Mort·es en montagne ? Le rôle politique de la violence policière à la frontière

La frontière franco-italienne des Hautes-Alpes n’est pas (encore) fermée. Elle est une zone de passage pour plusieurs dizaines de personnes tous les jours depuis plus d’un an. Cependant, depuis l’été 2017, l’Etat français y déploie tout un processus de militarisation qui a pour vocation de produire une effet impressionnant, voire effrayant.

La militarisation, c’est d’abord une intensification du nombre de policiers : à la Police aux frontières (PAF) présente depuis 2015, à la police et gendarmerie nationales, au PSIG, se sont ajoutés depuis 2017 des renforts de gendarmerie mobile, de CRS, et parfois de l’armée. La militarisation, c’est ensuite une intensification des équipements utilisés pour le contrôle. C’est enfin une diversification des pratiques de contrôle. Tous ces éléments constituent ensemble le dispositif de contrôle mis en place par l’Etat français pour « sécuriser », comme ils disent, la frontière franco-italienne.

Tableau dispositif contrôle-page-001.jpg

Ce tableau répertorie les différentes pratiques de contrôles en place dans le Briançonnais. On peut noter que celles en-dessous de la ligne rouge, se situent un cran au-dessus en terme de niveau de violence.

Il est important de faire le lien entre le fait que ces dernières pratiques sont plus violentes, qu’elles ciblent uniquement les personnes identifiées comme “migrantes“, et qu’elles sont relativement invisibles (et en grande partie illégales).

Cela met en lumière toute la fonction discriminatoire de la frontière. Un régime différent s’applique pour des personnes identifiées comme “migrantes“, comme si elles appartenaient à une catégorie différente de gens, dont la vie et les droits n’ont pas besoin d’être respectés.

A aucun moment, on ne peut oublier que la discrimination entre les personnes qui subissent des violences à la frontière et celles qui n’en subissent pas s’effectue sur une base raciste. En quatre mois de présence dans la zone frontalière, j’ai recueilli une quarantaine de témoignages de personnes qui avaient été victimes de violations de droits ou de violences policières : à l’exception d’une, d’origine kosovarde, toutes les autres étaient Noires. Les personnes qui sont susceptibles d’être contrôlées dans la zone frontalière sont presques toutes d’origine africaine, quelques rares fois d’Europe de l’Est ou du Moyen-Orient.

Cet article a pour but de déconstruire l’idée selon laquelle la zone frontalière, à cause de sa marginalité géographique (excentrée, dans les montagnes… ?) ou d’un contexte politique plus “tendu“, serait une zone “de non-droit“, comme on l’entend souvent, où auraient facilement lieu des bavures, des abus, des dérapages de violence.

Je veux tenter au contraire de montrer que la violence, sous toutes ses formes (symbolique, psychologique, verbale, et physique) fait partie intrinsèque du dispostif de la frontière. Elle est même utilisée (directement ou indirectement) comme un outil politique puisqu’elle est censée avoir un effet dissuasif sur les personnes qui désirent passer la frontière.

Je ne prétend pas que toutes les pratiques de violence dénoncées dans cet article émanent directement d’un calcul précis de la part d’une tête pensante et unique. Les acteurs du contrôle à la frontière sont divers et il y a plusieurs échelles de pouvoir. Le pouvoir est diffus, il s’étend du Ministre de l’Intérieur jusqu’au au gendarme mobile qui va effectuer le contrôle, en passant par la préfète des Hautes-Alpes. Tous ces acteurs ont des champs d’actions différents, rarement concertés ; il y a, outre la stratégie politique, de nombreuses logiques situationnelles liée au contexte immédiat sur le terrain.

Je cherche plutôt à signifier que tous les éléments du dispositif frontalier se superposent et, combinés, participent à produire de la violence, sous de nombreuses formes. Celle-ci a un effet politique très clair, celui de marginaliser celles et ceux qui en sont victimes en créant une classe de personnes, ou une catégorie de population que le pouvoir étatique peut, en toute légitimité, contrôler par l’administration de la violence. A mon sens, c’est là même que se trouve le rôle du dispositif de la frontière : cette catégorie qu’elle crée, sur la base de discrimination économique et raciale, ce sont les “migrants“, “les clandestins“.

DSC05865.JPG

Quand il n’existera plus de frontières, personne ne mourra pour la traverser“, manifestation à la PAF de Montgenèvre SB, mai 2018

Je vais tenter ainsi d’analyser trois manière très différentes dont la violence contre les personnes exilées se déploie à la frontière italienne dans les Hautes-Alpes, en soulignant à chaque fois la fonction politique de la violence et son rôle au sein du dispositif frontalier.

1. Le spectacle de la militarisation de la frontière

Plusieurs auteur·es militant·es analysent les zones de frontières comme une scène sur laquelle les Etats jouent une mise en scène sécuritaire1. Cette notion de « spectacle » de la frontière m’a tout de suite paru très juste pour décrire ce qui se passe entre Briançon etsur les cols de Montgenèvre et de l’Echelle. Le contrôle aux frontières est constitué d’un arsenal technologique (camions de gendarmes ou CRS, voitures de police, hélicoptère…) et humain, avec une présence policière disproportionnée, qui dessine, depuis l’été 2017, dans l’espace public des villages des Alpes, un décor « de guerre ». Il a été perçu comme tel par des habitant·es locaux, ainsi que par des touristes pendant l’été et l’automne 2017.

Une fois le décor installé, s’ajoutent à cette scénographie policière les costumes et accessoire. C’est ainsi que je croise régulièrement, traversant la frontière en début de soirée, des équipes entières de gendarmes mobiles sortant du local de la Police aux frontières, et s’élançant à pied pour leur « mission » dans la montagne, entièrement vêtus et cagoulés de noir (tenue de camouflage), équipés de lunettes infra-rouges ou thermiques, de torches, et armés. Une vraie tenue de « commandos« , qui associe symboliquement les arrestations en montagne à l’accomplissement d’une mission d’intervention spéciale, comme dans des contextes de haute criminalité. Les témoignages des personnes exilées qui ont été arrêtées ou poursuivies par la police à travers la montagne mentionnent également des tenues de civil (costume du « randonneur »), les tenues de camouflage militaire pour les renforts de l’armée, et même depuis le début de l’été 2018 des jumelles thermiques qui permettent de traquer des silhouettes dans l’obscurité. Cette scénographie d’intervention spéciale véhicule en elle-même une grande violence symbolique et psychologique pour des personnes qui fuient précisément des conflits armés.

DSC06019.JPG

Gendarmes mobiles au départ de leur « mission », Montgenèvre, SB juin 2018

Lever du rideau. La scène qui est jouée sous nos yeux : la « chasse au migrant ». Cette mise en scène perverse contraint les personnes exilées, pourtant théoriquement légitimes à se présenter à la frontière et demander une protection, à se cacher, se baisser, attendre des heures dans la neige, ou bien ramper à travers “la brousse“1. En d’autres termes, elle les oblige à jouer un rôle d’indésirables, à devenir malgré elles actrices tout autant que spectatrices de ce spectacle qui leur est adressé…

Premier acte : identifier « le migrant » grâce aux équipements de vision nocturne. Pour cela, des études sur les formations de la police aux frontières ont montré que les critères utilisés pour l’identification des personnes portant un « risque migratoire » et donc soumises au contrôle d’identité à la frontière se fonde sur des critères aussi originaux que la couleur de peau et le style vestimentaire2. « Le migrant » est donc facilement répérable : « il » est Noir, « il » a un sac à dos et « il » se déplace en groupe, souvent la nuit et dans la forêt.

Deuxième acte : l’arrestation. Celle-ci fait l’objet de différentes stratégies, dont la plus courante est de se rapprocher dans la plus grande discrétion, grâce aux tenues de camouflage, ou en étaignant les phares du véhicules afin de prétendre qu’il est vide ; puis en jouant sur l’effet de peur et de surprise en aveuglant les marcheurs et marcheuses nocturnes, au moyen de lampes torches et de phares, avec des cris ou interpellations. Certaines personnes ont raconté des arrestations plus spectaculaires encore, impliquant une menace à l’arme à feu :

 » Il y avait plusieurs voitures garées sur la route, ils ont éteint leurs phares, c’est pour ça que je suis passé sur la route, je ne les avais pas vus. Dès qu’on est arrivés sur la route, ils sont sortis en courant des véhicules, en agitant leur armes en l’air, en hurlant « Personne ne bouge ! ». Mon ami s’est jeté à terre, moi aussi j’étais [accroupi] par terre, pendant qu’ils nous ont interrogés. Ils nous ont interrogés avec leurs armes braquées sur nous. » (Alpha*3, témoignage recueilli le 29/04)

DSC05847.JPG

Arrestation à Montgenèvre, SB mai 2018

Si les exilé·es n’endossent pas le rôle de criminels en cavale qui leur est imposé par le jeu policier en se « rendant » pacifiquement et en se soumettant au contrôle d’identité, alors commence le troisième acte : attraper l’indésirable. Les stratégies mises en place s’identifient souvent à des pièges ou des guet-apens, avec des véhicules ou des collègues camouflés en aval pour bloquer des personnes contraintes à s’enfuir dans leur direction.

Régulièrement le guet-apens s’accompagne d’une autre pratique tout aussi spectaculaire : la course-poursuite. Le 19 mai, une nuit de gros orage, un jeune homme Nigérian me raconte qu’il vient d’être poursuivi par deux policiers ou gendarmes à travers la forêt et arrêté par deux autres qui se cachaient en avant dans les broussailles. Ainsi, durant mes quatre mois à Briançon, une quinzaine de course-poursuites similaires m’ont été relatées, à pied1 en voiture 2 ou véhicules de montagne3,, en motoneige4, sur les pistes, sur la route, sur les ponts. Certaines de ces courses-poursuites ont poussé des personnes à se cacher pendant des heures dans la broussaille, dans des abris de fortune ou des flaques d’eau gelée5, d’autres ont poussé des personnes à sauter sur le bas-côté d’un versant et dévaler la pente6, à sauter de tunnels ou de ponts. La fin la plus tragique d’une de ces odieuses dramaturgies a été, le 07/05/2018, la mort de Blessing Matthews, une nigérianne de 21 ans qui s’est noyée dans la Durance en tentant d’échapper à la police qui la traquait dans le village de la Vachette.

Comble de l’imagination des cyniques metteurs en scène, la semaine du 15/04/2018, la zone de la frontière a servi de terrain d’entraînement aux chasseurs alpins qui s’entraînent dans le Briançonnais (comme cela s’est produit en 2017 dans la vallée de la Roya avec les sentinelles7) : quoi de plus parfait, pour s’entraîner à l’assaut contre une armée ennemie, que de jouer à la « guerre au migrant », puisque le décor est déjà installé ? Cet exemple montre qu’il faut s’attacher à comprendre la signification politique de ce spectacle.

DSC05863

Manifestation à la PAF suite à la mort de Blessing Matthews, mai 2018

Cette mise en scène puise dans l’imaginaire qui justifie politiquement la militarisation de la frontière. Pour reprendre les mots de S. Le Courant et C. Kobelinksy (La mort aux frontières de l’Europe, 2017), « La politisation de l’immigration, lue à travers le prisme de la sécurité, fait des migrants irréguliers une des principales menaces – dans un continuum de menaces qui s’étend jusqu’au terrorisme – à laquelle l’Europe en formation doit faire face. Construit comme un problème sécuritaire, la réponse à la migration doit être celle de la sécurisation. » C’est cet imaginaire construisant les étranger·es sans visa comme des menaces qui justifie sur le terrain des pratiques de violence d’un niveau proche de l’intervention militaire, alors même que les cibles sont des personnes désarmées souhaitant se réfugier en France. Les spectateurs auxquels se destine la mise en scène sont alors les citoyen·nes « légitimes », français·es (habitant·es et touristes), militant·es locaux, médias, agents de police eux-mêmes, afin de construire une image de la sécurisation du territoire national par un gouvernement fort, dans le cadre de la lutte anti-terroriste.

Les pratiques militaires doivent également être pensées dans une histoire et une géographie beaucoup plus larges. En 2006, A. Mbembé rappelait, dans Nécropolitique, que : “L’extraction et le pillage des ressources naturelles par les machines de guerre vont de pair avec des tentatives brutales pour immobiliser et neutraliser spatialement des catégories entières de personnes (…). En tant que catégorie politique, les populations sont ensuite désagrégées, entre rebelles, enfants-soldats, victimes, réfugiés (…) tandis que les « survivants », après l’horreur de l’exode, sont confinés dans des camps et zones d’exception.“ D’un point de vue symbolique, c’est la double charge de l’histoire coloniale et de la géopolitique néocoloniale actuelle qui est présente en substance dans la mise en scène de la militarisation de la frontière. D’un point de vue psychologique et traumatologique, cela rappelle que ces violences s’ajoutent pour les individus à toute une histoire personnelle fondée sur des violences vécues dans leur pays d’origine et accumulées pendant leur parcours migratoire. Ainsi, même quand la frontière n’est pas le lieu d’une violence physique directe à l’égard des exilé·es qui cherchent à la traverser, le déploiement d’un arsenal menaçant ravive le souvenir des violences passées, parfois intériorisées sous la forme du traumatisme : en témoignent les soins qui sont prodigués à certaines personnes après leur arrivée en France.

Les spectateurs auxquels s’adresse le discours scénographique sont donc avant tout les victimes des contrôles à la frontière elles-mêmes. Le message, constitué de son, de lumières et de gestes, est on ne peut plus clair ; il vise à produire la peur, afin de dissuader ces mêmes personnes de tenter de nouveau le passage ; mais aussi, par extension, il s’adresse à tou·tes les autres exilé·es qui pourraient désirer venir en France, pour les décourager par avance : dans le langage néolibéral de l’Etat, on appelle ça “prévenir le risque migratoire“.

2. Le contrôle absolu sur le corps des personnes, accaparées en territoire policier

Toute cette dimension spectaculaire de la sécurisation de la frontière est paradoxale avec un autre aspect caractéristique de la violence qui y est prodiguée. Ce second type de violence peut s’exercer contre les étranger·es indésirables précisément parce qu’on se situe dans un territoire marginal, dans des espaces camouflés, et que les victimes sont dépossédées de tout moyen de contester ou rendre public ce qui leur est infligé.

La soustraction de la personne arrêtée à l’espace public correspond à deux processus : le premier, c’est la soustraction au regard, la mise sous invisibilité qui affranchit l’agent de police du contrôle généralement garantit par le regard des citoyen·nes lambda. Le second, pour suivre l’analyse de F. Jobard (Bavures policières ?, 2002), il s’agit d’un rite de dégradation où l’interpellé·e, saisi·e dans l’espace public, passe sur le territoire policier. Jobard nomme accaparement ce rituel par lequel les personnes arrêtées passent sous le contrôle absolu de la police, au moyen de tout un tas de gestes ou de symboles (exhibition de l’arme, menottes, immobilisation à terre, enfermement dans le véhicule) qui font incarner aux policiers derniers une violence physique invincible, car ces symboles qui manifeste la puissance de l’Etat, et la continuité de l’Etat jusqu’au policier.

Sur le plan symbolique, l’enfermement, l’interrogatoire, la fouille et la surveillance dans le poste de la police aux frontières, continuent de dérouler le spectacle qui vise à produire chez la personne arrêtée la conscience de la faute, puisqu’elle est traitée comme une criminelle ; mais surtout la peur. La personne se trouve dans un lieu clos, architecture suprême du territoire policier, où elle est physiquement à la totale merci des agents, lesquels bénéficient de tout le pouvoir symbolique de l’Etat français.

Ainsi, dans cet espace cloisonné, dissimulé (car aucune ONG, aucun journaliste n’y a accès), aucun contrôle ne s’exerce directement sur le pouvoir de la police sur la personne arrêtée. La voie est libre à tous les abus de pouvoir et déchaînements de violence.

DSC05302.JPG

Mineurs allant se présenter à la PAF, SB avril 2018

Le 30 avril, je rencontre Bouba* qui me raconte son entretien avec les agents de la PAF :

Quand il a dit « Vous les Noirs, » il s’est mis à rire. Sous forme de moquerie. Que nous les Noirs, nous sommes des menteurs. Je lui ai dit « Non, mais ne prenez pas tous les noirs pour la même chose, ne dites pas « Vous les Noirs », quand tu dis « vous les Noirs », c’est une discrimination. Ca c’est du racisme, ça veut dire vous êtes raciste. (Bouba*, 30/04)

L’injure raciste produit l’humiliation et nie la légitimité de la présence de la personne sur le territoire. Un cran au-dessus dans la stratégie de la peur, la menace est une autre violence verbale. Les plus classiques : “on va vous renvoyer dans votre pays“, “on va vous mettre en prison“, “on va vous renvoyer en Libye“. Toute cette rhétorique vise à produire une fiction de sur-puissance de la police.

Il y a une évidente continuité entre les menaces d’accaparement et de violence physique et l’application concrète de celles-ci. Le 17 mai, un groupe de mineurs est allé se présenter au poste-frontière pour faire valoir leur droit de demander une protection en France. Ils ont été refoulés, c’est-à-dire reconduits en toute illégalité côté italien par la police. Voici ce que l’un d’entre eux m’a raconté quand je l’ai rencontré en Italie :

On est arrivés à la police (…) Il m’a demandé mon téléphone, (…) Il est en train de fouiller mon téléphone. Il m’a dit (…) si je ne vais pas parler, il va me gifler. J’ai dit ah si tu veux, parce que tu es mon chef, moi je ne connais pas. Il m’a giflé, une fois. [Ils ont demandé si] je sais qui était l’auteur, il m’a dit encore, si je ne vais pas parler, il va me gifler. (Tomba*, 17/05)

Le 11 juin, j’ai rencontré Matthew*, un jeune homme qui avait été arrêté dans la forêt alors qu’il tentait de se rendre en France. Dans le poste-frontière, alors qu’il se mettait à genoux pour implorer les policiers de ne pas le renvoyer côté italien, plusieurs agents de police se sont jetés sur lui pour le battre à terre, le rouer de coups de poings. Quand nous nous sommes vus, le soir de cet événement, Matthew* portait des hématomes sur toute la partie gauche du visage et son tympan était abîmé. C’est dans cet état que la police aux frontières l’a forcé à retourner en Italie, le privant également d’accès à des soins.

La première semaine de juillet a été marquée par des histoires semblables. Le 04 juillet, dans le local de la PAF, un policier ordonnait à quatre personnes arrêtées non loin de la frontière de vider leurs poches ; il a volé 50 euros à l’un d’entre eux, et les cartes SIM des téléphones des autres. Quand le premier a prétendu ne pas avoir de carte SIM, les policiers l’ont perquisitionné, et après lui avoir pris la SIM de l’une de ses poches, un des agents l’a giflé. Quelques jours auparavant, deux autres personnes avaient été battues et menacées, après quoi 300 euros leur avaient été volés.

Ce second type de violence s’applique particulièrement aux personnes étrangères et en exil parce qu’elles ne possèdent pas d’existence politique dans le système légal qui en ferait des citoyen·nes en pleine possession de leurs droits : c’est ainsi que dans un précédent article, j’ai essayé de montrer comment, en renvoyant les gens côté italien, sans possibilité de pouvoir témoigner, rendre visible, porter plainte contre ces violences policières, la frontière fabrique toute une classe de personnes sans droits, sans pouvoir médiatique ou politique, invisibles au regard de l’Etat et de la société française.

Je me suis appuyée sur les écrits de G. Agamben1 pour développer l’idée que ces personnes sont ainsi réduites à la frugalité de leur corps ; de la même manière qu’il a été possible de violer leurs droits sans entrave, il devient possible pour les forces de l’ordre de porter atteinte à leur corps, de laisser libre cours à une violence verbale et physique qui ne sera jamais dénoncée, jamais punie, et qui s’exerce en toute légitimité contre une classe d’indésirables dont les corps n’ont plus la même valeur que ceux des citoyen·nes légitimes. Encore une fois derrière ce pouvoir de faire souffrir les corps principalement Noirs des êtres catégorisés comme “migrants“, le poids de l’histoire de l’esclavagisme et de l’histoire coloniale, est criant.

DSC05192.JPG

PAF de Montgenèvre, SB avril 2018

3. Laisser-mourir, la stratégie de la mise en danger en milieu montagneux

La violence n’est pas uniquement présente directement dans l’interaction avec la police. Depuis mon arrivée à Briançon, en plein hiver, je constate qu’elle est diffuse à travers tout l’espace et tout l’environnement, si bien que je ne peux empêcher mes yeux de couvrir tout le paysage montagneux qui m’entoure d’un voile d’amertume et de haine.

On l’a bien vu, ce qui a été médiatisé de la situation à la frontière des Hautes-Alpes, c’est l’aspect sensationnel lié au milieu de haute-montagne. Les médias et les réseaux sociaux se sont émus de Marcella, qui a accouché de justesse à l’hôpital de Briançon le 10 mars après avoir été trouvée dans la neige avec sa famille, par un habitant de Briançon ; ils ont photographié les silhouettes de personnes se frayant un chemin dans l’épaisse neige afin de gagner le territoire français ; ils ont filmé les gelures des pieds et des mains des personnes arrivant au Refuge solidaire de Briançon. On s’est exclamé à propos du danger des montagnes et on a déploré le sort des “pauvres migrants“ qui se trouvaient là et en souffraient, par accident, par hasard.

Ce discours fait l’impasse sur une donnée essentielle : les montagnes ne sont pas dangereuses. Les différents cols possèdent chacun une route goudronnée qu’il est évident de parcourir en voiture ou en bus et de traverser ainsi, de l’Italie vers la France. Simplement, sur cette route, se trouve la police : le poste de la PAF, ou un poste mobile de surveillance. Et voici que toutes les personnes qui sont soumises au contrôle policier se voient refuser l’accès au territoire, et se trouvent donc obligées de prendre des chemins de montagne, plus dangereux, afin d’atteindre la France. Et dès lors que les renforts de forces de l’ordre aux frontières se mettent à peupler les forêts, sillonner les sentiers, à chaque fois, les chemins de contournement se font plus longs, plus périlleux, plus dangereux.

