budget toujours croissant accordé par les Etats européens à la sécurité publique et au renforcement des effectifs policiers n’est pas consacré à la lutte contre le terrorisme mais à la déportation des demandeurs d’asile vers des pays voisins (à moins qu’il n’y ait une confusion, dans les hautes sphères du gouvernement, entre terroristes et réfugiés ?)

Cette escorte interminable (trois jours au total) a conduit nos amis à l’hôtel Porin en banlieue de Zagreb, où nous les avons rencontrés. Cela fait un mois qu’ils attendent ici, et qu’ils ont entamé toutes les démarches possibles et imaginables, avec une avocate de Genève, pour pouvoir retourner en Suisse, auprès de leur famille et de leur petit frère. Mais malgré ce travail acharné, les procédures s’étalent sur des mois et la fratrie Musa est actuellement coincée en Croatie, un pays dont ils ne parlent pas la langue et où ils ne connaissent personne.

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Vivre à l’hôtel Porin

L’hôtel Porin, en périphérie sud de Zagreb, est le principal centre d’accueil pour réfugiés en Croatie. Il a une capacité maximum de 300 personnes, mais il en accueille actuellement 500. Sur place, de nombreuses associations sont représentées : la Croix-Rouge, UNICEF, Save the Children, qui assurent des petites activités ludiques, le CSM qui donne des cours de croate, et les institutions de l’UNHCR et de l’OIM. Matériellement, comme centre d’accueil pour réfugiés, l’hôtel paraît plutôt bien fonctionner, et les infrastructures sont correctes. Mon but n’est pas de décrire ou de critiquer le centre d’accueil tel qu’il est conçu, organisé, et pensé de l’extérieur ; c’est d’essayer de faire comprendre ce que ressentent les personnes qui vivent quotidiennement dans cet endroit.

 

Le principal problème qui se pose avant tout pour les habitants de l’hôtel est qu’ils ne reçoivent pas d’argent, étant ainsi obligés de vivre des dons de leur famille déjà installée en Europe (dans la situation de Walat, sa famille en suisse soutient déjà financièrement son frère, doit maintenant lui envoyer de l’argent à lui et ses sœurs, et aussi aider ses parents en Turquie !), et n’ont pas le droit de travailler en Croatie, sauf s’ils ont une autorisation spéciale par la Croix-Rouge.

Beaucoup, comme partout ailleurs où nous avons été, se plaignent que la nourriture est trop maigre et toujours la même, quatre jours par semaine : des pâtes (au moins quatre fois par semaine) avec une sauce à la viande, deux oranges, un yaourt.  Par ailleurs, faut-il le rappeler, ce menu n’est pas adapté à ce que les réfugiés, ici beaucoup originaires du Moyen-Orient, avaient l’habitude de manger chez eux. Beaucoup ne mangent plus, lassés par cette nourriture qu’ils n’arrivent plus à manger – et le sort est le même pour les personnes fragiles, les enfants, les femmes enceintes… Ils n’ont pas le droit de se faire à manger eux-mêmes dans leurs chambres (mais une bonne partie d’entre eux a investi dans une petite plancha électrique et dérogent à cette règle), ni de participer à la cuisine des repas ou la préparation du menu ; et rappelons qu’ils ne reçoivent pas d’argent pour leur permettre de manger à l’extérieur.

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Comme dans un internat pour lycéens, les habitants de l’hôtel Porin ont une heure limite pour rentrer, qui est 23h30 ; passée cette heure,  ils doivent attendre six heures du matin pour qu’on leur ouvre, et ils ne peuvent pas se faire ouvrir par quelqu’un à l’intérieur. Ils n’ont évidemment pas le droit d’accueillir des gens chez eux. Les habitants sont tous munis d’une carte symbolisant leur droit d’habiter là qu’ils doivent constamment avoir sur eux au cas où ils se feraient contrôler à l’intérieur même de l’hôtel.

Par ailleurs, histoire de contribuer à l’ambiance chaleureuse et familiale du lieu, les habitants sont surveillés par la police, dont certains agents se trouvent en permanence à l’intérieur de l’hôtel pour assurer la sécurité ; et apparaissent constamment dans le champ des caméras de surveillance qui ornent les murs. Les témoignages que nous avons recueillis sur la vie à l’hôtel Porin nous ont été donnés dans l’urgence et le plus grand secret, par des personnes qui avaient sans cesse peur d’être surveillées et écoutées, et que cela joue dans le sort de leur demande d’asile. On ne sait jamais.