DSC05228.JPG

Village de Montgenèvre, que les étrang-eres indésiré-es doivent contourner pour éviter d’être arrêté-es, SB mars 2018

Ainsi, toutes les violences liées au milieu de montagne qui se sont exercées contre les personnes exilées depuis 2017 n’ont rien d’accidents ou d’aléas naturels. Elles résultent d’une mise en danger des étranger·es exilé·es par les forces de l’ordre.

Les policiers à la frontière sont eux-mêmes largement conscients de cette situation, puisque régulièrement, des mineurs qui ont tenté de se présenter au poste-frontière pour demander une protection, se voient refuser d’être entendus et pris en charge (ce qui est en théorie la procédure légale) mais suggérer plutôt un passage nocturne ou sportif à travers la montagne :

On a montré nos documents et ils ont dit non. (…) Ils nous ont mis dans la voiture et déposés à l’entrée du village. Ils ont dit « la nuit vous pouvez passer [en vous cachant], mais pas la journée. » (Mouhammad, 02/06)

L’incitation verbale à la prise de risques pour l’enfant exilé ne fait que mettre en lumière la conscience de ce jeu du danger par les agents qui constituent la frontière.

Dans le cadre de mon analyse des différentes formes de violences policières à la frontière, je dirai que la troisième forme, la plus discrète, est celle-ci, qui agit de manière détournée et collatérale, en s’appuyant sur le milieu de montagne pour repousser des gens de l’autre côté.

Mais ne nous y trompons pas : la montagne n’est en rien une frontière naturelle et la frontière n’existe que parce qu’il y a la police pour la garder. La simple présence policière est suffisante pour contraindre des personnes à traverser la montagne sur des sentiers isolés et ardus. Beaucoup des exilé·es qui arrivent dans les Hautes-Alpes ne connaissent pas le milieu de montagne et n’ont pas connaissance de certains réflexes préventifs contre les risques (risques d’avalanche en hiver, ravins et chutes de pierres…) ; quasiment aucun·e d’entre elles et eux ne connaît la géographie de l’endroit et n’a idée de la distance à parcourir ni des sentiers qu’iels peuvent prendre pour parvenir de la manière la plus sécurisée à Briançon. Enfin, aucune des personnes qui arrive dans les derniers villages italiens dans l’intention de traverser la montagne n’est équipée, pour la marche, ou contre le froid ; ni même équipée en eau ou en nourriture.

C’est ainsi que des personnes qui se perdent en montagne, comme cela arrive très régulièrement, peuvent se mettre en danger de mort. Le 18 mai, le corps d’une personne identifiée comme Alpha Diallo a été retrouvé dans la commune des Alberts, sur le versant du col du Montgenèvre. Il a sans doute succombé suite à une chute mortelle. Le 17 mai, un homme arrive au Refuge Solidaire témoignant de la disparition d’un ami avec lequel il marchait depuis des jours depuis Turin, et avec lequel il s’est perdu ; son ami serait tombé d’épuisement, quelque part sur la route. Le 25 mai, une personne a été retrouvée morte suite à la fonte des neiges dans la commune de Bardonecchia. Aucune de ces morts n’est naturelle car aucune de ces personnes ne se trouvait perdue dans la montagne par hasard.

DSC05852.JPG

Vêtements abandonnés sur le trajet, Montgenèvre, SB mai 2018

La responsabilité plus directe des agents de la police aux frontières apparaît dans toutes les situations de non-assistance à personne en danger. En effet, une grande partie des exilé·es qui cherchent à rejoindre la France le font parce qu’iels ont besoin de soins médicaux auxquels iels ne parviennent pas à avoir accès en Italie. Beaucoup arrivent à la gare de Bardonecchia ou Oulx déjà malades ou vulnérables. La pratique du refoulement, à Clavière ou Bardonecchia, de personnes en situation de grande vulnérabilité, montre que la mise en danger des personnes exilées par la police n’est pas indirecte et ne repose pas que sur des attitudes passive : elle est bien une action.

DSC05287.JPG

Personnes refoulées à Clavière, SB avril 2018

En plein hiver, quand les températures au col de Montgenèvre avoisinaient les -10°C, reconduire délibérément des gens dans la rue à Clavière (premier village italien en haut du col) alors qu’ils ne sont pas équipés contre le froid et n’ont aucun endroit où s’abriter est un acte de mise en danger. Quelle que soit la saison, renvoyer côté italien (a fortiori des femmes enceintes, des enfants, des personnes malades) tout en sachant qu’iels n’ont pas d’autre choix que de retenter de passer par la montagne jusqu’à y parvenir, est un acte de mise en danger. Le 11 juin, les agents de la PAF ont par deux fois refoulé un mineur gravement malade qui avait besoin d’une prise en charge médicale d’urgence. Loin de le conduire à l’hôpital de Briançon, situé à 20 minutes de la frontière, les forces de l’ordre ont conduit le jeune malade jusqu’à Clavière (Italie) et l’ont déposé sur le bord de la route ; quand il s’est représenté plus tard dans la même journée, on lui a à nouveau refusé l’accès au territoire français, et donc aux soins médicaux, sur la base d’une consigne de la préfète. La personne a dû être prise en charge à l’hôpital de Suse, à plus de 45 minutes de route.

Le danger du refoulement n’a que trop bien été prouvé par la mort de Beauty, qui avait tenté de rejoindre la France, avait été arrêtée puis ramenée par la police française devant la gare de Bardonecchia, alors qu’elle était enceinte et atteinte d’un cancer ; elle a expiré à l’hôpital de Turin, le 25/03, dans les semaines qui ont suivi son refoulement.

Il est intéressant de constater que le milieu de montagne accomplit exactement les fonctions qui sont celles du dispositif frontalier en Europe. Les risques de la montagne, illustrés par des cas emblématiques de blessés ou de morts (mais pas trop quand même, ce serait mauvais pour l’image de la France) assurent la fonction de dissuasion qui sert à prévenir les futures arrivées. La difficulté de la marche en montagne assure la fonction de tri des étranger·es, sur la base de la force physique, puisque seul·es les plus résistant·es parviendront à traverser. Le milieu de montagne est intégré au dispositif frontalier dont il agit comme un ressort important.

DSC05887.JPG

Route principale vue depuis le GR, mai 2018

La police aux frontières ne tue pas ; la frontière tue. La mort n’est jamais directement administrée par la police : causée directement par le milieu naturel, elle relève de la responsabilité partagée des Etats italien, qui par le traitement indigne des personnes exilées pousse celles-ci à fuir, et français, qui militarise sa frontière.

Les politiques migratoires françaises et européennes ne sont pas de celles qui exterminent de manière ciblée et radicale une partie de la population. Elles reposent sur tout un dispositif qui, mécaniquement, en mer, en ville ou en montagne, va pousser au risque jusqu’au danger de mort celles et ceux qui s’y affronteront parce qu’iels n’ont pas le choix. C’est ce que S. Le Courant et C. Kobelinsky, dans La mort aux frontières de l’Europe (2017), appellent le laisser-vivre ou laisser-mourir de la frontière contemporaine. Ainsi qu’ils le soulignent, c’est le type de politique adapté au contexte économique néolibéral qui caractérise nos sociétés : ainsi, on va pouvoir canalyser un flux migratoire en laissant un peu entrer, quand c’est utile, en bloquant, quand c’est utile. La préservation de la vie, ou l’abandon à la mort, des individus, rentre dans ce calcul-là1.

A la frontière franco-italienne des Hautes-Alpes, c’est ce jeu de blocage partiel qui est administré depuis un an, car si l’Etat souhaitait fermer complètement la frontière et bloquer réellement les exilé·es, il y parviendrait facilement. C’est pour cela qu’aucune des violences mentionnées dans cet article ne peut être comprise comme une simple bavure. La mise en danger des individus par la traversée fait l’objet d’un jeu politique, elle augmente et diminue comme un flux avec des périodes d’intensité de violences policières, souvent accompagnées de menaces à l’encontre des européen·nes solidaires, et des périodes plus calmes : on laisse un peu vivre, ou un peu mourir, selon ce qui est le plus efficace politiquement.

DSC05872.JPG

Sac abandonné au bord d’un ruisseau, Montgenèvre, mai 2018

CONCLUSION

Une grande partie des données et des témoignages mentionnés dans cet article ont pu être recueillis grâce à l’existence d’un lieu solidaire localisé à Clavière, dans le premier village italien après le poste-frontière de Montgenèvre. Dans cette salle paroissiale occupée depuis le 22 mars 2018 par des militant·es français·es, italien·nes, et des personnes exilées, a ouvert un Refuge Autogéré surnommé avec autodérision “Chez Jésus“. Depuis quatre mois, ce lieu a permi d’agir contre la mise en danger des personnes qui traversent la frontière, grâce des actions de prévention des risques, à des pratiques de soin et de repos pour les personnes malades ou fatiguées, surtout celles qui sont refoulées après avoir déjà tenté la traversée. Il permet également de voir et de rendre visible toutes les violences subies par les personnes attrapées, enfermées, refoulées par la police aux frontières. Comme un pied dans une porte qui se referme, il maintient depuis des mois une présence quotidienne, jour et nuit, littéralement sur la frontière, de personnes ouvertement solidaires des exilées, et vigilantes aux violences policières.

Ce refuge se revendique comme un lieu de lutte contre la frontière et le régime de violence qu’elle instaure. Les pressions policières et politiques auxquelles il fait face, ainsi que les militant·es qui le fréquentent, sont évidemment très fortes. La semaine dernière, des menaces d’expulsion ont été annoncées ; quelques jours plus tard, le lieu été agressé par des habitants locaux.

De la même manière que les actions menées depuis un an par les habitant·es solidaires du Briançonnais, l’activité du lieu Chez Jésus montre que si la violence est intrinsèquement liée au dispositif frontalier, elle n’est pas une fatalité et il est possible de s’organiser pour résister contre elle. Les menaces d’expulsions explicites mettent danger l’activité du lieu. Un soutien humain (besoin de bras et de volontés supplémentaires), matériel ou financier, et surtout politique (en diffusant un discours de solidarité envers ce lieu), est vital pour que toutes les actions déployées depuis plusieurs mois continuent et que la résistance solidaire maintienne son pied dans la porte de la frontière.

Contact : rifugiochezjesus@inventati.org

DSC06194.JPG

 ¤ Samar ¤

 Image de couverture :

Hommage à Alpha Diallo, mort d’une chute au col du Montgenèvre, au cimetière des Alberts (SB, juin 2018)

*****************

  1. Voir par exemple : Paolo Cuttita, La frontière Lampedusa, Mises en intrigues de l’Humanitaire et du sécuritaire, 2016
  2. Terme régulièrement employé des individus exilés pour désigner la forêt et la montagne dans laquelle ils doivent se cacher.

  3. Voir Camille Guenebeau, Le corps face à la frontière, 2016

  4. Les noms avec une astérisque ont été modifiés afin de garantir l’anonymat des personnes

  5. Relatées pour le 07/03/2018, le 16/03/2018, le 20/05/2018 à Montgenèvre / source : carnets de terrain

  6. 19/03/18, le 30/03/18 à Montgenèvre, le 08/04 à Briançon. / source : carnets de terrain

  7. 19/05 à Montgenèvre / source : carnets de terrain

  8. 20/03 à Montgenèvre / / source : carnets de terrain

  9. 19/03, 30/03 à Clavière, Montgenèvre / source : carnets de terrain

  10. 07/04, 09/05 au Fontenil… / source : carnets de terrain

  11. Source : Nous ne ferons pas marche arrière !

  12. Voir G. Agamben, Homo sacer, Le pouvoir souverain et la vie nue, 1997

  13. Les auteurs s’appuient sur la complémentarité entre biopolitique et thanatopolitique, soulignée par Foucault dans La naissance de la biopolitique, 1978

Publicités

Chroniques de frontières alpines / 2 – Violer sans entrave les droits des étranger-es : la frontière, fabrique d’exclusion politique

Le contrôle aux frontières terrestres de la France, donc intérieures à l’espace Shenghen, a été rétabli le 13 novembre 2015, avec l’instauration de l’Etat d’urgence. Le rétablissement des contrôles aux frontières intérieures a institué un nouveau dispositif, celui des Points de Passage Autorisés, constitué d’une part de points de contrôles fixes, et d’autre part de zones surveillées par des patrouilles mobiles, de manière dynamique, ponctuelle, sur la base de signalements des services de renseignement et des polices étrangères. Dans les deux cas, les contrôles d’identité systématiques sont autorisés. Le 31 novembre 2017, une nouvelle loi sur la sécurité intérieure a acté la fin de l’Etat d’Urgence, alors que, selon l’Anafé (2017), elle en banalise la logique ; notamment, elle autorise les contrôles systématiques dans une borne de 10km autour des frontières.

Quand la région du Briançonnais a commencé à devenir une route de passage importante pour des populations migrantes cherchant à fuir l’Italie, début 2017, le contrôle a été rétabli de manière fixe à Montgenèvre, au col de l’Echelle quand celui-ci est ouvert, au Col Agnel et au Col de Tende. La création de ces PPA s’est accompagnée de contrôles mobiles à la frontière, le long des routes et sur les chemins de montagne. La réalité du contrôle policier après le 31 octobre 2017 (fin de l’Etat d’urgence), attestée par les témoignages des personnes locales, des exilé·es, et les études des ONG, montre que les contrôles d’identité se déploient bien au-delà de la zone de 10km de la frontière prévue par la loi. La ville de Briançon, où des personnes sont arrêtées régulièrement, se situe à 19km de la frontière, et des contrôles d’identité aboutissant au refoulement des personnes ont lieu jusqu’à Gap, à 94km de la frontière, et même dans le train Briançon-Paris.

DSC05093.JPG

Local de la PAF de Montgenèvre, remis en service en novembre 2015 à l’instauration du PPA du Montgenèvre, SB 2018

Dans ces zones frontalières, les circulaires et ordres préfectoraux passent au-dessus du droit des enfants (convention internationale des Droits de l’Enfant de New York), le droit d’asile (convention de Genève), de tout le droit européen et international qui garantit les droits de l’Homme, permettant d’enfreindre toutes ces conventions et traités qui se situent pourtant au sommet de la hiérarchie des lois ; mais on constate de surcroît que les procédures instaurées par les accords de Shenghen, le droit français, les accords de Dublin, sont quotidiennement violées par les pratiques policières à la frontière… tout en étant tolérées, voire même impulsées, par la préfecture.

Ces pratiques de violations indiquent une soumission totale du droit au fait, du droit à la politique. Invisibles, impunies, quotidiennes, elles reposent sur l’impossibilité structurelle pour les étranger·es victimes de ces actes de faire valoir leurs droits et même leur existence sur le plan politique. Agissant plusieurs mois à la frontière aux côtés des personnes exilées, nous sommes témoins de ces pratiques et essayons d’en collecter autant de traces que possible ; l’intérêt est de rendre visibles ces pratiques et de dénoncer leurs conséquences pour les personnes qui en sont victimes. Mais cet article s’attache surtout à comprendre la signification politique de cette situation : quels objectifs politiques servent ces pratiques répétées de violation de droit ? Quelles sont les causes qui leur permettent d’avoir lieu, et de rester impunies ?

DSC05108.JPG

Refuge autogéré « chez Jésus » à Clavière, SB 2018

Les informations relatées dans cet article sont le fruit d‘une présence et d’une observation quotidienne à la frontière, à Briançon (point d’arrivée des personnes ayant réussi à traverser) et/ou à Clavière (lieu des refoulements de la PAF de Montgenèvre) du 1er mars 2018 à fin mai 2018, ce qui nous a permi de constater en continu les évolutions du dispositif frontalier et des pratiques policières. C’est grâce à une action de jour et de nuit auprès des personnes étrangères rendues vulnérables par la frontière (accueil au Refuge autogéré Chez Jésus de Clavière) et des échanges informels que nous pouvons recueillir des informations et des témoignages, quand bien même nous ne sommes pas présent·es sur les lieux d’arrestation. Une trentaine de témoignages formels ont été écrits et/ou enregistrés, suite à des passages ou des refoulements, et une trentaine de refus d’entrée collectés.

Traitement des étrangers à la frontière-page-001.jpg

Le schéma ci-dessus donne à voir les différents scénarios qui se produisent lorsqu’une personne est arrêtée sans les documents requis pour entrer en France. On peut dire que le contrôle des sans-papiers dans la zone-frontière comporte 3 étapes : l’arrestation, l’enregistrement à la PAF (non systématique mais très fréquent) suivi parfois d’un enfermement, et quand la personne n’est pas admise, le refoulement en Italie.

Nous employons le terme refoulement (traduction de l’anglais pushback) parce que ces renvois en Italie sont non seulement imposés par la force, mais se déroulent presque toujours dans l’illégalité, que ce soit parce que la procédure légale n’a pas été respectée par les agents de la PAF, ou parce que le statut de la personne devrait la protéger d’un renvoi en Italie (mineur·es ou demandeur·euses d’asile).

Durant la période de mars à mai 2018, on estime qu’en moyenne entre quinze et vingt personnes par jour tentent le passage, ce qui représente un total qui se situe entre 1230 et de 1640 personnes. La quasi-totalité de ces personnes parvient à parvenir en France, mais une grande partie des personnes qui passent à pied essuie d’abord un ou plusieurs refoulements avant d’y parvenir. Le taux de refoulement n’est pas quantifiable car il est extrêmement variable selon les jours et les semaines, de même que la fréquence de certaines violations de droits (non-prise en charge et refoulement des mineurs).

 DSC05289.JPG

Mineurs partant de Clavière pour aller se présenter à la PAF, SB 2018

Les violations de droit comme outil de l’exclusion par la frontière

 Dans les PPA, comme en tout point des frontières françaises, une décision de refus d’entrée doit être notifiée à chaque personne non-admise. Amnesty International (2017) rappelle que les personnes qui se voient refuser l’entrée bénéficient selon l’article L. 213-2 du CESEDA (code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) des droits suivants :

  • Une décision écrite et motivée et indiquant ses droits, notifiée dans une langue que l’étranger·e comprend (l’assistance d’un·e interprète est obligatoire si l’étranger·e ne parle pas le français et qu’il ou elle ne sait pas lire. En cas de nécessité, l’assistance de l’interprète peut se faire par l’intermédiaire de moyens de télécommunication),

  • La possibilité d’avoir accès à un poste téléphonique afin d’avertir ou de faire avertir la personne chez qui il ou elle a indiqué devoir se rendre, son consulat ou le conseil de son choix,

  • La possibilité de ne pas être renvoyé·e immédiatement et de bénéficier d’un jour franc (soit le lendemain, à minuit, du jour de l’arrivée),

  • Le droit pour l’étranger·e de demander l’asile, de voir sa demande examinée et d’être informé·e, dans une langue qu’il ou elle comprend, de la procédure de demande d’asile et de son déroulement, de ses droits et obligations, et, en cas de responsabilité d’un autre État, de faire l’objet d’une mesure de transfert selon le règlement Dublin III

  • La possibilité de faire un recours contre la décision de refus d’entrée devant la juridiction administrative dans un délai de deux mois.

 Cependant le droit prévoit une large marge d’action pour les agents de contrôle présents à la frontière, qui explique en partie les dérives qui ont lieu. Alors que l’évaluation de la situation de la personne étrangère (du caractère fondé de la demande d’asile, de la minorité) relève de compétences spécialisées (agents de l’OFPRA, travailleur-euse social-e de l’ASE…), et d’un cadre d’évaluation spécifiques (procédure de demande d’asile, évaluation du Conseil Départemental), ce rôle de juge est endossé à la frontière par les agents de la PAF qui se contentent d’un jugement au faciès pour justifier du refoulement des personnes qu’ils n’estiment pas mineures. La place donnée à l’interprétation d’un simple agent de la PAF est largement démesurée, d’autant plus qu’elle s’exerce en dehors de tout cadre légal puisque les procédures ne sont pas respectées.

En effet, en ce qui concerne la procédure, on peut dire que le droit à la frontière franco-italienne des Hautes-Alpes est presque toujours systématiquement violé : le droit au jour franc n’est jamais signifié aux personnes qui pourraient en bénéficier, jamais d’administrateur ad hoc n’est désigné pour les mineurs, les personnes non-francophones ne bénéficient jamais de traduction, les personnes malades n’ont pas accès à un médecin, le droit d’avoir accès à un téléphone n’est jamais octroyé…. Aucune des personnes refoulées n’a pu apprendre ou de comprendre quels étaient ses droits, qui n’ont tout simplement jamais été notifiés par la PAF, et toutes les personnes refoulées alors qu’elles ont des papiers italiens ne comprennent pas la raison de leur non-admission sur le territoire français1.

Y, 20/03/18 Ils ne nous ont pas proposé [de demander l’asile], nous n’avons eu aucune information sur nos droits.

Les refus d’entrée sont systématiquement écrits en français, donc illisible pour les personnes illettrées ou non-francophones, et tous les témoignages confirment que les entretiens de la PAF sont systématiquement réalisés en français. Les refus d’entrée que nous avons recueillis dans le cadre de cette enquête, commentés par des exilé·es qui avaient été renvoyé·es, nous ont révélé des pratique de pré-cochage de la case « parle et comprend le français », y compris pour des personnes qui parlent à peine le français et ont du mal à communiquer dans cette langue.

refus-dentrc3a9e-mineur-anonyme1.jpg

Refus d’entrée d’un mineur refoulé. On voit que la mention « refuse de décliner une date de naissance cohérente » est écrite à l’avance de manière informatique. On voit également que le mineur, s’opposant au refus de la reconnaissance de son âge, a refusé de signé. SB, 2018

Les refus d’entrée sont également pré-cochés, c’est-à-dire imprimés avec les mentions déjà cochées pour permettre le renvoi de la personne sans examiner sa situation, comme on peut le voir dans l’image ci-dessus. Sinon, ils sont falsifiés à la main, notamment pour les mineurs.

AB, 10/05/2018 : ils ont noté un faux âge (…). Il m’a dit : « A quel âge t’es né ? », je lui ai dit : « 14, douzième mois, 2001 », je le vois écrire : « 14/12/1999″ ! Je lui ai dit : »Monsieur, je vous ai dit 2001, écrivez 2001 ! ». Alors après il a écrit 2001 (…). Du coup après, ils ont demandé mon ami, ils ont attribué une date pour lui aussi.

Enfin, régulièrement, ils ne sont tout simplement pas délivrés aux personnes refoulées. On ne présente jamais à la personne son droit de contester le refus d’entrée, de faire un recours. Le fait de ne ps délivrer de refus d’entrée retire à la victime de violations de droits toute possibilité d’avoir une preuve de ce qui lui est arrivé. Sans refus d’entrée, la seule possibilité d’entamer un recours ou d’attaquer l’Etat en justice est réduite à néant.

AB, 10/05/2018 Ils m’ont rien donné ! Rien document ! Je n’ai rien signé ! (…) Je n’ai rien signé, ils m’ont rien donné, je leur ai dit encore « Je suis en train de réclamer mes droits, je connais mes droits (…) »

Refoulement.JPG

Refoulement à Bardonecchia, SB 2018

 

Cette absence de respect du droit a une fonction politique ; elle n’est pas une omission, encore moins une « bavure » ponctuelle, mais s’inscrit dans un ensemble concerté (refus d’entrée pré-cochés par ordinateur) d’exclusion du droit. E. Blanchard (2014) rappelle que les policiers parisiens déchiraient les papiers des « Français musulmans » pendant la guerre d’Algérie, et en conclut qu’ « au-delà des conséquences pratiques générées par ces gestes (impossibilité de circuler, conduites au poste, voire internements administratifs…), il s’agissait avant tout de nier leur appartenance à une communauté française considérée comme simplement « de papiers » ».Ce rappel historique évoque de manière significative le témoignage d’I:

I, 29/04/18 – J’ai dit que j’étais mineur, ils ont éclaté de rire, ils ont dit que je devais avoir des enfants. J’ai présenté mon extrait de naissance et un homme (…) qui avait l’air d’être le chef, est arrivé, et il a dit que ces papiers étaient des faux, il les a déchirés.

Elles s’inscrivent dans un ensemble de pratiques de violations de droit, qui a vocation à signifier la négation de la personne comme citoyen·ne de droit et de matérialiser l’exclusion de la personne étrangère d’une communauté nationale légitime, et donc de droit. K. Nordentoft Mose et V. Wried (2015) expliquent la fonction de double exclusion de ces pratiques. Tout d’abord, beaucoup de personnes migrantes ou réfugiées ne sont pas admises dans la communauté politique qu’elles tentent de rejoindre. L’exclusion de la communauté politique fait d’elles des sujets indésirés incapables de revendiquer ce qu’Hannah Arendt appelle « le droit d’avoir des droits ». Deuxièmement, ils deviennent l’exception à la loi de deux manières : les migrant·es et les demandeur·euses d’asile sont définis hors de champ des protections universelles légalement reconnues, tandis que les états agissent en toute impunité pour violer les quelques lois qui protègent leurs droits. L’absence de respect des droits est donc un instrument à travers lequel la frontière réalise sa fonction de définition des individus entre citoyen·nes entre légitimes et indésirables, et d’exclusion de ces dernier·es.

 

Une zone d’exception et de flou juridictionnel qui ouvre la voie à la violence politique

Si la procédure légale n’est jamais respectée, en revanche, différents paramètres pèse sur l’admission sur le territoire français. Le droit relatif aux demandeurs d’asile, par exemple, fait l’objet d’un flou structurel lié à la nature juridique de cette frontière. La demande d’asile est un des rares cas qui autorise une personne étrangère qui ne détient pas de documents de voyage valides à se présenter à la frontière et à entrer légalement sur le territoire. Dès lors qu’une personne déclare vouloir solliciter l’asile, y compris à la frontière, les autorités françaises sont tenues de prendre en compte cette demande et de l’enregistrer. Or, le dispositif actuel rend impossible le dépôt d’une demande d’asile à la frontière française des Hautes-Alpes. Le droit de demander l’asile est rarement notifié aux étrangers qui se présentent à la frontière, alors que la majorité des personnes majeures qui traversent la frontière terrestre franco-italienne sont demandeuses d’asile. Ainsi, même quand les personnes désirent demander l’asile en France, elles ne savent pas si elles sont autorisées à le faire à la PAF : une bonne partie d’entre elles omettent donc tout simplement de le mentionner lors de l’entretien.

Dans le cas de la frontière franco-italienne, il semble évident que le refoulement des demandeurs d’asile par les pratiques policières, même quand cela n’est pas précisé sur le refus d’entrée, se fonde sur l’idée que la personne a déjà déposé une demande d’asile en Italie, et que l’examen de sa demande relève ainsi de la compétence d’un autre Etat : il s’agit d’une lecture abusive de l’article L. 723-11 du CESEDA1, car les renvois ne peuvent concerner que les personnes qui possèdent déjà le statut de réfugié en Italie, non pas les demandeurs d’asile.

Par ailleurs, ce n’est qu’une fois la demande d’asile enregistrée que se pose la question de déterminer l’État membre responsable. Le seul fait que les personnes viennent d’Italie ne suffit pas à présumer de façon absolue que cet État est l’État responsable de l’examen de leur demande d’asile : il ne relève pas des compétences des agents de la PAF de déterminer de quel Etat relève la demande d’asile. Il en va de même pour la question de savoir si la demande d’asile est « manifestement » infondée : l’examen de la situation repose sur le seul agent de la PAF qui remplira le refus d’entrée, sans contrôle par des personnes issues d’organisations habilitées à le faire (juges, agents de l’OFII ou de l’OFPRA).

Or, ces violations du droit d’asile à la frontière reposent en grande partie sur l’ambiguité du dispositif de PPA, qui ne possède pas les structures de la zone d’attente censées exercer un contrôle sur le du droit des étrangers. Ainsi, l’absence d’agents de l’OFII pour réaliser des entretiens approfondis favorise la rapidité des procédures de refoulement à la frontière. La présentation d’une demande d’asile à la frontière est encadrée en France par le dispositif des zones d’attentes (qui se trouvent dans certains PPF) où une procédure leur permet de faire valoir leur demande. Cependant, les zones d’attentes, selon l’Anafé (2017) constituent des zones de sous-droit où les personnes sont également traitées de manières discriminatoire : enfermement, examen-éclair de la demande, renvoi immédiat… Il ne s’agit donc absolument pas ici de revendiquer l’installation d’un dispositif plus « efficace » car celui-ci n’aurait vocation qu’à renforcer les logiques de tri et de sélection des étranger·es : il s’agit simplement de comprendre ce que cette absence de prise en compte de la demande d’asile à la frontière révèle du traitement de certain·es étranger·es à l’entrée sur le territoire français.

La frontière « haute » franco-italienne se trouve dans une situation de flou juridictionnel, ce qui explique que l’impossibilité d’y déposer une demande d’asile. Cet absence de cadre juridique clair ouvre la voie à toutes les pratiques possibles de violations des droits par les agents de la PAF, et rend difficile la sanction de ces pratiques par des instances judiciaires tant qu’une jurisprudence n’aura pas été faite.

Ce constat d’une confusion, dans ce lieu exceptionnel qu’est la frontière, sur le droit à appliquer évoque de manière saisissante la définition faite par G. Agamben (1998) de l‘état d’exception comme « un moyen d’inclure l’exception elle-meme dans l’ordre juridique en créant une zone d’indistinction dans laquelle le fait et la loi coïncident. » Le fait que la loi soit ainsi liée au fait, et donc à la vie, constitue l’état d’exception comme un mécanisme fluctuant où la loi est suspendue et où la norme devient indiscernable de l’exception. L’application de la loi est suspendue dans les zones d’exception, alors que la loi reste en force : ainsi, il ne s’agit pas d’un espace en-dehors de la loi ou d’un espace sans loi, mais en constante relation avec la loi (et, à travers elle, le pouvoir souverain). Dans le sens d’Agamben, l’état d’exception actuel est un espace de vide ou de flou juridico-politique, qui fonde cependant le pouvoir souverain.

Cela explique que dans ces espaces d’exception se créent des zones de grande violence politique, alors même que se maintient l’illusion que la loi est appliquée. La situation marginale du territoire diminuent la possibilité de présence de témoins, et rendent impossible pour les victimes de témoigner contre les violations de droit et/ou les violences qu’elles subissent, quand bien même la loi européenne fournit en théorie aux victimes des outils pour protester contre les traitements indignes qu’elles ont reçu. La reconduite immédiate hors du territoire place la victime d’un refoulement hors de la juridiction française et des recours qu’elle permet, faisant de la législation européenne le seul appui potentiel des victimes. Par ailleurs, la précarité matérielle, la langue étrangère, l’isolement vis-à-vis des structures de soutien (matérielles et juridiques), sont autant de barrières empêchant concrètement la victime de se saisir de ses droits. La personne victime est placée dans une situation d’invisibilité juridique, et son statut d’étrangèr·e de toute part (en fuite de son pays, en fuite d’Italie, et hors de de la législation française) lui retire son existence politique dans un système fondé sur les Etats-nations. Le vide juridico-politique dans lequel elle se trouve offre toutes les opportunités à des agents extérieurs pour nier ses droits ou exercer contre elle de la violence physique.

 

DSC05308

Message militant à l’entrée de Claviere, SB mars 2018

Le respect du droit comme variable d’ajustement d’une économie néolibérale

Nous avons dit que les degrés d’application du droit varient avec le temps : l’exemple le plus frappant est celui des mineur·es non-accompagné·es (qui représentent entre un quart et un tiers des personnes qui passent la frontière). La procédure officielle mise en place par la préfecture des Hautes-Alpes est la suivante : la PAF est censée appeler le Conseil Départemental, dont la mission est de prendre en charge les mineurs, et celui-ci se met en lien avec l’association l’Envol qui vient chercher les mineurs à la PAF et les met à l’abri pour les nuits suivantes à Briançon ou à Gap, avant leur entretien et leur évaluation à l’ASE de Gap. Il en va de même pour les mineurs qui sont parvenus clandestinement jusqu’à Briançon : ils doivent pointer à la police nationale, en centre-ville (ils s’y rendent souvent accompagnés de bénévoles pour éviter que des refoulements aient lieu depuis la ville de Briançon), qui somme le Conseil Départemental de les prendre en charge.

De mi-mars à mi-avril 2018, les mineur·es pouvaient se présenter à la PAF et faire valoir leur droit d’être pris en charge : ils et elles étaient ensuite conduits en France. Puis, de mi-avril et mi-mai 2018, tou-te-s les mineur·es se présentant à la PAF ou tentant de passer la frontière à pied sont arrêté-es et refoulé-es en Italie.

O, 29/04/18 – A l’intérieur de la police ils ont voulu nous faire signer les papiers pour le [refus d’entrée], nous on a refusé de signer parce qu’on est mineurs, on a dit qu’on n’avait pas besoin de papiers, qu’on pouvait être pris en charge. Ils ont dit « Mineurs ou majeurs, il n’y a pas de place pour vous en France. On va vous faire retourner en Italie. » Ils ont dit que c’était pas grave si on ne signait pas le [refus d’entrée]. Ils ont voulu nous ramener en voiture, mais on a refusé, on a dit qu’on était mineurs, qu’ils ne pouvaient pas nous ramener au milieu de la nuit. Alors on est restés à la police, dans la petite cabane (…) Ils nous ont enfermé à clé.

Ici, O. a vu tous ses droits violés : aucun administrateur nommé, enfermement, refoulement, sans aucune preuve pour contester… A partir de début mai 2018, plus aucun refus d’entrée n’a été délivré aux personnes refoulées… et durant la semaine du 20 mai, de nouveau, des mineur·es ayant tenté de se présenter à la PAF ont pu être pris en charge. L’application du droit des mineur·es non-accompagné·es est donc soumise à une logique complètement aléatoire du point de vue des personnes qui souhaitent venir en France. Ainsi que l’indiquent les personnes solidaires du Refuge Chez Jésus aux mineur·es qui veulent se déclarer à la frontière : « C’est vraiment de la chance, la semaine dernière c’était oui, hier et avant-hier, c’était non : on ne peut pas savoir ».

DSC05302.JPG

Mineurs devant la PAF, SB 2018

Si l’admission sur le territoire français des mineur·es est bel et bien variable, et ne repose sur aucune base légale, elle n’est pourtant pas, en réalité, aléatoire, ni dépourvue de sens. Simplement, les contraintes qui pèsent sur la décision d’admission sur le territoire ne sont pas connues, ni des étranger·es ni des personnes solidaires avec elles et eux. A force d’être présent-es pendant des mois à la frontière, nous avons fini par comprendre qu’il s’agit d’un fonctionnement par périodes : pendant quelques jours ou semaines, tout les mineur·es sont accepté·es, à d’autres périodes, tou·te·s sont refoulé·es.

Cela nous permet d’avancer quelques hypothèses, à savoir que la PAF, en admettant sur le territoire ou en renvoyant, obéit à des ordres de la préfecture. On constate que lors des semaines qui ont suivi des épisodes médiatisés (refoulement d’une femme enceinte le 10/03/2018, mort d’une jeune femme le 07/05/2018), le droit des mineurs a été en général respecté. Des logiques situationnelles liées à la météo (plus gros risque de mise en danger des personnes si elles sont refoulées) ou simplement aux équipes policières mobilisées ce jour-là entrent également en ligne de compte, bien que nous n’en connaissions pas le détail.

Par ailleurs, il est possible que le Conseil Départemental fasse savoir à la préfecture que les places d’hébergement des mineur·es sont remplies et qu’ils ne peuvent pas en accueillir de nouveaux : il est même arrivé, le 14/05/2018, que les mineurs se présentant à la police à Briançon se voient renvoyés parce qu’il n’y avait plus de places dans les structure d’hébergement du département et qu’on leur dise « Allez au Refuge Solidaire ! ». Si jamais les refoulements à la frontière entrent en compte dans la gestion des mineurs par le département en lien avec la préfecture, cela constitue une infraction majeure au droit, car le Conseil Départemental est tenu de prendre en charge tous les mineurs qui se présentent : s’il y a trop de mineur·es pour les structures d’hébergement, il faut ouvrir de nouvelles infrastructures… plutôt que de refuser à la frontière, illégalement et en toute discrétion, les mineurs qui se présentent. La méthode employée pour cette recherche (appréhender la frontière du point de vue des militant·es et bénévoles solidaires) ne nous permet pas d’avoir d’éléments précis pour corroborer ces hypothèses.

DSC05334.JPG

Mineurs pris en charge, transportés à Gap, SB avril 2018

En revanche, ce que la variabilité de l’application du droit révèle de la frontière est bien qu’il ne s’agit pas, loin de là, d’un dispositif de blocage des personnes migrantes. La frontière, si elle est contrôlée, n’est pas fermée : encore une fois, on se distancie des représentations de la frontière comme ligne, ou comme mur. La frontière est un dispositif mouvant dont la fonction est de trier, de sélectionner les admis·es ou non sur le territoire, avec une grande rapidité d’adaptation aux circonstances et aux ordres de la préfecture (modifications des pratiques du jour au lendemain). En ce sens, la frontière est bien biopolitique (Foucault, 1978), au sens où elle obéit à des logiques d’aptabilité, de flexibilité, qui caractérisent l’économie néolibérale.

En effet, la logique néolibérale de différenciation des populations ne se résume pas à une « simple » séparation entre les gens mobiles et les gens bloqués aux frontières. M. Sparke (2006) s’appuie sur l’exemple des systèmes d’expulsion rapides aux Etats-Unis qui permettent de refuser l’asile sur des bases discriminatoires, pour avancer que : « la portée des droits sociaux et politiques des citoyens est restreinte à mesure que la régulation de marché prend le pas sur la régulation par l’Etat tandis que les droits sociaux des citoyens sont relégués comme provision que le marché replace, directement ou indirectement, à travers l’Etat. »

On est ici face à une utilisation dévoyée du droit par des pratiques policières illégales tolérées, quand elles ne sont pas encadrées, par la préfecture : le droit lui-même devient une variable d’ajustement selon le contexte politique ou économique, local ou national. Loin d’être une garantie de stabilité dans les procédures, loin d’être un cadre protecteur pour les personnes vulnérables, l’application du droit à la frontière est soumise au politique dont elle est le simple instrument.

La définition par Foucault (Sécurité, Territoire, Population, 1978) du dispositif de sécurité, permet d’éclairer ce mécanisme frontalier, qui « répond à la réalité en l’annulant, la limitant, la freinant ou la réglant ». Il s’agit d’opposer une réponse à l’entrée sur le territoire de personnes étrangères, mais que celle-ci soit flexible, adaptable, interagisse avec le phénomène sur le terrain, pour être plus efficace. Ainsi s’explique la nécessité, pour un gouvernement néolibéral, d’assurer la flexibilité des frontières : c’est ce qui conduit à mettre en place des mécanismes d’accélération des passages, de la circulation aux frontières, mais aussi du tri, de la rétention, de l’expulsion.

C’est ainsi que la frontière contemporaine ne se pense pas comme ouverte ou fermée, car elle est simultanément les deux : elle n’autorise ou n’empêche pas le passage d’une population mais régule et entretient un flux. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’en agissant comme un sas, elle contribue à construire (dans les discours et dans les faits) les personnes migrantes comme flux.

 CONCLUSION

Cet article avait pour but d’analyser les pratiques de violations de droit à la frontière pour sortir de l’illusion que ces actes souvent discrets, invisibles, sont des phénomènes isolés. La variabilité de l’admission sur le territoire français pourrait renforcer l’impression selon laquelle les refoulements illégaux sont le fruit d’une « bavure », d’une mauvaise application liée à des circonstances particulières. Collecter des témoignages et de continuer d’observer la situation à la frontière permet de sortir de cette vision et de construire une compréhension des différents mécanismes qui sont en jeu à la frontière : mécanismes de tri, de sélection, d’exclusion des étranger·es indésirables, selon une logique d’adaptabilité et de flexibilité.

Chaque violation de droit a des causes, une signification politique, et elle participe à construire la personne étrangère comme être sans droits, ce que G. Agamben appelle « vie nue » (1998). Le philosophe montre que quand les personnes se voient nier leur existence politique pour n’être réduite qu’à une simple vie biologique, c’est alors que s’ouvre le champ possible pour une violence physique illimitée de la part du pouvoir souverain, comme ce fut le cas dans les camps de concentration nazis.

Une continuité très certaine est ainsi à envisager entre la possibilité de violer sans limite les droits des étranger·es à la frontière et les violences physiques qui peuvent être exercées à leur égard durant les contrôles, les arrestations, les traques, chasses à l’homme, guet-apens en montagne (sur lesquelles porteront notre prochain article). De la mort juridique à la mort biologique des individus, comme cela a été le cas pour Blessing et Mamadou (décédés à la frontière le 07 et le 17 mai 2018), il n’y a qu’un pas.

DSC05865.JPG

Quand il n’existera plus de frontière, personne ne mourra pour la traverser

¤ Samar ¤

********************************************************************************

2

La décision de refuser l’entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d’asile ne peut être prise par le ministre chargé de l’immigration que si :

1° L’examen de la demande d’asile relève de la compétence d’un autre Etat (…)

2° La demande d’asile est irrecevable en application de l’article L. 723-11 [c’est-à-dire :

Lorsque le demandeur bénéficie d’une protection effective au titre de l’asile dans un Etat membre de l’Union européenne ;

  • Lorsque le demandeur bénéficie du statut de réfugié et d’une protection effective dans un Etat tiers et y est effectivement réadmissible ;
  • En cas de demande de réexamen lorsque, à l’issue d’un examen préliminaire effectué selon la procédure définie à l’article L. 723-16, il apparaît que cette demande ne répond pas aux conditions prévues au même article.

La notification de la décision d’irrecevabilité au demandeur d’asile précise les voies et délais de recours. ]

3° Ou la demande d’asile est manifestement infondée (…)

Sauf dans le cas où l’examen de la demande d’asile relève de la compétence d’un autre Etat, la décision de refus d’entrée ne peut être prise qu’après consultation de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (…)

Source : CESEDA

 

3Les refus d’entrée indiquent qu’il leur faut présenter des documents supplémentaires : attestation d’hébergement, posession de 33€ par jour passé en France, et garantie de retour.

****************************************************************************

Bibliographie

Rapports d’ONG

  • Anafé, Aux frontières de la vulnérabilité, Rapport d’observation dans les zones d’attente 2016-2017, Rapport Anafé, février 2018

  • Anafé, Rapport d’analyse, Rétablissement du contrôle aux frontières internes et Etat d’urgence, les conséquences en zone d’attente, Document Anafé, mai 2017

  • Amnesty International, Des contrôles aux confins du droit, violations des droits humains à la frontière avec l’Italie, Synthèse de mission d’observation, février 2017

  • Intersos, Unaccompanied and Separated Children along Italy’s Norther Borders, 2017

https://www.lacimade.org/etat-durgence-permanent-controles-facies-partout/

https://www.hrw.org/fr/news/2014/04/08/france-les-mineurs-non-accompagnes-se-retrouvent-bloques-aux-frontieres

http://www.info-droits-etrangers.org/venir-en-france/lentree-pour-venir-en-france/les-refus-dentree-en-france-et-les-zones-dattente/

Travaux universitaires

Agamben Giorgio (1998) Homo Sacer: Sovereign Power and Bare Life. London: Stanford University Press

Blanchard Emmanuel , « Contrôle au faciès : une cérémonie de dégradation », Plein
droit 2014/4 (n° 103), p. 11-15.
DOI 10.3917/pld.103.0011

Foucault, Michel, « La Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Sciences humaines – Seuil

Gisti, Étrangers. Quels droits ? – À savoir, 2017, Editions Dalloz

Jobard, Fabien, Bavures policières ?, 2002, La DécouverteKobelinsky, Carolina, Le Courant, Stefan La mort aux frontières de l’Europe : retrouver, identifier, commémorer, 2017, le passager clandestin

NORDENTOFT MOSE, KIRSTINE and WRIEDT, VERA , Mapping the Construction of
EU Borderspaces as Necropolitical Zones of Exception, 2015, Birkbeck Law Review Volume 3(2)

Pieret, Denis, Les frontières de la mondialisation. Gestion des flux migratoires en régime néolibéral , 2014, PUR

Sparke, Matthew B. « A neoliberal nexus: Economy, security and the biopolitics of citizenship on the border ». Political Geography 25, no 2 (1 février 2006): 151 80.