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Un agent surveille l’entrée de l’hôtel depuis la camionnette

Ne parlons même pas des heures d’attentes pour obtenir le moindre objet de nécessité, de la structure bureaucratique qui fait que les habitants qui ont un problème se retrouvent souvent sans aucun interlocuteur à qui s’adresser, y compris quand il s’agit de problèmes de santé ; de la corruption de certains bénévoles dénoncée par les habitants de Porin ; des réveils réguliers à une heure du matin par la police qui vient chercher quelqu’un, défonce les portes des chambres comme pour arrêter des criminels, en faisant plein de bruit et réveillant tout le monde : on aura compris qu’être coincé à l’hôtel Porin (pour certains réfugiés, depuis deux ans !) est loin d’être un sort qui donne à rêver. Mettons-nous alors à la place de ces habitants et imaginons-nous, l’espace d’un instant, ce que ce doit être de vivre là, tous les jours, pendant des mois, sans avoir aucune idée de quand on pourra quitter ce lieu, et ce pays.

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De l’indifférence des Etats à la manipulation européenne

 

L’histoire des Musa a en effet de quoi étonner, et révolter ; elle est pourtant loin d’être exceptionnelle. Ce qui surprend, c’est que le 6ème considérant du préambule du règlement Dublin précise qu’ : « Il y a lieu de préserver l’unité des familles dans la mesure où ceci est compatible avec les autres objectifs poursuivis par l’établissement de critères et mécanismes de détermination de l’Etat Membre responsable de l’examen d’une demande d’asile ».  Du point de vue du droit, il est anormal que l’unité familiale n’ait pas été préservée dans le cas des Musa. Mais c’est sans compter le principe propre au droit suisse des «NEM Dublin», qui est la clé d’explication de cette histoire.  « NEM » signifie : « Non-entrée en matière sur la requête d’asile », parce que le requérant d’asile tombe sous la règle des accords de Dublin, c’est-à-dire qu’il peut être refoulé vers le pays par lequel il est entré en Europe, le pays de premier accueil. Depuis septembre 2015, le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), à Berne, décide des «NEM Dublin» à tour de bras, et ce sont ainsi des centaines et des centaines de requérants d’asile qui sont menacés d’expulsion de Suisse sur la base de la «règle Dublin ». Ainsi, en Suisse, ces trois dernières années, seuls 30% à 40% des « cas réglés» en première instance l’ont été après examen des motifs d’asile. Le reste étant constitué de ces fameuses «décisions» de «non-entrée en matière», et quelque 10% de radiations. Autrement dit, des personnes dont le besoin de protection n’a pas été évalué et leurs dossiers même pas ouvert. Le mécanisme Dublin permet à la Suisse de se délester ainsi de 30 à 40% des demandeurs d’asile : il suffit que ces derniers aient traversé un autre Etat de l’UE pour qu’ils y soient déportés illico presto. La froide indifférence de l’Etat Suisse envers les êtres humains concernés par les NEMs, pose la question du décalage entre une administration ultra-rationnelle et concernée uniquement par le souci d’efficacité numérique et les souffrances des individus victimes de la placidité du gouvernement.

 

Une anormalité de plus dans ce scénario invraisemblable : le choix de la Croatie comme pays d’accueil, du point de vue du règlement Dublin, pourrait se justifier si les Musa y avaient laissé leurs empreintes lors de leur bref passage en Croatie (quelques heures à peine !) en septembre 2015. Or, il n’y ont pas laissé d’empreintes ; ils se sont contentés d’être enregistrés au centre d’enregistrement d’Opatovac, suivant ainsi une procédure obligatoire et encadrée par la police à laquelle ils ne pouvaient pas se soustraire, et dont alors il ne pouvaient pas du tout imaginer les conséquences. Autrement dit, rien, absolument rien, ne relie les Musa à la Croatie, si ce n’est un bout de papier où ils ont été forcés d’inscrire leur nom il y a plus d’un an. La hiérarchisation des critères dont j’ai parlé plus haut devrait empêcher qu’une telle situation se produise : le lien de fait avec un pays (le fait de l’avoir traversé) n’est utilisable qu’en cas de dernière instance, si aucun autre lien plus fort ne les attache à un autre pays européen ; sachant que la présence de famille est le premier critère de la hiérarchie !

Par ailleurs, est-il tolérable qu’aucun des réfugiés qui aient dû s’enregistrer à Optatovac en septembre 2015 n’ait été averti alors des conséquences que leur acte aurait pour eux ? Que l’Union Européenne ait sciemment enregistré les noms de ces personnes pour mieux pouvoir organiser leur déportation dans les mois qui suivraient, et en négligeant volontairement d’en avertir à l’avance les personnes concernées ? Il n’est pas exagéré en la matière de parler d’une véritable manipulation des individus par les instances étatiques et européennes.

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En septembre 2015, le centre d’enregistrement d’Opatovac

La question qui se pose maintenant pour Walat, Hazna et Slava, c’est : que faire ? Quel est leur meilleur espoir ? Entamer une procédure de demande d’asile en Croatie et renoncer à réclamer leur droit d’être auprès de leur famille en Suisse, ce qui reviendrait à courber l’échine devant la législation implacable et cruelle des NEMs-Dublin ? En sachant qu’en Croatie, il n’y a pas de travail dans les filières dans lesquelles travaille Walat ; qu’il faudrait recommencer à apprendre une langue étrangère alors qu’ils parlent déjà français ; qu’ils n’ont pas d’amis ici ni de soutien et que toute leur famille les attend en Suisse, ainsi que le fiancé de Slava. Passer la frontière illégalement ? Impossible, s’ils sont repérés en Suisse, ils se font immédiatement déporter. Tenter un passage irrégulier par la France, ou même faire une demande d’asile en France et emménager non loin de la frontière suisse ? Mais Sophie et moi avons vu ce qui attend les migrants à Vintimille : comment souhaiter que nos jeunes amis doivent affronter de telles épreuves ?