Chroniques de frontières alpines – 1 / Réprimer les solidarités : La stratégie de la peur

Depuis 2015, dans le cadre de la « lutte anti-terroriste » menée par l’Etat français, on a assisté à une intensification de la répression policière et juridique vis-à-vis des citoyen·nes solidaires avec les étranger·es, notamment aux zones frontalières. Entre juillet 2015 et janvier 2017, de 9 citoyen·nes des Alpes Maritimes ont été inculpé·es, et le 24 avril 2018, trois militant·es suisses et italienne ont été mis·es en détention préventive suite à une manifestation solidaire à la frontière des Hautes-Alpes. Ces récents événements ont fait ressusciter les débats autour du poussiéreux « délit de solidarité », institué en 1938 (dans un climat dont chacun·e devine qu’il était particulièrement xénophobe…)

Le dossier en ligne du Gisti sur le délit de solidarité montre comment les évolutions progressives du droit sont devenues de plus en plus floues de sorte qu’il n’ait plus vocation à réprimer les trafics et réseaux mafieux à la frontière, mais à englober dans le champ des répressions les pratiques d’aide gratuite et solidaires vis-à-vis des étrangers. Cette évolution est le fruit d’une représentation de continuité entre l’immigration clandestine et le terrorisme : ainsi, dès 1996, l’aide au séjour irrégulier est intégrée parmi les infractions à visée potentiellement terroriste. Depuis les années 2000, on assiste à une extension des immunités (notamment pour « motifs humanitaires ») mais aussi, simultanément, à une aggravation des sanctions et de la répression des citoyen·nes solidaires avec les étranger·es sans-papiers.

Tout un arsenal législatif a ainsi vocation à limiter les activités bénévoles de citoyen·nes solidaires : l’ « aide à l’entrée et au séjour irréguliers », punis de 10 ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende, mais aussi les « délits d’outrage, d’injure et de diffamation ou de violences à agent publics », utilisés selon le Gisti pour  » défendre l’administration et la police contre les critiques dont leurs pratiques font l’objet ». A ces motifs s’ajoutent des pratiques plus sournoises de dissuasion, qui procèdent de la même volonté politique : « Il s’agit de priver l’étranger en situation irrégulière en France de toute forme de soutien : amical, politique ou juridique mais aussi, au-delà, de signifier à la population en général et aux militant·es en particulier qu’on ne peut s’opposer impunément à la politique gouvernementale quelles que soient la détresse humaine et les horreurs qui lui sont inhérentes. »

A la frontière franco-italienne, depuis quelques années, la répression judiciaire des personnes solidaires avec les exilé·es a concerné avant tout la zone de Menton-Vintimille, avec des garde-à-vue à tours de bras, la distribution de plus de soixante-dix interdictions de territoire pour des militant·es français·es et italien·nes, et puis l’ouverture des procès d’habitant·es de la Roya et de Menton. Les personnes incriminées assument leur solidarité avec les sans-papiers, en arguant que ce sont les pratiques illégales par la police de refoulement aux frontières qui (re)mettent en danger les personnes exilées, dont elles violent les droits.

Dans les Hautes-Alpes, la route qui s’est ouverte progressivement au cours de l’année 2017 fait de la région briançonnaise, depuis plus de six mois, un des principaux passages vers la France. Les mêmes événements se sont enchaînés, rapidement, qu’à Menton et dans la Roya : forte augmentation du nombre de personnes traversant la région pour entrer en France, organisation citoyenne pour faire face à une situation humanitaire d’urgence, militarisation de la frontière grâce à des équipements et des renforts policiers, répression des personnes clandestines… Et prise en étau des bénévoles solidaires au coeur de ce dispositif de répression, lequel vise avant tout les personnes étrangères, mais également tous les gens qui leur viennent en aide.

manif benoît

Manifestation de soutien à Benoît Ducos, SB mars 2018

L’association Tous Migrants estime que depuis le printemps 2017, entre 40 et 50 personnes ont été arrêtées et convoquées à la PAF, principalement pour délit d' »Aide à la circulation, à l’entrée ou au séjour de personnes en situation irrégulière ». On peut estimer que plus du double ont été interpelé·es par des agents de police ou de gendarmerie dans l’exercice d’un acte de solidarité. On compte également au moins 13 gardes-à-vue. Pour donner le ton du contexte, Benoît Ducos, un de nos camarades dont le nom a été relayé par les médias pour être venu en aide à une femme nigérianne enceinte, est menacé d’un procès, et en même temps sollicité par de grandes ONG italiennes pour recevoir des prix pour les actions « héroïques » des gens de Briançon…

Mais la situation dans le Briançonnais a connu un véritable tournant à la fin de ce mois d’avril, suite à une manifestation solidaire improvisée depuis l’Italie, qui a abouti à un passage de frontière par un cortège accompagnant 40 exilé·es en lieu sûr à Briançon. Trois des sept militant·es arrêté·es ce jour-là ont été condamné·es à une mise en détention provisoire aux Baumettes en attendant leur audience, le 31 mai. Le motif invoqué est « aide à l’entrée de personnes en situation irrégulière en bande organisée« . La détention provisoire a pris fin dix jours plus tard suite à une forte mobilisation médiatique et associative, et la formation de comités de soutiens, pour la défense d’Eleonora, Bastien et Théo, surnommés depuis « les 3 de Briançon ».

Tous Migrants 22avril (2).jpg

Manifestation du 22 avril, source : Tous Migrants

C’est la première fois en France que des personnes sont mises en prison pour cause de délit de solidarité. Malgré leur actualité politique brûlante, ces évenements ne doivent pas manquer d’être remis en contexte : c’est uniquement en étudiant comment la pression sur les personnes solidaires s’est organisée progessivement à la frontière alpine que l’on peut comprendre que cette incarcération n’a rien d’une occasion exceptionnelle, d’une punition d’une action politique spécifique que serait cette manifestation. Ce n’est ni une manifestation exceptionnelle de sévérité, ni un dérapage, mais l’aboutissement d’une montée en tension dans la zone frontalière par la répression policière. C’est l’apogée de tout un dispositif politique qui consiste à réprimer les solidarités en jouant sur l’intimidation, et le découragement par la peur des citoyen-nes solidaires.

Les témoignages recueillis ci-dessous permettent de reconstituer tout un éventail de scènes très diverses de pression policière. Elles ne sont pas le fruit d’un calcul intentionnel qui émanerait d’une seule tête pensante. Mais on peut voir que ces différentes pratiques corrélées ont vocation à produire un effet général qui est celui du découragement par la peur d’agir. C’est bien parce que tous ces éléments évoqués ci-dessous ne sont pas déconnectés les uns des autres, mais forment un ensemble répressif qu’on peut dire que le Briançonnais a été le théâtre dans lequel s’est développée, depuis un an, une stratégie de la peur.

La méthode atmosphérique : création d’un climat de tension

La mise en contexte nécessite de poser le décor quotidien dans la zone frontalière (entre Briançon et la frontière franco-italienne et particulièrement dans la vallée de la Clarée) depuis l’été 2017 : une présence policière lourde et un contrôle incessant, avec des moments plus calmes et d’autres périodes beaucoup plus tendues (été-automne 2017, avril 2018). Depuis que les Hautes-Alpes sont devenues un point d’entrée pour les personnes étrangères vers la France, à la gendarmerie locale, la douane, la Police de l’Air et des Frontières, le PSIG, la Police et Gendarmerie de Haute-Montagne initialement présents, se sont ajoutés les renforts venus de la région entière, dont des groupe d’intervention spécialisée comme la Brigade Anti-Criminelle, les CRS, des renforts de la vallée de la Roya, et même les sentinelles de l’armée et les chasseurs alpins.

Les habitant·es et touristes témoignent des barrages quotidiens sur la route qui cet automne imposaient parfois quatre contrôles par jour aux personnes désirant descendre dans la vallée. Barrages, brigades mobiles, postes de surveillance, les renforts policiers de toute la région ne se sont pas contentés de sillonner les cols ou les routes durant cette période, mais aussi d’installer leur présence au coeur des bourgs de Névache, Val-des-Prés, de Briançon, de sorte à ce qu’aucun jour, et aucune nuit, ne se passe sans avoir le sentiment d’être surveillé·e par la police. Deux habitants de Névache décrivent la présence dans le centre du village de voitures de police avec leurs phares à 4h du matin, au pied de tous les d’immeubles. « On se fait du cinéma », conclut l’un d’entre eux, conséquence logique du fait que le petit village semble s’être transformé durant cette période en décor de cinéma.

La provence  jérémy michaudet.jpg

Barrage quotidien à Névache, été 2017, source : La Provence

Au même moment, les hélicoptères sillonnent régulièrement le ciel. « Le pire c’est l’hélico, c’est vraiment un sentiment d’oppression. Quand ils font des rondes, on sait que ce n’est pas pour le sauvetage, mais pour la surveillance », dénonce une habitante de Névache.

 

DSC05699.JPG

Un hélicoptère de gendarmerie fait des rondes au-dessus de Briançon, SB, 22 avril 2018

Plus bas à Briançon, un Refuge a ouvert cet été pour permettre aux personnes migrantes de s’abriter après leur difficile traversée de la montagne. Bien que les sans papiers puissent être arrêté·es partout dans la ville, le Refuge a bénéficié d’une sorte d’immunité humanitaire. Malgré tout, pendant l’été et l’automne 2017, les rondes régulières des véhicules de gendarmerie devant le Refuge semblent menacer sa sécurité : « Ils roulent à une vitesse d’escargot, 20km/h, on se sent observés : t’es toujours suspect… J’ai pensé à d’autres pays où les gens sont sous surveillance et je me suis dit « on connaît ça ici ». On devient nous mêmes suspects« , confie une bénévole. Ces rondes s’ajoutent aux gendarmes en civil postés sur le parking devant le Refuge, et à la présence certifiée des renseignements généraux sur la même place. Cela renforce la croyance chez les bénévoles qu’ils et elles sont tou·te·s repéré·es, fiché·es, leurs voitures enregistrées.

Alors que je recueille le témoignage de l’une de ces bénévoles, assises au soleil sur cette place, elle coupe son récit pour dire : « Et tu peux m’expliquer pourquoi il y a une voiture de police qui est plantée à côté de nous depuis 8 minutes ? ». Au moment où je tourne la tête, la voiture de gendarmes démarre. Cette pression est discrète, mais elle développe chez tous les volontaires des réflexes anxieux, d’auto-surveillance de leurs faits et gestes. Cela fait dire à une vieille dame bénévole « Ah, c’est encore la Gestapo ».

Côté italien, les montées régulières à la frontière de la police et des gendarmes ne concernent jamais les migrant·es mais bien les militant·es. Dès le premier jour de l’ouverture d’un refuge squatté à Clavière, une montée massive de la police (polizia, carabinieri, police politique, voitures civiles) vers le lieu a ancré cette action solidaire dans un contexte de confrontation. Des voitures postées en observation devant le lieu que nous occupons, des tentatives régulières par des hommes en civil ou en uniforme discret (la police politique) d’entrer dans le lieu, suffisent à poser le climat. Interpellations sans justification, juste parce qu’on a un véhicule français, prise d’identité. Pour les personnes qui arrivent depuis la vallée par le bus, que nous accueillons dans le lieu en tentant de les mettre en sécurité, cette surveillance menaçante fait s’écrouler tout ce que nous mettons en place en termes d’accueil. Alors que la police a tenté de rentrer dans le lieu, et que nous n’avons pas eu le temps de barricader, j’ai dû crier à des exilés que nous accueillions depuis la veille de se cacher vite, pour ne pas qu’ils les trouvent : comment prétendre essayer de créer un climat de sécurité, dans ces conditions ?

 DSC05330

Arrivée du bus cernée par les voitures de police et des renseignements généraux, SB avril 2018

Ainsi la réponse immédiate du Ministère de l’Intérieur à la manifestation du 22 avril 2018 a-t-elle été, comme à l’accoutumée, la massification des rondes et patrouilles. Le soir même du cortège solidaire, Gérard Collomb ordonne un renforcement immédiat et intensif des contrôles à la frontière et dans la ville, avec des arrivées massives de toute la région. La montée brutale des dizaines de cars de CRS et de quinzaines de voitures de gendarmerie mobile depuis la vallée, fonçant sur Briançon en faisant hurler les sirènes dans un spectacle grotesque d’intervention spécialisée a fait monter la présence policière de Briançon à au moins 200 agents de contrôle. La petite ville est restée surmilitarisée, de manière quasiment absurde, pendant plus d’une semaine.

DSC05714.JPG

7 cars de gendarmerie mobile patrouillent devant le Refuge Solidaire, SB, 23 avril 2017

Les touristes qui ont fréquenté la région à la fin de l’été 2017 manifestent de manière unanime un choc vis-à-vis de cette présence policière démentielle et apparemment injustifiée. « Pendant l’automne, la vallée ressemblait plus à une scène de guerre qu’à une région touristique », s’accordent de nombreux·ses habitant·es. « On a senti un moment d’occupation. Quand ils sont partis, on a enfin pu respirer. » Aujourd’hui, fin avril 2018, le printemps est revenu, dans un contexte politique national encore plus tendu que l’an dernier, et le siège de la zone peut recommencer.

La tactique du « cow-boy » : courses-poursuites et mise en scène d’arrestations

 

La méthode la plus utilisée pendant des mois comme contrainte sur les activités bénévoles, a été celle de l’intimidation. Celle-ci repose sur un certain sens du spectaculaire, au sens propre du terme : comme si la vallée était un théâtre, où après avoir planté un décor de guerre, des acteurs jouent aux opérations militaires de grande envergure.

Les course-poursuites participent à produire cet effet impressionnant. Une femme du Refuge raconte qu’en septembre, alors que la police surveillait constamment la gare de Briançon, empêchant le départ des migrant-es vers le reste de la France, des bénévoles avaient organisé un petit convoi pour descendre une dizaine de personnes vers la gare suivante, à l’Argentière, afin qu’elles puissent prendre leur train vers Paris. « On attendait dans l’herbe à côté de la gare, tranquillement, quand la police est arrivée : il a fallu se précipiter, en rampant, dans les voitures. On s’est précipités vers la gare suivante, Saint-Crepin, à toute vitesse. Là on attend, on surveille la gare. Pendant ce temps les jeunes sont dans la voiture et attendent que le train arrive. Quand il arrive on leur dit de courir. Ils montent dans le train, et direct après, horreur, on voit arriver la police ! Ils ont tous été arrêtés à Gap. »

Une autre femme, habitante de la Clarée, raconte : « J’allais au boulot à quatre heure du matin, (…) il y en avait plein de [jeunes] qui marchaient sur le bord de la route, ils couraient au milieu des voitures, dévalaient la pente. Alors je les ai emmenés. (…) Les gendarmes à Val-des-Prés en avaient déjà arrêté une vingtaine. Moi je les ai vus, et j’ai eu peur : j’ai accéléré. Ils m’ont poursuivie. Au village suivant, je me suis arrêtée « Sortez, courez ! », je leur ai dit. Les gendarmes nous ont tous poursuivis, un seul gars a réussi à s’évader, se cacher dans un jardin. J’étais prise au piège dans mon propre village. J’ai eu une sacrée frayeur ! »

La dimension dissuasive de ces course-poursuites est plus évidente encore quand elles concernent des gens qui ne transportent pas de migrant·es, mais qui se contentent de leur parler. Moi-même, alors que je me contentais d’observer, j’ai été prise en chasse par une voiture de police… qui n’avait rien d’autre à me reprocher que de rouler les phares éteints.

L’intimidation se joue aussi dans la mise en scène de l’arrestation.  Le ton de la voix, la manière d’interpeler, font partie du « jeu ». On me raconte, à chaque contrôle du véhicule, les phares de voiture et lampes en pleine figure pour éblouir, les arrestations à grands cris, contrôles d’identité, fouille du véhicule – même quand il n’y a rien à signaler.

 

DSC05140.JPG

Barrage sur la route de Briançon à Montegenèvre, SB, avril 2018

Un militant raconte son arrestation récente : les armes braquées sur lui, une ouverture à coups de pieds de la portière de la voiture, les personnes agrippées brutalement, menottées avant d’être conduites à la gendarmerie. Un autre homme arrêté au col de l’Echelle alors qu’il transportait une femme enceinte et sa famille a fait l’objet d’une arrestation brutale : ses voisins racontent que les gendarmes lui ont esquinté les bras, et qu’il a eu très mal par la suite.

Enfin, pour certaines personnes arrêtées, la violence verbale grossière est utilisée pour forcer la peur. Une militante me raconte : « J’ai une copine qui a été arrêtée à la PAF alors qu’elle emmenait des mineurs se signaler, à la demande de la gendarmerie. La personne qui l’interrogeait lui a tenu des propos odieux, sexistes, racistes, machistes, et des gestes obscènes. Pendant un mois, elle a arrêté ses activités bénévoles. Elle ne veut pas témoigner, elle est très intimidée. »

Jusqu’à récemment les interventions musclées sur le terrain, ne comportaient pas de suites judiciaires, comme si leur rôle était de se suffire à elles-mêmes pour impressionner les citoyen·nes solidaires.

La méthode Stasi : menaces individuelles

Ce faisceau de méthodes diverses dont l’assemblage produit une stratégie de la peur fonctionne aussi sous la forme de la menace. Cette stratégie est développée lors d’événements militants  collectifs : « A chaque fois qu’on a fait des manifs à la PAF, ils nous ont photographiés, ainsi que les bagnoles… ». La menace a ici un caractère préventif, comme pour entraver les solidarités en créant de la peur chez individus avant même qu’il n’y ait de réelle convocation.

L’été dernier, un habitant de la Clarée connu pour avoir accueilli beaucoup de jeunes migrants a bénéficié d’une visite à son domicile de la gendarmerie doublée d’une perquisition : « Ils sont venus, ils ont évacué les gars, ils ont retourné les matelas… » Au printemps, deux gendarmes s’étaient déjà baladés chez tous les commerçants avec deux photos dont la sienne, en demandant : « Est-ce que vous connaissez cet homme ? ». Des rondes autour des domiciles de certain·es militant·es de Briançon ont également été signalées suite à la montée en force de la police après le 23 avril 2018.

Une autre militante, que nous appellerons ici Séraphine Loulipo, raconte qu’après accompagné au Refuge un jeune homme cet été, elle s’est rendu compte qu’elle était observée sur le parking du refuge par un homme en civil, assis sur le muret : « De toutes façons j’ai toutes les images, j’ai tout filmé…. » lance-t-il. « Votre voiture est fichée, nous on ne va pas vous lâcher, ça ne va pas se passer comme ça. »

Trois jours plus tard, Mme Loulipo se heurte à un barrage de police sur la route de la Clarée. « Ah, Séraphine Loulipo », dit immédiatement le gendarme qui la contrôle, à la seule vue de son véhicule. « Ca va bien, le trafic des migrants ? ». Puis d’ajouter : « Mettez vous sur le côté, on va bien lui trouver quelque chose à cette voiture. » Alors qu’elle cherche le gilet jaune obligatoire dans tous les véhicules, il prépare d’avance sa contravention et se gausse : « Je l’apporterai directement chez vous ». Mme Loulipo est ainsi rentrée chez elle persuadée que la police connaissait ainsi, en plus de son nom et de son véhicule, l’adresse où elle vit avec ses enfants.

En mars, un bénévole a bénéficié d’une de ces séances d’intimidations. « Ils sont venus me voir à mon boulot, sur mes horaires de travail. Ils étaient 3, en uniforme. Ils m’ont engueulé. « On t’a vu ! (…) Tu vas te faire choper, on peut te faire fermer ton commerce, on va saisir ton véhicule. »

De même, en Italie, la dernière fois que la police politique a pris mon identité, ils nous ont assuré qu’ils connaissaient les visages de chacun·e d’entre nous, savaient parfaitement qui entrait et qui quittait le lieu, à toutes les heures, et nous ont promis que prochainement une arrestation massive tomberait sur tou·te·s les occupant·es.

 

DSC05327.JPG

Surveillance des gendarmes italiens sur la place de l’église à Clavière, SB, avril 2018

La traque des militant·es, la volonté de les identifier ou bien pour les menacer oralement (stratégie préventive) ou bien pour constituer des dossiers (stratégie punitive), selon les ordres du moment, s’est manifestée de manière plus qu’évidente lundi 23 avril quand 7 cars de gendarmes ont cerné le Refuge solidaire et que 7 agents sont rentrés à l’intérieur du Refuge, requérant un entretien avec des exilé·es… pour recueillir des informations sur les manifestant·es de la veille ! Un seul exilé a témoigné, mais cette action a pour effet de traduire de manière efficace la volonté du Ministère d’arrêter non pas uniquement les sans-papiers, mais bien celles et ceux qui contestent la politique migratoire de l’Etat, pour les empêcher d’agir.

24 mai 2017 le dauphiné

Manifestation à la PAF contre l’arrestation d’une bénévole, le soir de l’attaque de la voiture de police, source : Le Dauphiné Libéré, 24 mai 2017

Mais certaines scènes de violence physique à l’encontre des militants ont servi à faire monter le ton de la menace répressive. La première a eu lieu en mai 2017 contre un manifestant, renversé par un véhicule de police alors qu’il était venu soutenir avec une trentaine d’autres une travailleuse sociale qui avait été arrêté·e par la PAF. Dans son témoignage à la presse, la victime de cette violence raconte : « Une voiture de police part (…) à son bord 2 ou 3 réfugiés, direction le poste de police en Italie. (…). Spontanément, une dizaine d’entre nous décident de se mettre au milieu de la route et de mettre nos simples corps comme barrière naturelle à l’expulsion. Le chauffard essaye de forcer le passage en faisant vrombir le moteur, et en avançant pare-choc contre tibias. L’une d’entre nous tombe devant la voiture. Le reste des flics présents mettent des coups pour nous dégager de la chaussée. La voiture de police (…) active une grande marche arrière( à contre-sens) puis repasse en marche avant et se met soudainement à accélérer.

Je suis au milieu de la chaussée, je regarde la voiture de police arriver, elle ne décélère pas. (…) La bagnole continue sa course et me percute. (…) Je me retrouve ensuite sur le bitume et la roue arrière du véhicule me passe sur la jambe, au-dessus de la cheville. La voiture continue sa course comme si de rien n’était. Une fois au sol je m’ aperçois que plein de gens hurlent. J’hurle aussi. Sur ma droite un mec en costard, un cadre la PAF, ou de la préfecture me regarde comme un déchet. Il fait demi -tour et retourne sur ses pas pour aller se planquer dans le bâtiment du ministère de l’intérieur. Il est témoin direct de l’action. (…)

Les gendarmes ne prennent aucun témoignage des faits qui viennent de se passer. Certains policiers esquisse[nt] des sourires. Je suis pris en charge par les pompiers avec une atèle au pied droit. Les gendarmes n’ont toujours pris aucun renseignement auprès des témoins présents. J’arrive à l’hôpital. »

Le deuxième cas de grave de violence individuelle a précisément eu lieu dimanche 22 avril. Plusieurs heures après l’arrivée du cortège, un militant de Briançon bien connu des autorités, buvait tranquillement une bière au bar de la gare. Les gendarmes ont contrôlé son identité sans raison. Ils se sont jetés à 6 sur lui, pour le mettre au sol, il a été menotté. Alors qu’il se débattait il a reçu des coups de genoux dans le dos, des coups de pied sur la tête. Pour les militant·es briançonnais·es, il s’agit d’une tentative de vengeance par interpellation, ciblée contre un individu connu par les autorités locales et qui relève d’un odieux règlement de compte couvert par la force de l’État.

Alors que tout le monde se trouvait devant le Refuge Solidaire, un groupe est allé à son secours. Ces militant·es ont été gazé·es au poivre ; ils et elles ont réussi à extraire le camarade des coups des gendarmes et à s’abriter au Refuge solidaire, les visages brûlés par les gaz. Le camarade, défiguré, aurait dû se rendre immédiatement à l’hôpital (dont le diagnostic a été très lourd), mais il a préféré rester caché pendant la nuit par peur d’être arrêté.

DSC05708.JPGA l’intérieur du Refuge, les personnes gazées se soignent le visage et les yeux, SB, avril 2018

Plus que dans la brutalité des coups, la violence extrême se situe dans la possibilité pour les agents de l’Etat d’exercer la force sans contrainte, sans raison, par pur mépris ou amusement. On est toujours, quelque part, dans la menace, sous sa forme la plus crue. Les contrôles de police effectués par la suite au domicile de différentes personnes suite à cet événements, montrent la détermination à arrêter une bonne fois pour toutes les activistes locaux.

Parce qu’elles ont lieu dans un environnement global de répression qui agit sous des formes diverses (intimidation, menace), il serait réducteur d’assimiler ces deux scènes à de simples bavures policières, exceptionnelles et dénuées de contexte. Elles sont la forme la plus choquante et la plus crue d’une violence présente constamment depuis un an dans le Briançonnais, de manière diffuse. En effet, il n’y a pas de rupture entre les violences psychologiques et les violences physiques, ni entre celles à l’encontre des exilé·es et celles qui visent les militant·es, mais bien un ensemble continu caractérisé par des montées en tension, selon le contexte de la frontière et le contexte politique national.

Bavures policières ? Le plan de Macron

Vis-à-vis de ces pratiques quotidiennes d’intimidation, il serait facile pour le gouvernement d’argumenter qu’il s’agit de glissements locaux liés à un terrain particulier, à une « zone de tension » ou « zone de crise », bref, des situations ponctuelles et exceptionnelles qui n’ont rien d’emblématique. Or, à chaque fois que les habitant·es solidaires ont eu l’occasion de discuter avec des agents de police sur le terrain, et notamment en ce qui concerne leurs pratiques illégales de refoulement de demandeur·euses d’asile et de mineurs, ceux-ci ont eu pour simple discours que tous les ordres venaient « d’en haut ». Le renforcement démesuré, à en paraître fou, de la présence policière à Briançon le 22 avril 2018 a bien été ordonné par le Ministère de l’Intérieur.

Par ailleurs, d’autres moyens de pression plus discrets mais encore plus efficaces prouvent que la volonté d’interrompre par tous les moyens les activités bénévoles vient aussi de la préfecture, et à travers elle, de l’Etat. Notamment, la préfecture a fait barrage aux demandes de subventions nationales et européennes de la MJC, lieu central à Briançon, qui agit à la fois comme centre social et comme moteur d’activités culturelles pour la ville. Cette MJC a été un des premiers lieu d’accueil des personnes migrantes à Briançon quand la frontière des Hautes-Alpes est devenue un lieu de passage, parce qu’elle disposait déjà de la MAPE-monde, un dispositif d’accès aux droits pour les étrangers : sans subventions, la MAPE-monde ne peut plus continuer ses activités d’aide à la demande d’asile. Le motif invoqué, de manière très claire, par la préfète, pour justifier ce blocage des demandes de subventions, est que « l’Etat ne peut pas soutenir des associations qui vont à l’encontre de sa politique. »

alpes 1 7 juin 2017

Les différents éléments de terrain décrits dans cet article sont épars, divers, inégaux ; ils témoignent d’un répertoire très large des moyens de pressions employés dans le Briançonnais pour décourager les citoyen·nes solidaires. Cette diversité joue également le jeu d’un discours qui les présenterait comme des phénomènes ponctuels et séparés. Or, il est nécessaire de les présenter ensemble, non pas comme des faits distincts mais comme un continuum du contrôle policier, un ensemble de moyens au profit d’une même politique de lutte contre l’entrée sur le territoire de personnes étrangères en situation irrégulière, et de répression des gens locaux qui les aident.

L’effet des arrestations sur l’activité des bénévoles . Une stratégie efficace ?

Le différents moyens mobilisés au profit de la répression ont nécessairement un impact. La simple présence policière a un effet dissuasif, comme me le raconte une bénévole dont la propriétaire est une dame âgée, qui aimerait bien accueillir des migrant·es qu’elle voit quotidiennement sous sa fenêtre, mais qui est terrorisée par la police ! « Ne dites pas que je vous l’ai dit », a-t-elle confié à sa locataire.

Il y a de nombreux cas de bénévoles qui, suite à leur arrestation, ne reviennent pas au Refuge pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, ou qui limitent leurs activités. « Moi depuis, je ne fais plus rien [en transport]. J’ai eu tellement peur, le coeur qui battait. J’ai ma fille, je peux faire une garde à vue… (…) J’étais dans un film. C’est pas ma vie, ça, c’est pas ma vie. »

Mais pour la majorité des citoyen·nes solidaires, la conviction profonde de la légitimité de leur engagement est un moteur plus puissant que la peur d’être arrêté·e, même d’être poursuivi·e.

DSC05711.JPG

Fin de la manif du 22 avril, SB, avril 2018

Malgré tout, beaucoup ont, depuis un an, perdu totalement confiance et développé une peur vis-à-vis de la police et des institutions étatiques : cela peut se traduire par une nervosité à la vue de chaque véhicule de police, une boule dans le ventre en permanence, une angoisse pour ses enfants et sa famille… Certain·es témoignent d’une paranoïa quotidienne avec l’impression d’être observé·es en permanence, surtout via leur téléphone. La question de la surveillance hante les conversations quotidiennes, renforcée par la rapidité de circulation des rumeurs : j’ai vu une voiture de police ici, là ils contrôlaient, ils sont restés plantés longtemps en me regardant, ça m’a paru étrange…

J’ai moi-même ressenti cette évolution au fil de mon temps à Briançon : les premières maraudes en montagne, alors que je ne connaissais personne qui avait été arrêté·e, me paraissaient la chose la plus naturelle du monde, un geste évident de mise à l’abri. Ce n’est qu’à force de voir se multiplier les arrestations autour de nous que l’angoisse un peu sourde du contexte Briançonnais m’a gagnée. Quand je suis seule en voiture, les sentiments qui m’envahissent sont de l’ordre du qui-vive, de la mise en garde, car je suis à moitié persuadée que ma voiture est repérée aussi. Je ne discute plus au téléphone sans douter que quelqu’un m’écoute, je ne parle plus aussi librement quand il y a un téléphone, même éteint, dans la pièce… Cela peut affecter notre imaginaire jusque dans notre sommeil, à rêver de course-poursuites et d’arrestation, à imaginer sa vie en prison…

A l’inverse de cette hypersensibilité qui peut friser la paranoïa, certaines personnes solidaires ont développé une sorte de nonchalance lasse, déjà habituée, vis-à-vis des arrestations : « Tu sais, moi je m’en fiche, on est habitué·es », dit une personne suite à son arrestation de la veille. Comme dans d’autres zones de violence policière généralisée (par exemple à Calais), une sorte d’habitude cynique s’est développée chez beaucoup de bénévoles, qui est un mécanisme de protection psychologique normal.

Quelle que soit la réaction de la personne, le fait de continuer ses activités solidaires dans un tel contexte implique toujours de s’habituer à la peur en incorporant des réflexes d’autocensure, d’autosurveillance, et de banalisation de la violence.

DSC05703.JPG

Des renforts armés surveillent les militant·es abords de la police nationale, SB 22 avril 2018

Par ailleurs, la menace d’être arrêté·e agit comme une contrainte lourde sur l’activité solidaire : elle exige beaucoup plus d’organisation. Elle renforce la nécessité de toujours envoyer une voiture éclaireuse, qu’elle vienne du haut ou du bas de la vallée, pour vérifier que la voie est libre ; potentiellement d’y être à deux personnes pour pouvoir prévenir les autres par téléphone tout en conduisant. Elle implique de calculer les marges de temps avant chaque départ, d’observer les roulements des gardes policières pour passer au bon moment, d’impliquer potentiellement d’autres habitant·es solidaires sur le trajet pour ouvrir leur maison comme lieu de repli au cas où.

Tout cela a deux effets majeurs : d’abord, la mobilisation nécessaire de toujours plus de bénévoles pour prendre des précautions afin d’assurer la sécurité des personnes migrantes et des bénévoles eux-mêmes. Plus il y a besoin de monde, plus les mêmes personnes enchaînent les nuits passées en montagne, alors même que cela les désigne comme cibles plus évidentes pour la police. La fatigue physique s’ajoute donc à la tension psychologique des bénévoles, épuisant les troupes jusqu’à mettre en péril leur organisation. A long terme, la surveillance agit ainsi comme une stratégie indirecte d’auto-épuisement des bénévoles et de leurs activités.

Le deuxième effet qui découle d’une organisation minutieuse des trajets d’aide aux personnes migrantes est la sensation d’organiser un trafic, bien que celui-ci soit entièrement à vocation solidaire. Or, il est intéressant de relever que l’accusation qui vise les trois militant·es mis·es en détention comporte précisément la mention « en bande organisé ». Les discours de la préfète des Hautes-Alpes ainsi que de G. Collomb ne cessent de différencier l’aide occasionnelle et individuelle de l’aide sous forme de « réseaux organisés ». Or, dans les faits, c’est précisément le contrôle policier incessant et la remise en danger, en montagne, des personnes arrêtées, qui oblige les bénévoles à mettre en place un réseau organisé de transport : la préfecture provoque ainsi elle-même l’activité dont elle accuse les habitant·es solidaires.

Pression, contre-pression : des débats sur la résistance à mettre en oeuvre

Localement, des résistances sont à l’oeuvre contre la répression des solidarités. Les voisins et voisines, même celles et ceux qui ne partagent pas les idées politiques des bénévoles, font preuve d’une complicité passive quand ils et elles les avertissent discrètement d’un barrage de police plus bas dans la vallée. Une sorte de résistance de fond de la population locale, ulcérée de toutes part par l’omniprésence et la démesure des contrôles, permet une solidarité discrète entre les habitant·es de la vallée, au-delà des désaccords idéologiques.

De la part des habitant·es menacé·es par les contrôles, de nombreuses tentatives de dialogue vis-à-vis des institutions policières ont été entreprises. Une tentative d’entretien avec les secours en montagne, pour mettre en place une stratégie commune de sauvetage des personnes en danger, qui s’est soldée par un relatif échec de la discussion ; entretien avec l’officier de police judiciaire pour vérifier leur droit à dénoncer les pratiques illégales constatées par les citoyen·nes de la part des agents de police, qui n’a pas abouti non plus. La fermeture totale des institutions policières, l’opacité et le secret dans lequel elles agissent, empêchent tout dialogue avec les citoyen·nes solidaires.

Au quotidien, les stratégies à adopter pour faire face aux menaces qui pèsent sur les activités d’aide aux personnes étrangères divisent les bénévoles. Le fait de s’organiser pour être le moins visible possible, d’aider les migrant·es à partir le plus vite possible de la vallée pour ne pas que trop de gens y restent, en un mot, de jouer le jeu de cache-cache imposé par la police, ne fait pas consensus au sein des militant·es. Car faire le jeu de la police, c’est aussi assurer le secours en montagne à la place de la gendarmerie de haute-montagne, par peur qu’elle mette en péril des personnes en les refoulant à la frontière et en toute illégalité ; c’est aussi prendre en charge bénévolement et dans le secret l’accueil des demandeur·euses d’asile qui relève normalement du devoir de l’Etat ; c’est aussi financer soi-même les trajets hebdomadaires des mineurs jusqu’au conseil départemental à Gap, ce qui relève de la responsabilité de l’Etat. C’est enfin assumer le fait d’envoyer rapidement dans les grandes villes des personnes qui n’ont pas de contacts là-bas et se retrouvent à la rue, invisibles, sans réseau de solidarité sur lequel s’appuyer.

La stratégie de la peur pousse les bénévoles à agir toujours plus dans l’ombre, discrètement, et continuer de faire fonctionner une situation qui relève d’une imposture de la part de l’Etat. Mais alors que les arrivées sont toujours plus nombreuses et que la répression ne cesse pas, mettre en pleine lumière la responsabilité de l’Etat, les pratiques illégales et inhumaines de ses agents, est ce que souhaitent la plupart des citoyen·nes solidaires… qui se contraignent pourtant au silence, par peur de la répression et surtout par peur que celle-ci s’exerce sur les personnes étrangères pour lesquelles cette solidarité est mise en oeuvre.

Au quotidien, les bénévoles acceptent toutes ces charges, parce qu’ils et elles ont la conviction qu’offrir un accueil digne aux personnes étrangères est ce qu’il y a de plus important. Mais quand les citoyen·nes solidaires manquent de relais, manquent de force, manquent de sommeil ou n’ont plus assez d’argent pour faire tourner les lieux de vie collective, la question du bras-de-fer avec l’Etat ressurgit : n’est-on pas la dupe d’une manipulation, qui nous oblige à prendre en charge secrètement l’accueil des migrant·es dans la région, tout en nous réprimant et nous menaçant ?

DSC05338

Evacuation de la gare de Briançon par les CRS suite à une occupation pour mettre à l’abri les exilé-es, SB avril 2018

Ainsi, la stratégie de mobilisation mise en oeuvre, notamment par l’association Tous Migrants a été de répondre à la pression policière par une pression médiatique, pour assurer qu’un discours soit produit pour pointer du doigt la responsabilité de l’Etat, et l’injustice des arrestations. Grâce à ce travail de médiatisation, il a été possible, lors de l’arrestation de Benoît Ducot le 10 mars dernier pour avoir voulu conduire à l’hôpital Marcella, une femme nigérianne en train d’accoucher, de mobiliser immédiatement les médias sur ce sujet et d’organiser une manifestation à la PAF lors de la convocation de Benoît. Elle s’est à nouveau montrée efficace pour obtenir la remise en liberté conditionnelle de Bastien, Théo et Eleonora.

Quelle interprétation donner aux événements récents ?

Si Bastien, Théo et Eleonora ont été remis·es en liberté conditionnelle (avec un fort contrôle qui les oblige à pointer une à deux fois par jour, les premiers en Savoie, la troisième à Marseille, c’est-à-dire hors de leur pays de résidence), les défenseur·euses des solidarités avec les exilé·es ont de bonne raison de s’inquiéter de l’échéance du 31 mai.

DSC05754.JPG

Manifestation devant la prison des Baumettes à Marseille, le soir de la remise en liberté des « 3 de Briançon », SB, mai 2017

Il est évident que leur mise en détention provisoire n’était aucunement une réponse au risque réel que ces trois jeunes personnes représentaient pour la société française. Elle visait plutôt à produire un effet tonitruant et à montrer que l’Etat agissait dans sa « lutte » contre « l’immigration clandestine », car :

  • Les trois personnes incarcérées n’étaient pas actives localement en France. Toutes les trois étrangères, elles étaient ponctuellement présentes le week-end de la manifestation pour un événement qui a eu lieu à Claviere, en Italie.

  • Elles n’avaient pas de casier judiciaire pouvant justifier l’idée qu’elles représentent un quelconque danger public

  • Toutes trois possédaient des dossiers très solides de garanties de représentations.

Ainsi, leur étonnante mise en détention, dans un contexte de mouvement social et de contestation fortement réprimés par le ministère de l’Intérieur partout sur le territoire français, s’agissait bien d’une décision politique. Cette impression est renforcée par la plaidoirie du procureur lors de la comparution immédiate le 24 avril au tribunal de Gap, qui se centrait essentiellement, non pas sur les personnes de Théo, Eleonora et Bastien, et sur les accusations qui leur étaient portées au titre judiciaire, mais uniquement sur le contexte politique : à tel point que des éléments aussi farfelus que le carnaval de Gap ou des communiqués de l’association Tous Migrants, avec lesquels illes ne pouvaient avoir aucun rapport, leur ont été implicitement reprochés.

Le fait que cette condamnation provisoire ait eu lieu dans un contexte où d’autres militants rattachés au groupe d’extrême droite Génération Identitaire étaient à l’initiative d’une opération de communication au col de l’Echelle n’a rien d’anodin, car ces derniers n’ont été aucunement ni poursuivis, ni condamnés, et n’ont subi aucune pression policière pour incitation à la haine raciale. Il faut garder cela à l’esprit pour se rendre compte de ce que ce procès implique sur le plan idéologique et ce qu’il traduit de la politique actuelle du gouvernement, à travers le Ministère de M. Collomb.

DSC05763.JPG

Le fait qu’Eléonora Bastien et Théo soient étranger·es a peut-être donné l’impression que leur détention ferait moins l’objet de retentissement médiatique et aurait uniquement un impact sur les personnes qui agissent localement et quotidiennement à la frontière, et sont visibles des autorités depuis des mois, avec l’idée de faire un exemple. En ce sens, même le passage aux poursuites judiciaires reproduit les stratégies de menaces policières développées plus haut.

De fait, un dossier a été ouvert par le procureur sur au moins 30 personnes présentes à cette manifestation et qui pourraient être également convoquées le 31 mai pour le procès d’Eléonora, Théo et Bastien. Les militant·es qui étaient présent·es ce jour-là subissent donc en ce moment les effets de la peur, doublée d’une incertitude quant à savoir quel noms tomberont.

Même si ce n’est pas nous-même, ce sera notre ami·e, notre camarade, et à travers les quelques personnes qui seront sacrifiées en exemple, c’est évidemment toute notre activité solidaire qui est attaquée. Et la peur, quand la menace ne sera plus celle d’une simple garde-à-vue mais d’une réelle condamnation de 10 ans de prison comme la loi le prévoit théoriquement, finira par être efficace pour que les actions solidaires s’éteignent d’elles-mêmes.

Le régime de la peur généralisée est l’apogée du processus répressif, et il consacre l’entrée dans un régime de terreur. Un Etat qui vise à réprimer toutes les désobéissances civiles par le contrôle ou la menace à l’encontre de ses citoyen-nes prend les traits de la dictature ou du fascisme. Des personnes profondément convaincues continueront à agir solidairement, mais de manière cachée et secrète, comme c’est déjà le cas en Hongrie, en Bulgarie, dans les pays d’Europe où l’extrême droite a gagné la société comme les institutions politiques.

Les motivations idéologiques, au fur et à mesure que s’intensifie la répression, s’orientent au-delà de la simple solidarité avec son frère ou sa soeur discriminé·e : elles prennent un sens de plus en plus politique, de révolte vis-à-vis d’un Etat fondé sur la violence. C’est le point de bascule où la solidarité envers son prochain devient un acte de résistance.

masque-tm-e1521384957338.jpg

Manifestation de soutien à Benoît Ducos, source : Tous Migrants

¤   Sarah   ¤

Lyon, un hiver de mobilisations

Introduction : Marianne aux bras grand ouverts

Lyon, Grenoble, Nantes, Paris… Un mouvement est-il en marche ? Les occupations successives d’universités, suivies de réquisition de bâtiments inoccupés afin de reloger des personnes étrangères dépourvues de logement, commencent à éclorent partout à travers le pays.

Quelles sont les raisons de se mobiliser en France aujourd’hui ? Les lois de novembre 2017 qui ont cherché à assimiler l’Etat d’urgence dans le droit commun, puis, le 12 décembre 2017, la circulaire de Gérard Collomb dessinant les lignes d’une politique d’enfermement systématique des étranger-es en situation irrégulière, ont accéléré la politique de répression de l’immigration clandestine déjà entamée par les gouvernements précédents. La future « loi Colomb » en discussion au Parlement, sur fond de discussion autour d’un « règlement Dublin 4 » à l’horizon 2018, ne présagent rien de bon du point de vue des droits de l’Homme et du droit d’asile.

Pendant que les instances politiques discutent à bâtons rompus pour faire coïncider leurs intérêts avec le système juridique qu’elles manipulent à coup de circulaires, règlements et jurisprudence, les personnes visées par ces mesures continuent d’arriver en France et se trouvent plus démunies que jamais. Ainsi, dans les grandes villes de France, les mineurs non-accompagnés et demandeur-euses d’asile, contrairement à ce qui est prévu par le droit, se retrouvent sans hébergement : comme les structures d’accueil sont saturées, des listes d’attente se mettent en place avec priorité aux personnes les plus vulnérables, rendant ainsi quasiment impossible l’accès à un hébergement pour des réfugié-es seul-es, jeunes ou même simplement en « bonne » santé. Actuellement, la majorité des personnes qui vivent à la rue en France sont des personnes migrantes, soit qui viennent d’arriver et attendent d’être prises en charge, soit à qui on a refusé la prise en charge et qui sont condamnées à la clandestinité ou à quitter le territoire.