Actuellement, une mobilisation a lieu à Genève, lancée par le groupe « Solidarité Tattes », soutenue par le parti des Verts, exigeant le rapatriement des trois aînés au nom du principe du regroupement familial. C’est parce que cette mobilisation a lieu en ce moment-même que nous avons souhaité nous aussi relayer ce témoignage que Walat, Hazna et Slava n’hésitent pas à donner de manière publique ; il semble qu’un de leurs meilleurs espoirs soit l’obtention, par la lutte collective, de leur retour en Suisse. Nous en profitons donc pour glisser ici le lien vers la pétition qui a été lancée par leur réseau de solidarité à Genève pour réclamer le regroupement de la fratrie. Je n’arrive pas à imaginer qu’ils ne puissent pas l’obtenir : pour moi, leur requête est tellement fondée, du point de vue du droit et de la justice, que je ne peux m’empêcher de croire que forcément, si nous nous battons, elle finira par être exaucée.

https://www.change.org/p/solidarit%C3%A9-tattes-stop-%C3%A0-l-application-aveugle-du-r%C3%A8glement-dublin-%C3%A0-gen%C3%A8ve-pour-le-retour-des-musa?recruiter=283253751&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink

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Conclusion

Ce que cette histoire nous enseigne, c’est que l’exil n’est pas qu’une longue route épuisante reliant un pays de départ à un pays d’arrivée. L’exil dessine une géographie complexe, de départs, d’attentes, d’avancées, de retours et de déportations parfois.

Ce que cette histoire nous enseigne, c’est que même arrivé à « bon port », en Suisse pour les Musa, rien n’est acquis et définitif, tout peut encore basculer. L’abri trouvé, le refuge cherché ne sont jamais qu’éphémères et fragiles. Comme s’il était définitivement impossible de rester à un endroit pour s’y reconstruire et (re)commencer une vie normale, sereinement. Le doute incessant de pouvoir être renvoyé ailleurs se conjugue alors à l’impression d’être un indésirable, jamais à sa place, toujours illégitime, illégal. La métaphore du jeu de l’oie, la dimension ludique en moins évidemment, fait écho à ces phénomènes de déportations. Parce qu’il faut avoir de la chance pour avancer, et que parfois on est obligés de passer son tour et d’attendre, d’avancer plus lentement que l’on aurait souhaité, d’être envoyé là où on ne voulait pas, de revenir au point de départ aussi. Un jeu, avec ses règles, auxquelles on ne peut se soustraire, sous peine d’être puni et sanctionné. Sur le grand plateau de jeu qu’est l’Europe, les migrants sont des pions qui se déplacent, mais peut-être surtout qui se font déplacer, au gré des politiques en vigueur, des instances de décision, ou de l’appréciation des gouvernants et autres preneurs de décisions. De vulgaires pions que l’on déplace à l’envi, comme autant d’existences brisées, mises entre parenthèses, au bord du monde, à qui on a nié le droit humain le plus élémentaire : celui de pouvoir choisir où vivre et avec qui.

Car il ne faut pas croire, une fois encore, que le cas des Musa est unique. Nous aurons sans doute l’occasion dans ce blog de reparler de ce qui se passe en ce moment dans d’autres pays des Balkans et qui est tout aussi grave ; pour l’instant, nous avons rencontré beaucoup de personnes qui ont été déportées en Croatie, qui étaient déjà installées en Europe dans plein de pays différents, qui avaient reconstruit là-bas une vie depuis des mois voire des années et pensaient être enfin arrivées à bon port et en sécurité, après tant de souffrances.  A Vintimille, au centre Caritas, une maman congolaise et ses cinq petites filles vivaient depuis un an et demi en Suisse avant d’être déportées en Italie du jour en lendemain, dans le Sud, presque à la « case départ ». Là où nous sommes actuellement en Serbie, des cas très inquiétant de déportations vers la Macédoine ont été signalés, concernant une cinquantaine de personnes : commandités par qui ? concernant qui ? La question est encore à creuser, car nous avons affaire à un système opaque et à des politiques menées dans le plus grand secret (impossible pour qui n’a pas reçu une autorisation officielle du Ministère de l’Intérieur d’obtenir aucune information, nulle part). Mais il semble difficile de croire qu’il n’y ait pas un lien entre toutes ces situations à l’échelle  européenne, une sorte de politique de la déportation tacite et mutualisée, où les Etats, sans relâche et sans remord, se renvoient entre eux les réfugiés comme ils se renverraient une balle de ping-pong.

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