Les politiques migratoires ont un effet direct sur cette situation : une volonté de réduire les quotas d’immigration, alors que le nombre de demandeur-euses d’asile ne cesse d’augmenter, conduit les différentes institutions à opérer un tri entre les gens, et à tenter de débusquer parmi les personnes requérant de l’aide les potentiels fraudeurs. Ainsi, ce à quoi on assiste aujourd’hui dans les rues de nos villes, les campements roms sur le côté des routes, les squats afghans derrière les gares, les esplanades occupées par des migrant-es d’origine arabe ou africain-e, tout cela sont les conséquences humanitaires d’un problème qui est politique. Cela est d’autant plus visible quand, au contact de ces personnes, on constate qu’elles subissent constamment des pressions de la police qui démantèle leurs campements, vole ou détruit leurs affaires, jouent des lumières et du bruit, dans le simple but de rendre leur vie impossible pour les inciter à partir définitivement du pays. Venir en aide à ces personnes implique donc de penser les phénomènes à l’échelle globale pour les comprendre, les déconstruire, et les contester.

flou 2.jpg

Les expulsé-es de la Part-Dieu revendiquent leur occupation lors d’une manifestation contre la loi Travail, novembre 2017 (crédits : Ibra Shaw)

Contester et habiter ensemble : portrait d’une occupation

Mi-novembre 2017, dans le froid glacial de l’automne Lyonnais, les migrant-es qui dormaient devant la gare de la Part-Dieu ont été déplacé-es de leur lieu de vie précaire par la police. Cet événement, loin d’être exceptionnel, appartient plutôt à la routine stratégique de répression des personnes sans-abris à Lyon, comme le prouve l’expulsion la semaine dernière (février 2018) de l’esplanade Mandela qui abritait le campement de dizaines de familles albanaises. C’était loin d’être le premier événement de la sorte, mais peut-être était-ce celui de trop : les réseaux militants lyonnais ont manifesté leur colère et leur soutien aux personnes concernées, à travers des articles, des appels aux dons et à l’hébergement solidaire, et des rassemblements. Quelques étudiant-es engagé-es auprès des personnes migrantes ont alors eu l’idée de réquisitionner un amphithéâtre de la faculté de Bron afin de proposer un logement provisoire au chaud pour celles et ceux qui avaient été évacué-es, en attendant de trouver une solution plus pérenne. Dans les 48 heures qui ont suivi l’occupation, tractage dans la rue, bouche-à-oreille et communication par internet ont suffi à rendre publique cette occupation, et à lancer le début du mouvement.

20171205_0839171

Plate-forme devant l’entrée de l’Amphi C (source : le Progrès)

« L’amphi C » était devenu un lieu d’hébergement pour une trentaine de personnes dont deux familles, comme un grand dortoir collectif où les dons rapides de matelas, couvertures, tapis de sol, ont permis aux occupant-es de s’installer rapidement. Divers-es sympathisant-es ont offert leurs plaques électriques, de la nourriture sèche contenue dans un immense placard devenu épicerie, et il a été immédiatement possible d’installer un grand buffet de cuisine en libre service sur une des ranges de « l’amphi ». L’accès à des sanitaires, à l’électricité et à un lieu chauffé était précieux, même si le manque d’intimité dans cette grande salle était forcément un problème, surtout pour les femmes et les enfants, et toutes les personnes qui désiraient dormir tôt : car les premières semaines, tant de monde circulait que l’ambiance festive faisait durer les nuits jusqu’au petit matin…

Sans titre 26

Sans titre 28

Dormir et vivre dans un amphi, sans intimité. (SB, 2017)

Occuper, surtout quand la revendication politique concerne des questions de logement, c’est avant tout habiter un lieu. Ainsi l’université, lieu de l’étude, assimilée à la journée, se métamorphose-t-elle en dortoir (nous en avons ouvert trois dans des salles de classe, dont un dortoir non-mixte devenu le refuge des femmes souhaitant dormir ou travailler au calme) ; les sanitaires en salle de bain ; la « coop » étudiante en immense cuisine où chacun peut utiliser les plaques et la vaisselle donnée pour se cuisiner du poisson ou des légumes aux épices. Les amphithéâtres accueillent les Assemblées Générales où ont lieu les discussions de groupe, ateliers divers, réunions d’information et prises de décision collectives, et les espaces de transit (amphi C, plate-forme du centre) deviennent les pièces centrales où l’on s’assoit, on discute, on joue de la musique, on joue au foot quand il fait froid dehors, on fait connaissance, on boit un verre, on organise la vie collective avec des plannings de services et des posters informatifs, où on fait la fête les soirs où il y a du monde, où l’on danse, où l’on expérimente tout simplement la vie ensemble.

Sans titre 18Fête de départ de l’amphi C (SB, 2017)

Que la vie dans la fac occupée reste précaire, c’était une évidence : c’est d’ailleurs ce qui a présidé à la très rapide ouverture du dortoir non-mixte, la plupart des femmes qui vivaient « à l’Amphi » ou venaient régulièrement ressentant le besoin de pouvoir se retirer parfois dans un espace safe. Plus l’occupation s’étend et la routine s’installe, moins la satisfaction des besoins urgents (se chauffer, s’éclairer, se laver, se faire à manger) suffit à éclipser le besoin d’une intimité, d’une stabilité, de sécurité, de tous ces autres biens aussi nécessaires et fondamentaux qui caractérisent les humains.

C’est ce qui a poussé, au bout d’une semaine, les habitant-es du lieu à réclamer une organisation de la vie en collectivité, tant la saleté et le désordre étaient patents : tours de services, nettoyage, vaisselle, cuisine collective, les éléments d’une vie en communauté ont commencé à se mettre en place, avec toutes les difficultés que l’autogestion pose (comment assurer une participation égalitaire et non-contraignante de tous ?), particulièrement pour des personnes qui ne l’ont jamais encore expérimentée : sans l’avoir nécessairement choisi, c’est tout de même l’occasion d’apprendre à vivre ensemble. Ainsi au fur et à mesure que le temps passe, dans ce lieu précaire, la vie s’organise et prend forme, modifie l’espace pour l’adapter au besoin : ainsi, l’extension de l’occupation au fur et à mesure que de nouveaux-elles habitant-es arrivaient, l’aménagement des espaces collectifs, l’arrivée de très nombreux dons, l’appropriation de l’espace par le temps et les souvenirs communs, finissent par doter ce lieu incongru d’un semblant de familiarité et de « chez-nous ».

Final

légende

La création de liens comme première arme politique

Au-delà de l’organisation matérielle quotidienne, ce lieu de vie partagé a permis de mettre en lien des personnes étrangères avec des personnes locales. Ces amitiés qui se nouent dans le quotidien, offrent des repères sur lesquels s’appuyer lors des premiers mois difficiles d’intégration dans le pays. Des roulements se sont mis en place pour accompagner les demandeur-euses d’asile lors de leurs rendez-vous à la préfecture, car le jargon administratif est si obscur, même pour les francophones, que la présence d’un-e français-e comme soutien est nécessaire. Accompagnement à l’hôpital, à la MEOMIE pour les mineurs, cours informels de français, « séances juridiques » pour aider à déchiffrer les formulaires administratifs incompréhensibles, tout cela fait partie d’une solidarité qui dépasse celle du simple hébergement : agir pour accueillir les étranger-es, c’est se positionner en faveur de l’intégration de tout le monde au sein de la société française. La lutte pour l’hébergement de toutes et tous est indissociable de la lutte pour des papiers et un droit de rester, seul moyen de construire un avenir stable.

Mais l’amitié est en elle-même une base solide pour construire cet avenir : créer des liens dans le pays d’arrivée, vivre l’accueil concrètement avec des français dans un pays qui montre un visage de rejet, est une expérience positive qui peut conforter dans l’envie de rester, et de se battre pour demander son droit à rester. Sentir qu’on est soutenu-e, qu’on est désiré-e, dans ce territoire inconnu d’arrivée, est indispensable. Finalement, ce mouvement crée au quotidien, dans un espace réduit, une sorte de micro-société d’accueil et d’échange tel que nous souhaiterions tous qu’elle soit la réalité générale.

flous

Fête des lumières (source : Amphi C solidaire)

Si de très nombreux-ses acteur-ices associatif-ves lyonnais-es ont soutenu le mouvement, la plupart des étudiant-es qui vivaient sur place au quotidien ne s’étaient encore jamais mobilisé-es auprès de migrant-es (hormis les membres du collectif des étudiant-es sans-papiers de Lyon 2). La plupart d’elles et eux ignoraient tout de cette lutte spécifique à laquelle ils/elles se sont familiarisé-es très vite, découvrant avec effarement la réalité des sans-papiers en France. A force d’accompagner nos ami-es dans leurs démarches administratives, il a été très vite nécessaire de se former en droit d’asile, de comprendre ce que sont l’OFPRA, l’OFII, le règlement Dublin, et de découvrir ainsi comment fonctionnait la redoutable machine à identifier, expulser et enfermer les étrangè-res. Des cours sur des politiques migratoires, des séances de formations juridiques organisées par le collectifs des étudiant-e-s sans-papiers de Lyon 2 ou d’autres associations, ont été organisées. Ainsi, en l’espace de quelques semaines, toute une génération militante a ainsi pu s’auto-former sur ces questions d’une complexité technique redoutable. C’est grâce à cette auto-formation, reposant sur la solidarité entre les différents collectifs et associations, que les sans-papiers et les étudiant-es ont pu construire un discours de contestation politique solide et mettre en œuvre une lutte plus efficace sur les questions de papiers et d’aide sociale.

Une partie de ces nouveaux-elles militant-es étaient déjà familiarisé-es avec d’autres formes de luttes, qu’elles concernent plutôt l’anticapitalisme (comme celles et ceux qui ont connu le mouvement contre la loi Travail et Nuit Debout en 2015), ou les mobilisations étudiantes. Mais pour les plus jeunes d’entre elles et eux, cette mobilisation a été la première : elle a été le lieu d’une initiation aux assemblées générales, aux prises de décisions horizontales, à l’autogestion du quotidien, à la stratégie de luttes politiques, notamment autour de la question : comment attirer l’attention des autorités sur ce qui se passe, sans risquer la sécurité des personnes sans-papiers avec lesquelles nous luttons ? Parmi ces dernières, les mêmes décalages se retrouvent entre celles et ceux qui sont familièr-es depuis longtemps avec l’action politique, et celles et ceux qui découvraient la contestation en France du fait de leur assignation à l’illégalité, sans l’avoir voulu.

Sans titre 20

Un appel aux curieux-ses et nouveaux-elles militant-es : chacun-e peut participer à sa manière ! (SB, 2017)

Si des tensions ont pu surgir de ces différentes histoires personnelles et différents buts, cette variété d’horizon a aussi permis un apprentissage collectif et spontané de ce que chacun-e des autres avait à nous apprendre. Grâce aux échanges fréquents et spontanés entre les différents collectifs, et l’expérience du quotidien, un apprentissage commun s’est construit, sur des thèmes aussi divers que le droit des étrangers, l’ouverture de squats, l’organisation d’une manifestation ; Mais aussi une réflexion sur des questions complexes : comment organiser la vie en communauté avec des personnes qui ne veulent pas faire d’efforts ? Cela a-t-il du sens de faire converger les mobilisations étudiantes contre la sélection à l’université, avec la lutte des sans-papiers ? Comment établir des rapports égalitaires de genre au quotidien ? Comment contrôler la parole des militant-es français-es pour ne pas étouffer involontairement celle des étranger-es racisé-es, afin de ne pas reproduire des rapports de domination que nous dénonçons ? Comment, plus généralement, mener une lutte qui concerne d’autres personnes que soi-même, comment le faire pour elles et avec elles, sans confondre les différents intérêts ? Toutes ces lourdes questions sont à l’épreuve d’un quotidien parfois difficile où elles ressurgissent sous forme de disputes, de violences, ou simplement de ressentiment. Seuls le temps et l’expérience collective permettent de constituer un savoir pratique, une base de souvenirs communs positifs et négatifs à partir desquels le vivre-ensemble se construit progressivement, plus solide et plus pérenne.

24312937_197859384109267_3913196348275874062_n.jpg

Convergence des luttes lors d’un des multiples rassemblements de décembre (Source : lundi-matin)

A l’échelle de Lyon, cette occupation a aussi été l’occasion de réaliser ce que toutes les associations tentent depuis des années de mettre en place, avec plus ou moins de succès : la convergence des luttes autour de ces questions d’accueil des migrant-es, et surtout celle de l’hébergement. RESF, Le Collectif Agir Migrants, le Collectif Urgence Migrants, le collectif Jamais sans toit, le collectif des étudiant-e-s étranger-es sans-papiers, Terre d’Ancrages, l’Ouvre-Porte, l’Appartage, le collectif 69, et beaucoup d’autres organisations de taille plus ou moins grande ont bénéficié avec l’ « amphi C » d’un lieu où se réunir et mettre en place un discours commun et des actions communes. Les réunions du mardi soir dans l’amphi D devenues tradition, étaient longues et périlleuses, parce que les moyens d’action ou les priorités ne faisaient pas consensus, mais surtout parce que le manque d’espoir à court terme aiguisait les angoisses et donc, les tensions. Mais il en émergeait toujours la satisfaction, de la part de tou-te-s les participant-es, qu’ « enfin, quelque chose se passe à Lyon », et que tout le monde était content de pouvoir se rencontrer et créer un véritable réseau à l’échelle de la ville.

Manifestations, rassemblements devant la Métropole, la préfecture, à Hôtel de ville, les actions se sont multipliées tout le mois de décembre jusqu’à épuisement de la plupart des militant-es, impliqué-es corps et âme dans la cause et manquant souvent de relais (en effet, il est triste de constater que l’on recroise beaucoup les mêmes têtes, dans ces rassemblements…). Lyon, ville de prédilection de Gérard Collomb, est célèbre pour la répression féroce qui s’y exerce à l’encontre des sans-papiers et sans-abris : les multiples démantèlements de campements, la saturation insoluble des structures d’accueil, le contrôle sécuritaire de milliers de logements vides, tout cela a été l’œuvre d’une active politique de la ville lors des dernières années, alors même que les projets urbains flamboyants renouvellent la ville en une métropole néolibérale. Dans la région de Laurent Wauquiez, le blocage de l’ouverture de formations en français ou d’emplois d’insertion renforce une politique répressive à toutes les échelles : ville, métropole, département, région, préfecture. Face à cela, des squatteur-euses toujours actif-ves, et des associations nombreuses mais peu structurées, sont trop invisibilisé-es pour offrir une voix contestataire efficace et audible.

flou 4

Manifestation de janvier 2018 (crédits : Raph Céliane)

La dernière fois qu’un tel mouvement a eu lieu, m’a raconté une dame âgée de RESF, c’était en 2007 : des dizaines de migrants Algériens avaient campé devant la préfecture pendant plusieurs semaines, puis avaient réquisitionné un lieu vide et vécu pendant plusieurs mois à l’intérieur, organisant la vie en squat. De nombreux collectifs et volontaires individuels étaient venus en soutien à ce mouvement qui, en l’occurrence, avait été intégralement initié par des sans-papiers. Il a pris fin en juillet 2007 après l’évacuation des lieux par les forces de l’ordre. Pour les militant-es les plus ancien-nes, ce qui se passe aujourd’hui réactive des souvenirs émus d’une lutte qui avait été porteuse d’espoir, même pour un temps très éphémère. Cette occupation, aujourd’hui, est le premier mouvement d’envergure qui agite la métropole Lyonnaise depuis dix ans : il s’inscrit donc dans une histoire locale des luttes, dont il est important de faire le récit et la mémoire.

Quand l’Etat ne fait rien, faisons par nous-mêmes

Malgré la mise en place de cette organisation, très vite, la première question qui s’est posée a été celle de la négociation avec la présidence de la faculté de notre permission de rester. Le ressort majeur de cette occupation a en effet été l’engagement pris par la présidente de Lyon 2, Nathalie Dompnier, élue sur un programme plutôt « social », de ne pas faire évacuer par la force les occupant-es, comme d’autres président-es d’université l’ont fait par le passé. Le soutien vague et tacite de certain-es vice-président-es, qui faisaient les rondes en venant nous demander si tout allait bien, était visible, même si nos relations étaient nécessairement tendues sous le prisme de la négociation. Celle-ci a rythmé l’histoire de cette occupation : le laisser-faire bienveillant du début a permis à l’endroit de s’organiser et de s’étendre au-delà de l’amphi C et dans d’autres lieux de la fac.

27845600_283853872143683_2053696179_o.jpg

Banderoles devant l’amphi C (source : Rébellyon)

Le revirement brutal du statu quo a été déclenché par la proposition de la préfecture, sûrement dans une tentative de pression sur l’administration de l’université, deux semaines et demi après le début de l’occupation : l’offre faussement généreuse d’héberger les occupant-es de l’amphi C dans un gymnase en périphérie de Lyon… pendant cinq jours seulement, et sous réserve d’évaluation de leur situation administrative (confirmant ainsi la politique étatique de sélection dans l’accès aux services humanitaires de base, rompant ainsi avec la tradition de la trève hivernale) ! Cette proposition scandaleuse visait à diviser les occupant-es de l’amphi C, migrant-es comme militant-es, autour de la question de la légalité de leur situation : prendre en charge les « bons » demandeur-euses d’asile permet d’expulser les autres plus facilement. Devant le refus net des occupant-es de répondre positivement à cette proposition, la présidence de Lyon 2 a soutenu la préfecture en menaçant de faire évacuer l’occupation par les forces de l’ordre, considérant que désormais, sa conscience était apaisée, puisque les personnes avaient eu le choix de faire autrement.

24293891_196333454261860_385555231186043688_n

Plus de cent personnes se mobilisent pour faire face l’expulsion imminente de l’amphi C, décembre 2017 (source : Amphi C solidaire)

Ce retournement brutal de la part de la présidente a poussé les militant-es à mobiliser tout leur réseau de plaidoyer, à grands renforts de lettres ouvertes et de communiqués, et leurs contacts, si bien que le vendredi où l’évacuation menaçait d’avoir lieu, plus de deux cent personnes sympathisantes ont rejoint les lieux tout l’après-midi pour soutenir les occupant-es au cas où. Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues ce jour-là, puisqu’il faut un délai de plus de 48h avant leur arrivée ; la présidence s’est alors, de manière ambigüe, jointe aux comités de renégociation de la proposition de la préfecture. Le lundi suivant, une assemblée générale composée des occupant-es sans-papiers et militant-es, de la CUM et d’autres associations de défense des migrant-es, mais aussi de la CGT qui venait en soutien stratégique, des syndicats enseignants et de la présidence, a réussi péniblement à se mettre d’accord sur des revendications communes et une délégation pour les porter à la préfecture le lendemain : un hébergement pérenne, inconditionnel (pas de contrôle de statut), protecteur (pas d’expulsion des personnes dublinées), et géré par une association avec laquelle nous pourrions dialoguer. Non seulement le préfet refuse de nous rencontrer en personne, mais il répond par un refus ferme face à chacune de nos demandes – ce qui n’avait rien d’étonnant, quelques jours seulement après la circulaire de Gérard Collomb.

27846184_283853875477016_1649939452_o

Après cet événement, l’occupation à Lyon 2 s’est vue sans cesse menacée du spectre de l’expulsion : la présidence s’engageait régulièrement à repousser la date qui allait condamner toutes les personnes concernées à retourner à la rue, tout en maintenant clair son désir de les voir partir de l’Université, par la voie policière ou juridique. La peur des vacances de Noël était plus préoccupante encore, quand les étudiant-e-s allaient quitter Lyon pour rendre quelques jours dans leurs familles, abandonnant à leur sort les personnes qu’ils-elles soutenaient au quotidien. Tout le monde s’activait pour trouver une solution : les associations cherchaient des locaux vides, les collectifs intersquats ont fait des tentatives toutes les semaines, se heurtant à des échecs. Quand les militant-es français-es, en Assemblée Générale, voulaient discuter manifestations, actions, stratégie, les sans-papiers de l’amphi C les ramenaient à leur réalité, qui était la peur terrible du retour à la rue.

Finalement, au moment où la situation était la plus inquiétante et la plus tendue pour tout le monde, le collectif intersquat réussi à ouvrir un nouveau squat dans une ancienne école de pompiers vide à Cusset, à Villeurbanne : soutenu-es par les autres militant-es de l’occupation pour passer les premiers jours réglementaires, ils-elles ont pu officialiser l’ouverture de ce lieu, une solution pérenne capable d’héberger tout le monde, seule source d’espoir pour l’avenir des sans-papiers après s’être heurtés à l’indifférence nette des autorités administratives.

25396298_10154932810062077_3884847446252755099_n

Ouverture du squat « Amphi Z », décembre 2017 (source : Rébellyon)

Organiser la solidarité au quotidien, et l’enraciner pour l’avenir

Lors de ma première visite au nouveau lieu à Cusset baptisé « Amphi Z », ce lieu m’a évoqué instantanément et avec émotion, les souvenirs de l’Hôtel City Plaza à Athènes, où Sophie et moi étions il y a exactement un an : un des seuls endroits d’accueil des migrant-es en Europe qui m’ait semblé vraiment porteur d’espoir. L’immensité du lieu, tout d’abord, rompt avec les habitudes d’entassement des personnes dans des espaces urbains toujours trop petits : des chambres à partager à 2 ou 3, un étage des familles, un étage des hommes seuls, une immense cuisine, un grand salon, des salles de réunion au rez-de-chaussée pour les Assemblées Générales et les films, une grande cour, des salles d’accueil, les possibilité d’exploiter le lieu sont immenses.

squat_cusset_7

Cuisine de l’ ‘Amphi Z » (source : rue 89)

Certes, les nombreux problèmes du début ont été de réels obstacles, qui ont inquiété les résident-es comme les personnes qui ont ouvert le lieu. L’absence d’électricité, l’absence de chauffage en plein hiver, et ces problèmes techniques nombreux, se sont superposés à ceux de l’absence de sécurité et de la montée des violences entre les habitant-es, dans une sorte d’engrenage naturel qui montre que la vie commune pacifique est impossible dans un contexte de précarité des ressources, où chacun doit se restreindre dans ses besoins fondamentaux pour laisser de la place à l’autre. Une fois les problèmes techniques surmontés petit à petit, cependant, le lieu devient de plus en plus convivial et l’organisation collective qui avait commencé à l’amphi C a pu se pérenniser encore et se solidifier. Désormais, l’eau chaude et l’électricité assurent des conditions de vie acceptables aux habitant-es qui peuvent vivre dans le squat sans atteinte à leur dignité ; de même, le fait que chaque chambre possède une clé permet aux habitant-es de bénéficier enfin d’un peu d’intimité, ce qui est une amélioration colossale par rapport à l’université. Enfin, après de longues assemblées très animées, la décision prise de sanctionner toute violence par une expulsion définitive du squat semble avoir calmé les tensions au point que la sécurité redevient acceptable.

Des traditions locales se mettent en place : foot le dimanche, grand dîner « cantine » du mercredi soir, projections de films hebdomadaires, assemblée des habitant-es le dimanche soir. Le mouvement politique « autour » des habitant-es de Cusset continue de fonctionner et d’utiliser le squat comme lieu d’organisation, en séparant les endroits de vie privée des habitants des endroits dédiés à la mobilisation politique : AG du mouvement tous les dimanche après-midi, AG interfac toutes les semaines, réunions d’organisation d’actions diverses… D’autres choses ont été mises en place qui concernent directement les habitant-es, permettant de faire le lien entre les initiatives individuelles « citoyennes », les associations, et le mouvement politique. Ainsi, chacun-e peut trouver sa place dans ce mouvement très divers, selon sa sensibilité : désormais viennent des jeunes, des vieux, des curieux, des habitant-es locaux-ales… La convergence de toutes ces volontés permet à des permanences juridiques de se mettre en place pour continuer d’aider les personnes avec leurs papiers, l’accueil des mineurs non-accompagnés avec l’hébergement solidaire continue plus que jamais en se structurant petit à petit, des ateliers d’animation divers (écritures, photographie, avec des propositions ponctuelles d’artistes locaux intéressé-es par le mouvement) ont lieu toutes les semaines, étudiées sur un planning ; enfin, une vingtaines de personnes diplômées du milieu médical assurent deux permanences par semaine (dans une nouvelle salle qui est devenue l’infirmerie), et des psychologues diplômé-es ou étudiant-es ont également une permanence pour accompagner les habitant-es. Ces dernières sont à mes yeux la preuve que, l’urgence et la précarité de l’occupation dépassées, on peut enfin se consacrer aux questions fondamentales de l’accueil et de l’accompagnement de personnes en grande précarité, rescapées de situations traumatisantes.

26804665_210714372823768_2757458527331405038_n

Un exemple de programme à la semaine (source : Amphi C/Z solidaire)

Pendant ce temps-là, le collectif intersquat reste actif : il a notamment réussi à ouvrir un deuxième squat jouxtant le bâtiment de Cusset, un immeuble d’une douzaine d’appartements vides, qu’il consacre aux familles albanaises habitant le campement de la place Nelson Mandela, vivant dans des conditions terribles. A force d’agir, d’ouvrir, inlassablement, puis en restant disponible pour accompagner les premiers moments d’organisation après l’ouverture, ces activistes travaillent au quotidien à réduire le nombre de personnes dormant dans la rue à Lyon cet hiver, sauvant peut-être la vie d’une partie d’entre eux. Leur motto est ce chiffre de 22 000 logements vides à Lyon, pour plusieurs millions de budget de la métropole alloué à leur surveillance par des agences privées, alors que tant de personnes sont vouées à la rue en période de trève hivernale. Ce paradoxe intolérable est le moteur d’une lutte bien ancienne, mais qui prend un visage d’espoir avec ces réquisitions massives à Cusset.

be12bf71-ff32-40f5-a2df-62b8fbcf4dd0_f9f000b7

Entrée du squat de Cusset, (source : rue 89)

CONCLUSION

L’équilibre se construit peu à peu dans le quotidien aux squats de Cusset, tant et si bien qu’on croirait parfois voir y émerger des pistes pour une société durable de solidarité et d’auto-organisation collective dans les marges du monde néolibéral que sont tous ces lieux abandonnés. Les soirées éphémères à danser, à écouter de la musique, à cuisiner, à partager ensemble, mais surtout les projets de moyen-long terme de guérison, d’entraide, sont des étincelles apportées par le mouvement d’occupation depuis décembre, et qui ne sont pas prêtes de s’éteindre : on le voit chez tou-te-s ces militant-es qui ont abandonné leur « vie d’avant » pour rejoindre cette double vie à l’amphi C puis Z, où ils et elles expérimentent, loin du confort mou et de l’isolement quotidien, la diversité de l’accueil et le partage communautaire.

Mais ce tableau positif ne peut pas masquer le fait qu’il n’y a pas de perspective pour cette occupation, tout d’abord tant que le lieu n’a pas été pérennisé : il faut encore travailler à obtenir la permission de rester indéfiniment, afin que ce lieu devienne un centre pérenne comme les squats d’Athènes. Les menaces qui pèsent depuis le début du mois de février, à travers la multiplication des interventions policières, sur les squats nouvellement ouverts, sur les campements informels de la place Nelson Mandela, et sur les squats de militant-e-s indispensables à l’organisation du mouvement, ont de quoi nous inquiéter fortement. Ces agressions répétées confirment que le contexte politique local et national est de plus en plus hostile. Par ailleurs, pour les individus qui habitent l’amphi Z ou le deuxième squat, tant qu’il n’y a pas de papiers, tant que demeure la peur d’être arrêté-e et déporté-e à tout moment en Italie, ou dans son pays d’origine, il n’y a pas d’espoir.

Et en même temps, comme le droit est mobilisé comme outil politique de répression et décliné quand les associations s’en saisissent pour défendre les droits humains des individus, l’espoir et la bataille ne peuvent pas se situer sur le plan juridique. Refuser de rentrer dans des considérations individuelles des personnes comme « dossier », c’est jouer le jeu de la différenciation des profils d’étrangers qui aboutit à la sélection entre ceux qui « méritent » d’être « gardés » et les indésirables à expulser. Voilà pourquoi la perspective, à court et à moyen terme, ne peut être que politique. C’est en contestant les causes et les acteurs de l’exclusion qu’on touche à la source du problème ; et ce n’est qu’en le faisant collectivement qu’on est visibles, efficaces, et qu’une voix contestataire commence à se faire entendre.

Lyon, Paris, Grenoble, Nantes, Calais, la Roya, Briançon, et toutes les villes et campagnes actives depuis longtemps, plus ou moins dans l’ombre : ces étincelles finiront-elles par déclencher une protestation nationale, voire européenne ? Du moins, elles travaillent à préparer le changement en profondeur, et le jour où l’opinion publique sera prête à écouter ce que disent ces voix, alors le feu prendra peut-être.

Sarah

Lyon, février 2018

« Il n’y a pas de réfugié.e.s au Liban »

Beyrouth, Shatila, Tripoli et Tel-Abbas, mars 2017

LE PAYS AUX 2,4 MILLIONS DE « DEPLACE.E.S » SYRIEN.NE.S

Avec une population de 4,4 millions d’habitant.e.s, le Liban accueille 1,011 millions de réfugié.e.s syrien.ne.s enregistré.e.s (dont 75% sont des femmes et des enfants), 30 675 réfugié.e.s palestinien.ne.s en provenance de Syrie, 6000 irakien.e.s et près de 280000 palestinien.ne.s. Ces chiffres sont à revoir à la hausse, car beaucoup ne sont pas enregistré.e.s auprès de l’UNHCR.

Le gouvernement, quant à lieu, refuse d’accorder le droit d’asile, comme de leur reconnaître un statut de réfugiés (réservé aux palestinien.ne.s). Ironie du sort, le Liban est le pays à la plus forte concentration de réfugié.e.s par habitant.e au monde (une personne sur quatre)[1].

mapliban11-1024x724.jpg

Source : UNHCR

Les syrien.ne.s sont si nombreux.ses désormais dans la capitale que, bien que toujours considéré.e.s comme étranger.e.s par les locaux, ils.elles font désormais partie intégrante de la population et du paysage de la ville : ce sont, notre vendeur de galettes préféré en bas de la rue, des épiciers croisés un soir par hasard dans Achrafiê qui nous offrent un café à la cardamome, notre voisin de banc dans une messe maronite où nous nous sommes introduites par curiosité, qui partage avec moi son pain de communion, notre ami Mustafa qui y avait ouvert un magasin de fleurs, des membres de l’association Helem qui lutte pour la protection des personnes LGBT au Moyen-Orient, dont certain.e.s ont fui les persécutions qui s’exercent dans leur pays d’origine contre les personnes LGBT… Ces personnes, croisées par hasard, finissent par nous glisser un discret  » Ana suri « , nous informant de leur condition d’exil. Comme d’autres, elles ont pu réussir à s’installer, se forger une petite situation dans le pays d’accueil de fait qu’est le Liban.

Sans aucune aide, il est difficile de s’en sortir dans cette jungle urbaine qu’est Beyrouth, où un capitalisme sauvage impose des loyers exorbitants et un coût de la vie très élevé, et où s’exerce une grande discrimination contre les étrange.re.s. Notre ami Ali a enchaîné les petits boulots, comme barman, vendeur à Pizza Hut, livreur de pain, mais la précarité du travail informel le frappe régulièrement, le contraignant à changer d’habitation, à accepter des conditions de vie sordides ou instables… Atteint d’un diabète qui paralyse ses articulations, il est dans l’incapacité de continuer son travail de livreur, tout en sachant que les soins de santé dont il a besoin, payants et très chers, sont hors d’atteinte pour lui.

Mais parce que les allers-retours entre la Syrie et le Liban ont toujours eu lieu, nous avons rencontré des syrien.ne.nes parfaitement intégré.e.s, pour lesquel.le.s, à condition qu’ils.elles aient les ressources financières pour renouveler le permis de séjour, il est possible de vivre au Liban de manière plus aisée que de nombreux.ses libanais.e.s (ce qui n’est pratiquement jamais le cas en Europe, où même des riches syrien.nes arrivent dans une grande misère).

Parmi ceux-ci, Petros, le petit ami arménien de notre colocataire Marylin, a grandi dans le quartier chrétien d’Alep. Il a déménagé au Liban il y a des années, où il travaille aujourd’hui comme réalisateur pour la télévision. Mouna, ancienne dentiste d’Alep-Ouest, francophone et francophile, a émigré avec sa famille pendant la guerre, mais elle vit en centre-ville de Beyrouth et elle a trouvé un poste comme professeure de français dans une école associative, tandis que ses enfants étudient à l’Université de Beyrouth ; son mari continue de faire des allers-retours à Alep pour vérifier que leur maison là-bas tient toujours debout. Biro, 18 ans, a obtenu un visa d’étudiant : même si sa vie à Beyrouth est extrêmement coûteuse pour sa famille, il découvre avec délices la vie étudiante dans une ville aux mœurs plus relâchés que Damas dont il est originaire, mais il peut légalement retourner chez lui pendant les vacances, tandis que sa famille peut aussi lui rendre visite pour le week-end.

DSC03557.JPG

Sortie entre ami.e.s à Mar Michael, SB

Cependant, malgré la porosité de cette frontière partiellement ouverte, la majorité des réfugié.e.s n’a pas cette chance d’un accès à une vie  » normale « , semblable à celle qu’ils.elles menaient avant. Pour une grande partie d’entre eux.elles, l’exil a pris la forme d’un cul-de-sac, ou bien dans la campagne de l’arrière-pays, dans la tristement célèbre vallée de la Bekaa, ou vers les quartiers les plus exclus de la Beyrouth, où une vie informelle s’est développée en marge de la capitale. Les conditions de vie terribles auxquelles sont confrontées nombre de familles faisaient d’ailleurs dire à nos amis syrien.nes rencontrés en Turquie, qu’ « au Liban, la situation n’a rien à voir. Ici, c’est le luxe comparé à là-bas. »

 En effet, que ce soit en termes de proportion, ou de gestion des migrations, au Liban toutes les catégories avec lesquelles nous avons l’habitude d’envisager le traitement des réfugié.e.s s’envolent. Car ce pays n’a pas signé la convention de Genève de 1991 ; ainsi, selon la loi, ces personnes sont ici illégalement, soit parce qu’elles sont arrivées en traversant illégalement la frontière, soit parce qu’elles n’ont pas renouvelé leur visa. Le Liban se considère comme un pays de transit, et laisse à l’UNHCR le soin d’enregistrer les gens afin qu’il les redirige vers d’autres pays.

En 1993, un accord entre le Liban et la Syrie instaure la liberté de mouvement des biens et des hommes entre les deux pays. Les syrien.nes peuvent résider au Liban pendant 6 mois gratuitement, et leur coupon peut être renouvelé pour 200 dollars par personne/an. Toutes les personnes présentes sur le territoire sans ce coupon sont sujettes à des arrestations, persécutions, déportations. Des cas nombreux de refus arbitraire de renouvellement du visa, même quand l’argent était versé et tous les papiers en règle, ont été signalés.

Au début des déplacements syrien.nes, le Liban recevait les louanges des associations des droits de l’Homme pour ses frontières ouvertes et sa politique de non-encampement. En fait, il s’agissait bien plus d’un état de fait lié aux problèmes de gouvernance du Liban que d’une politique. Le terme de « déplacés » plutôt que de « réfugié.e.s » pour parler des syrien.nes est alors adopté (réfugié.e.s se référant aux palestinien.ne.s). L’absence de gestion de la question au niveau national laisse les mains libres aux municipalités, dont certaines pratiquent la répression des réfugié.e.s sur leur territoire : notamment, dans quarante-cinq communes, des couvre-feux ont été imposés aux syrien.ne.ne.s pour restreindre leur liberté de mouvement.

DSC03358.JPG

Partout dans Beyrouth, les checkpoints menacent la liberté de circulation des sans-papiers, crédits : SB

A partir de 2013-2014, des restrictions apparaissent : l’admission au Liban n’est possible que pour ceux.celles qui prouvent qu’ils.elles restent pour : le tourisme, le shopping, le business, les études, le transit vers un autre pays, un traitement médical. On peut également être sponsorisé par un.e libanais.e qui doit se porter garant.e. Evidemment, ce système des sponsors se transforme en marché noir, et « s’offrir un sponsor » coûte entre 500 et 1000 dollars.

La nouvelle politique implique aussi que le Liban coopère avec l’UNHCR, qui procède à l’enregistrement, et la détermination du statut de réfugié, ainsi qu’à la relocalisation (resettlement) pour les réfugié.e.s non-palestinien.ne.s, c’est-à-dire la demande d’asile dans un pays autre que le Liban. En théorie, les réfugié.e.s enregistré.e.s par l’UNHCR devraient être localisé.e.s dans les six à neuf mois qui suivent leur enregistrement.  Mais dans les fait, les autorités libanaises ne reconnaissent pas le « statut de réfugié » de l’UNHCR, et continuent de détenir et déporter des centaines de réfugié.e.s/demandeur.euse.s d’asile. Quant à l’UNHCR, il ne respecte pas la date de la relocalisation,  parce que tout dépend des décisions des Etats d’accueil.

 

Pour celles et ceux qui veulent renouveler leur permis de séjour, il faut fournir 200 dollars, un justificatif de domicile, l’attesation du mokhtar (chef de quartier, de même un marché noir se met en place, et cette attestation devient payante), une carte d’identité, le coupon d’entrée et une carte de retour. Evidemment, l’immense majorité des syrien.nes sont dans l’incapacité de fournir tous ces documents.

Ainsi, 30% des familles n’ont aucun permis de résidence. La majorité d’entre elles disent que la principale difficulté est la liberté de mouvement : en effet, les syrien.ne.ne.s illégaux.ales sont constamment suceptibles d’être arrêtés, car de nombreux checkpoints jalonnent les axes principaux. Les hommes, qui sont bien plus souvent arrêtés que les femmes, diminuent leurs déplacements, tandis que, pour compenser, ceux de leurs femmes augmentent (envoyées par leurs maris demander de l’aide). Evidemment, cela restreint considérablement les possibilités de trouver un emploi, et un tiers des hommes en âge de travailler sont au chômage. Cela réduit aussi la possibilité d’inscrire les enfants à l’école : presque la moitié des enfants de l’âge du primaire ne vont pas à l’école (les enfants syrien.ne.ne.s peuvent aller à l’école au Liban depuis l’an dernier seulement), et dans la vallée de la Bekaa, 70% ne sont pas scolarisé.e.s (soit parce que l’école a refusé de les prendre, soit parce qu’il n’y a pas d’école à proximité, pas de place dans l’école, ou parce qu’ils.elles.elles sont victimes de violence dans les écoles libanaises.). Selon les rapports de l’UNHCR, 71% des foyers vivent sous la ligne de pauvreté, et doivent s’endetter pour acheter à manger. 93% sont en situation d’insécurité alimentaire (et cela s’est aggravé en 2016)[2].

DSC03503.JPG

Shatila, mars 2017, crédits : SB

SHATILA, « FOYER D’ACCUEIL » DES SYRIEN.NE.S A BEYROUTH

 

Quand, s’éloignant du centre, l’on quitte l’axe principal de l’aéroport pour virer sur la droite au niveau d’un marché de fruit et légumes, on pénètre alors dans un tout autre univers que celui du fancy «  downtown « . C’est là en effet, que se trouvent les camps de Sabra et Shatila, déjà « antiques » camps de réfugié.e.s palestinien.ne.s installés là depuis plus de cinquante ans (au niveau de la temporalité généralement très courte et de la géographie très éphémère des camps de réfugié.e.s, une telle implantation dans l’espace et le temps est exceptionnelle !). Ces lieux doivent leur célébrité aux tristes « massacres de Sabra et Shatila » lors de la guerre civile, quand les phalangistes ont assassiné les civils palestinien.ne.s en masse.

DSC03483.JPG DSC03484.JPG

Crédits : SB

Shatila nous évoque étrangement Calais, ou du moins ce que la jungle serait devenue si on l’avait laissée grandir et s’installer. L’anthropologue Michel Agier considère que ces lieux sont l’horizon  de tous les camps de réfugié.e.s. Il paraît presque étrange, d’ailleurs, d’appeler « camp » un endroit comme Shatila : même si aux extrémités, les checkpoints limitent l’accès, rien ne différencie ostensiblement Shatila d’un autre quartier de la ville. Des gens vont et viennent dans la rue, des commerces – des petites boulangeries, des petits kebabs ou vendeurs de manoushê, réparateurs mécaniciens, vendeurs de cartes sims, vendeurs de shisha –, des brouettes qui vendent des fruits et légumes comme stands itinérants, des enfants avec leur sac de classe sur le dos, des motos pétaradantes, des charettes qui vendent des étalages entiers de délicieuses pâtisseries arabes, mais aussi des taxis, s’y promènent à grand buits de cris, de « Habibis » et de klaxons. La concentration de plus de 20 000 habitant.e.s dans deux kilomètres carrés fait de Shatila un véritable condensé humain, condensé de vie, comme une cocotte minute bouillante mais aussi concentrée en énergie.

 

Les maisons sont construites en ciment les unes sur et contre les autres, les étages ayant été rajoutés progressivement, comme un jeu de constructions bricolé aet forment ainsi, parfois front contre front, ou coude à coude, des terrasses, des passerelles, des escaliers périlleux à la trajectoire rocambolesque passant d’un toit ou d’une porte suspendue à l’autre, un labyrinthe à la fois pédestre et aérien. On peut également trouver dans le quartier des installations de l’UNRWA (organe de l’ONU pour les réfugié.e.s palestinien.ne.s), des containers au bleu onusien accrochés dans la rue, à même un grand château d’eau. L’approvisionnement en électricité se fait à partir d’une tour qui se trouve au milieu de notre « quartier », d’où partent des milliers de fils.elles qui jaillissent comme des lianes dans tous les sens, formant ainsi une toile d’araignée qui semble posée délicatement sur le quartier, reliant tous les bâtiments entre eux.

Malgré ces ingénieuses installations, l’approvisionnement reste compliqué. L’eau courante n’est disponible que deux heures par jour, nous explique Aihan avec qui nous visitons les maisons, et l’électricité est limitée aussi, car ils.elles la partagent avec tout l’immeuble. Si le ramassage des ordures est assuré (par l’UNRWA, pas par la municipalité, qui ne fait absolument rien à Shatila !), l’eau coule par terre sans cesse, nous mouillant jusqu’aux chevilles même par beau temps, faute d’évacuation.

DSC03539

Crédits : SB

Le premier jour de notre deuxième semaine à Basmeh and Zeitooneh, nous visitons les maisons avec l’équipe de rénovation. Une toute petite pièce abrite une famille, le sol insalubre ne permet pas d’y installer un quelconque tapis et d’appliquer la « no shoes policy » qui caractérisait la plupart des foyers arabes où nous sommes entrées. Pas de poêle, pas de chauffage, juste des matelas entassés contre le mur que l’on sort le soir venu – cependant, dans un coin, demeure la petite télévision du XXè siècle que nous avions l’habitude de voir, comme meuble presque unique. Certes ces maisons  ne sont pas comparables aux tentes ou aux jungles qu’on peut voir dans la plupart des camps de réfugié.e.s. Mais les palestinien.ne.s de Shatila sont réfugié.e.s depuis 1948, et qu’un retour au pays impliquerait le retrait d’Israël des terres colonisées, c’est-à-dire une cause quasiment sans espoir. C’est ainsi, selon Michel Agier, que ces quartiers prennent la forme la plus parfaite de l’ « urgence sans fin » qui caractérise toujours, à des degrés plus ou moins avancés, les camps de réfugié.e.s : celle-ci est vraiment infinie, car le retour est de plus en plus envisagé comme un mythe, un élément fondamental de la culture et de l’identité palestinienne, plus qu’un projet politique. On arrive aujourd’hui à la troisième génération de palestinien.ne.s qui sont né.e.s dans ces camps et n’ont jamais vu la Palestine. Les premières générations sont arrivées en 1948 et le bâti a commencé en 1952 ; les premiers étages des maisons que nous avons sous les yeux sont donc déjà anciens et ancrés dans la morphologie de la ville comme un quartier à part entière, qui a déjà une histoire ! Deux guerres, en 1969 avec l’armée libanaise, et en 1975 avec les milices chrétiennes, laqeulle a abouti aux tristement célèbres massacres de Sabra et Shatila, ont marqué ces lieux et laissé des traces durables sur la perception du quartier à l’échelle internationale, nationale, et aussi sur ses habitant.e.s eux-mêmes.

P1030756.JPG

L’équipe électrique de Basmeh and Zeitooneh au travail, crédits : SC

L’arrivée des réfugié.e.s syrien.nes a bouleversé le quartier de l’intérieur : sa population s’est vue augmenter subitement, pratiquement doubler, les rues étouffer, les loyers augmenter sous le poids de la pression foncière, dans un espace déjà extrêmement dense en hommes et en activités. Elle a bouleversé le paysage social du quartier, instaurant de la compétition avec les « palestinien.ne.s-libanais » (qui sont différents des « palestinien.ne.s-syrien.nes », c’est-à-dire des palestinien.ne.s qui étaient déjà réfugié.e.s en Syrie depuis 1948 et qui ont dû fuir à nouveau la guerre actuelle) pour les emplois les moins chers. Dans le même temps, elle a pu constituer une opportunité pour certain.e.s, puisque les palestinien.ne.s de première génération sont les propriétaires des maisons qu’ils.elles louent aujourd’hui aux syrien.nes pour des sommes exorbitantes (le loyer de plupart des maisons s’élève à plus de 200 dollars américains).

Dans le même temps, le travail conjoint des individus et des ONG, et de l’UNRWA[3] qui est la plus présente, est porteur d’un peu espoir. Tous ces fils.elles qui pendent de tous les côtés, ces bidons amassés sur les toits, montrent que ces installations sont artisanales, improvisées, bricolées, mais elles fonctionnent bel et bien, manifestant l’ingénuosité humaine.

DSC03535.JPG DSC03505.JPG

Crédits : SB

Par ailleurs, il n’y a pas d’école publique à Shatila : en termes d’éducation, ce sont donc les initiatives associatives qui s’occupent de tout. L’UNRWA tient une école, mais elle est dédiée aux enfants palestinien.ne.s. S’implantant dans le quartier au moment de l’arrivée des syrien.nes, l’association Basmeh and Zeitooneh en a ouvert une deuxième, en 2013. Sophie et moi avons passé de nombreuses journées dans l’école, où sept cent enfants sont scolarisés et où travaillent plus de trente professeurs, dont la moitié habitent le quartier ! L’argent versé à Basmeh et Zeitooneh par des fondations permet aux élèves d’y suivre une scolarité qui est relativement normale : ils.elles ont des livres, des cartables. Nous aimions tellement cet endroit, Yerevan la jeune directrice, toujours détendue et disponible, les enfants qui courent partout, l’ambiance dans l’étroite et vétuste salle des profs, qu’il était simplement agréable d’avoir une raison de venir tous les jours. Le bruit constant des enfants qui crient et courent dans ce tout petit espace a quelque chose d’épuisant et d’adorable. Nous avons rencontré et assisté aux cours de plusieurs jeunes professeures d’anglais, Sarah, Lama, Leila, toutes pleines de passion et d’énergie, dont les cours sont vivants, dynamiques, et d’une grande qualité. Le problème demeure bien sûr que, ces deux écoles constituant l’unique offre scolaire dans le quartier, mille deux cent enfants sont actuellement sur la liste d’attente pour rejoindre l’école…

dsc03509.jpg

Deux élèves vont à l’école, Crédits : SB

LES CAMPS POUSSENT DANS LES JARDINS

 

Changement de décor. Tout au Nord du Gouvernorat du Nord, le district de l’Akkar est l’un des plus pauvres du Liban (63% de sa population vit aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté), aujourd’hui il accueille 108 910 réfugiés syriens (ce qui élève la part de réfugiés syriens au sein de la population de l’Akkar a plus d’un tiers) regroupés en 26 747 foyers[4].

Selon l’UNHCR 195 villages de l’Akkar accueillent aujourd’hui des réfugié.e.s syrien.ne.s (sur les 280 villages environ que compte le district). Avec l’arrivée des syrien.ne.s, les prix des biens, en particulier de la nourriture, ont augmenté, et les municipalités locales rencontrent de nombreux défis, comme l’accès à l’eau, à l’électricité, au logement et à l’éducation, la gestion des déchets…[5]

map liban.png

Carte de localisation, crédits : SB, source : UNHCR

Nous nous y rendons serrées à l’arrière d’un van collectif, à la fin de notre séjour libanais. La continuité de l’autoroute unique qui traverse le Liban du Nord au Sud permet d’apprécier le lent dégradé de la ville vers la campagne : les grands immeubles résidentiels laissent place à des maisons dont le chantier semble être toujours en cours, aux parpaings gris sans peinture, aux grandes fenêtres aux vitres absentes ; entre elles percent des interstices de terre cultivée où poussent des oliviers, ou des salades et autres plantations basses, vert foncé. Chacun de ses interstices permet immanquablement d’entrevoir un camp, qui peut aller d’une à une trentaine de tentes. Tous les vingt mètres, un nouveau apparaît. Des adultes sont encore en train de travailler les champs malgré l’heure tardive, et des enfants pieds nus jouent dans les lieux de passages, entrée du camp, trottoir inexistant ou chaussée principale, devant les magasins ouverts sur la route.

dsc03651.jpg

Route de Tripoli à Halba, crédits : SB

La semaine précédente, nous avions visité Tripoli en la cordiale compagnie de Mouhammad, un couchsurfeur de notre âge, également « coordinateur » pour le NRC (une ONG internationale) dans toute la région Nord du Liban. Comme les campements sont informels (et non pas gérés par l’Etat, comme en Grèce), les ONG se contentent de faire des observations, de dispenser des formations. Ces « camps » de trente à quatre-vingt personnes se situent en périphérie des villes mais surtout dans les zones rurales, et s’y se regroupent des travailleur.euse.s qui n’ont pas les moyens de se loger en appartement. Ils.elles peuvent louer une tente pour soixante dollars par mois sur un terrain qui appartient à un.e libanais.e, parfois dans l’espoir de travailler à proximité dans un champ. Les habitant.e.s y sont théoriquement libres de circuler, de travailler – sauf que, bien évidemment, la plupart d’entre eux.elles se trouvent sur le territoire illégalement, ce qui leur interdit officiellement de travailler et, s’ils.elles se font attraper à un check-point ou lors des raids militaires, ils.elles sont arrêté.e.s et emprisonné.e.s pendant trois jours, avec obligation de quitter le territoire. Cependant, comme le Liban, pour respecter les droits universels de l’homme, a interdiction de procéder au refoulement de ces migrants illégaux vers la Syrie, une fois qu’ils.elles ont été relâchés, les habitant.e.s restent là où ils.elles étaient. Mais ce dispositif répressif, ajouté aux raids que les militaires font parfois dans les camps à la recherche d’armes et qui peuvent aboutir à l’arrestation de tous les hommes, implique évidemment une pression constante sur des populations déjà très vulnérables.

 

La raison de notre venue dans l’Akkar est notre rencontre avec Operazione Colomba, un groupe d’italien.ne.s dont la mission originale consiste à vivre dans un des camps de réfugié.e.s. Operazione Colomba est née lorsqu’un groupe de volontaires italiens, pendant la guerre d’ex-Yougoslavie, a voulu rejoindre un projet de village où des serbes et des croates voulaient continuer de vivre ensemble dans la paix. Depuis, ils.elles forment un corps civil de paix  : il s’agit de l’idée selon laquelle, dans certaines zones de conflit, la présence d’un tiers extérieur peut aider à apaiser les tensions. Leur mission au Liban a commencé en 2013, quand les habitant.e.s de ce camp-ci leur ont demandé de rester, suite à des menaces reçues de la part des locaux qui voulaient les expulser.

Le camp où ils.elles vivent est tout petit, constitué de quinze familles, collé à un autre camp de quatre cent personnes, beaucoup plus gros. Beaucoup d’habitant.e.s viennent de Homs, la grande ville de Syrie la plus proche, et aussi d’Alep, d’Idlib. Il est impossible pour eux.elles de trouver du travail à la campagne. Seuls cinq hommes dans le camp travaillent ; et encore, c’est du travail à la journée dans un champ, chez un libanais du village, pour grappiller une miette.

DSC03690.JPG

Crédits : SB

Le quotidien des volontaires consiste à partager la vie du camp, à servir également de médiateur.trices avec les grosses ONG (ils.elles vont aux meetings, sont sollicité.e.s pour faire « remonter » les besoins venus d’en bas…). Il s’agit aussi d’accompagner les habitant.e.s dans leurs trajets et surtout à l’hôpital, car aux checkpoints, la présence d’européen.ne.s aux côtés des syrien.ne.s protège ces derniers des arrestations. Souvent les gens qui sont arrêtés sortent au bout de quelques jours. Cependant, des cas de détention arbitraire se produisent : un homme du camp est en prison depuis un mois, on ne sait pas pourquoi il a été gardé ni ce qui va lui arriver. Une bonne partie des prisons en question sont des endroits non enregistrés tenus par différents groupes, sortes de mafias politiques. Giulia nous raconte la scène traumatisante qu’elle a vécue quand ils.elles sont allé.e.s visiter en prison cet homme : tout le monde entassé dans une même cellule, pas à manger, de la violence de la part des militaires, qui menacent de mort les détenus ou leur famille…

 

Le village de Tel-Abbas s’étend le long d’une route unique qui, dix kilomètres plus loin, mène à la frontière syrienne. Ale me montre les maisons sur le bord de la route, toutes grandes et à moitié bâties, arborant les mêmes parpaings bruts, en m’expliquant qu’une partie d’entre elles sont construites par des familles libanaises qui ont dû suspendre les travaux faute d’argent, et qui louent ainsi ces locaux inhabitables à des syrien.nes ; les autres, celles qui sont habitables, sont souvent habitées par les propriétaires libanais à l’étage, et au rez-de-chaussée, là où une porte de garage donne sur la rue, vit derrière chacune de ces portes une famille syrien.nene. Derrière les maisons, les champs s’étendent à perte de vue, soit de végétation basse et luxuriante où ondulent de nombreuses serres blanches, soit des champs d’oliviers. Selon Ale, dans cette partie du village, la partie musulmane, les sentiments envers les syrien.nes sont divers : certain.e.s les détestent, certain.e.s sont indifférent.e.s, et une bonne partie utilise leur présence comme une manne d’argent et les exploitent, que ce soit en leur louant une parcelle de terrain ou un garage à prix d’or, où en les employant aux champs à la journée pour trois dollars.

DSC03663.JPG

La Syrie vue depuis Tel-Abbas, crédits : SB

Quand nous arrivons au camp, caché derrière le chantier d’une maison en béton et de hauts épis verts, nous sommes surprises par l’état des tentes, aujourd’hui bien aménagées. La toile cache une structure en bois, renforcée à l’intérieur des habitations par un matériau isolant. La tente de nos amis italiens, dans laquelle nous sommes accueillies, est très confortable : l’amas de chaussures devant la porte, ainsi que les matelas comme banquette le long des trois murs face à la porte imitent les habitations syrien.nenes, ainsi que le poêle qui trône au milieu. Cette tente est également dotée d’une petite cuisine.

Une vingtaine d’enfants ont les mains remplies de pop-corn, qu’ils.elles distribuent gentiment aux adultes et aux nouvelles venues que nous sommes en circulant dehors dans leurs allers-retours incontrôlables, et les yeux braqués sur l’animé japonais Olive et Tom, doublé en arabe. Juste devant l’école, des adultes assis sur les chaises et les bancs construits à la main dans du bois discutent, et saluent chaleureusement notre arrivée de « Marhaba ! » et de « Ahlan wa Sahla ! ». L’ambiance me projette immédiatement dans mes souvenirs de Kelebija, que ce soient ces chaises dehors à la nuit tombée, les conversations noctures des adultes rassemblés en cercle, les enfants qui circulent de tente en tente dans la nuit, les flippers que nous devons mettre pour rentrer et sortir de la tente…

DSC03695.JPG

Crédits : SB

Nous faisons rapidement la connaissance des quatre volontaires : Maria Chiara est étudiante en anthropologie, elle essaye de porter un regard critique sur l’humanitaire, en vivant cette expérience avec Operazione Colomba. Marta était ici au tout début du projet, quand les tentes venaient d’être montées, puis elle est partie pendant un an en Italie accompagner une famille qui venait s’installer dans la région de Trente. Giulia, âgée d’à peine vingt ans, a déjà passé six mois en Palestine l’année dernière avec Operazione Colomba, et elle a enchaîné avec cette mission au Liban.

En général, il y a quatre à sept volontaires, dont au moins l’un d’entre eux est là en long terme.  Alessandro vit ici depuis plus d’un an ; avant cela, il était en Palestine avec Operazione Colomba, pendant deux ans, et encore avant cela, il faisait des projets solidaires en Irak. A vingt-huit ans à peine, il mène une vie très marginale : initialement étudiant en relations internationales à Turin, il a pris le parti de se consacrer entièrement au terrain et à la vie auprès des gens en situation de guerre.

Nos quatre hôte font preuve d’une gentillesse et d’une simplicité qui me frappe très vite. Sans doute la vie dans le camp joue-t-elle un rôle important à cet égard, mais rien en eux n’est apprêté, surfait ; ils.elles partagent avec nous leur vie telle qu’elle est tous les jours, leurs peurs et leurs difficultés, en toute honnêteté, avec amitié. Les réflexions dont ils.elles nous font part sont à la fois toujours très complexes, très nuancées, pleines de contradictions, mais jamais affirmées, toujours prononcées sur le mode du doute (doute d’eux-même, doute de ce qu’ils.elles font), avec une humilité propre au contact prolongé du terrain et à la difficulté des vraies situations.

DSC03705.JPG

Giulia et Alessandro, tente d’Operazione Colomba, crédits : SB

La vie quotidienne au sein du camp, et l’importance de maintenir des relations très horizontales, présente nécessairement le risque d’exposer les volontaires à la déprime. C’est comme si, en essayant de soulager la misère de l’autre, leurs corps ne pouvaient pas s’empêcher d’absorber un peu de cette misère, qui finit par les ronger aussi. « C’est dur, c’est très dur. Il faut voir autre chose, sinon tu deviens obsédé. », murmure Giulia. « Mes parents n’ont pas peur pour moi à cause de la guerre, ils.elles ont peur pour l’impact psychologique. »

Ale, qui est là depuis plus longtemps, semble arriver à prendre plus de distance, et continue de croire en ce qu’ils.elles font.  « C’est impossible de ne pas se laisser affecter. Il faut faire beaucoup de travail sur soi pour s’empêcher de tout voir avec des yeux noirs. Si tu perds le sens de ce que tu fais, tu deviens fou. Mais le problème, si tu n’es pas bien à l’intérieur, c’est que cela se reflète sur ton travail, et tu ne peux pas être une présence positive. »

« A quelles choses très difficiles tu penses précisément ? », je lui demande « Des gens meurent, ici », me répond imédiatement Alex. Il y a quelques semaines un petit garçon de cinq ans est mort après que l’hôpital ait refusé de le soigner parce que l’UNHCR ne voulait pas payer pour lui. Il y a un peu plus longtemps, parce que le camp n’est absolument pas sécurisé, une petite fille s’est noyée dans le bidon qui sert à affréter le camp en eau.

DSC03717.JPG

Crédits : SB

Le matin, nous sommes réveillées vers huit heures, par la chaleur de la lumière naturelle, le gazouillis des oiseaux et le chant des coqs et poules qui se promènent entre les tentes. Les volontaires partagent le petit déjeuner, des fruits, du pain et du zaatar. Ils.elles lisent ensuite un texte ensemble et se recueillent ou méditent pendant vingt minutes ( « Si on ne se nourrit pas spirituellement on ne trouve pas de raison de se lever le matin. », dit Ale.). Leurs journées sont occupées par des tâches précises qui varient, appeler telle ONG, aider untel à faire ses papiers, accompagner untel à Tripoli ou Beyrouth, et entre ces occupations, ils.elles s’assoient sur les chaises au milieu du camp et discutent avec les adultes, jouent avec les enfants, vont visiter des familles.

Le dimanche matin est généralement consacré à la messe. Croyant.e.s à titre personnel ou pas, les volontaires d’Operazione Colomba vont y rencontrer la population chrétienne du village, afin de créer des liens, ce qui est d’autant plus important que les chrétiens vivent dans une autre partie du village et ce sont eux qui ont le plus peur des syrien.nes, et qui rejettent leur arrivée.  Ale vient serrer des mains, prendre contact. Créer du lien entre les habitant.e.s locaux et les habitant.e.s du camp est un travail long, très long. Les gens du village ont tous un point de vue sur la question, nourri de leurs sentiments et de leur histoire personnel. Mais selon Ale : « Ils.elles ne voient que leur point de vue. C’est ça la source des problèmes. Beaucoup de problèmes naissent quand tu perds ta capacité à écouter la souffrance des autres. Si tu n’écoutes que ta souffrance à toi, tu deviens aveugle. ».

Durant nos quatre jours, nous allons à Halba partager un repas syrien.ne extraordinaire auprès d’une famille qu’ils.elles accompagnent : la grand-mère ridée raconte des histoires de la guerre, des bombes qui pleuvaient sur Alep, puis nous dégustons le repas pendant des heures, dans la bonne humeur, avec la famille. Une autre rencontre que nous faisons inopinément toutes les deux est celle d’une famille de syrien.nes qui travaillent la terre dans le jardin de la maison juste en face du camp. Ils.elles nous proposent de bêcher avec eux, puis nous emmènent voir deux vieux hommes en djellabah et coiffe traditionnel (le tissu quadrillé avec l’anneau sur la  tête) qui sont assis dans la cour, sur des chaises de jardin, fumant le narguilé. Les syrien.nes nous apportent alors du café et je finis par comprendre, gênée, que les vieux sont les libanais, propriétaires de la maison, qui emploient cette famille syrien.nene pour travailler leur terre – ou plutôt les exploitent. Les deux vieux libanais sont très gentils et nous buvons un café ensemble, dans cette situation étrange et gênante, mais tout à fait quotidienne.

DSC03724.JPG

Crédits : SB

Un autre jour, quand j’essayais de grimper sur les escaliers extérieurs de la maison en construction du propriétaire du camp (qu’il loue également à des syrien.nes comme des parcelles de son jardin), je me fais interpeller par trois habitant.e.s, un homme et deux femmes, qui se trouvent sur la terrasse, et m’invitent à les rejoindre. Les deux femmes portent le niqab, celui qui cache même leurs yeux, et gloussent ensemble :  L’homme joue avec son petit garçon de trois ans, craignant toutes les minutes de le voir basculer de la terrasse sans protection et s’écraser sur le sol ; une vieille dame à la masse généreuse, vêtue de noir, pieds nus, déroule du fil sur ses cuisses, trônant sur un siège de fortune fait de parpaings empilés. Les volontaires nous expliquent que cette famille est arrivée ici il y a un mois, mais qu’ils.elles n’ont jamais eu encore l’occasion d’aller les visiter encore. Tout le monde semble heureux de cette rencontre. La grand-mère nous parle de ses treize enfants, de leur vie à Homs, toutes ces familles nombreuses qu’ils.elles connaissent, certaines de quinze ou dix-huit enfants, voire plus quand le mari a deux femmes ; les jeunes femmes nous montrent des photos d’elles-mêmes, fardées de blanc pour leur mariage…

 

Ici, dans cette zone rurale, il n’y a pas d’avenir pour les familles : le Liban est un cul-de-sac entre la Syrie à feu et à sang, et la mer ; la seule chose que ce pays a à offrir, c’est de l’air à respirer, un coin de terre où planter sa tente, et attendre. A quelques kilomètres à peine de la frontières, les habitant.e.s du camp attendent la miraculeuse fin d’une boucherie qui ne cesse de se prolonger dans le temps, défiant toute rationalité ; et pourtant, comme suspendue par un fil, mais bien réelle, dans ce petit camp de l’Akkar, la vie continue. Nos hôtes nous servent gentiment du thé, puis une assiette d’oranges, puis du café, tandis que nous bavardons gaiement, et que le soleil décline à l’horizon.

DSC03710.JPG

Sarah

 

 

 

[1]source : Commission Européenne

[2] Source : Dalia Aranki et Olivia Kalis, NRC (Conseil norvégien pour les réfugiés) au Liban (April 2014) The Consequences of Limited Legal Status for Syrian Refugees in Lebanon, Part 2

[3]Programme de l’Organisation des Nations unies créé le 8 décembre 1949 pour l’aide aux réfugié.e.s palestinien.ne.s dans la Bande de Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie.

[4]World Bank, « Lebanon, Economic and Social Impact Assessment of the Syrian Conflict. », World Bank,‎ 2013

[5]Source : Lebanese Communitites hosting syrian refugees, Akkar Governorate, Lebanon, Assesment Report, July 2014, UNHCR

 

Turquie – pars vite avant qu’il ne fasse tout noir

P1020562

Bazar stambouliote d’un dimanche matin – S. Clair – janvier 17

           Depuis notre première arrivée sur le territoire turc – qui s’est soldée par un nombre hallucinant de contrôles aux frontières de nos sacs et de nos passeports, signe évident que le pays est au garde à vous au niveau sécurité après les attentats successifs -, s’est écoulé un mois et demi. Le premier franchissement de la frontière depuis la Bulgarie à Edirne a eu lieu le 20 janvier, dans le froid glacial d’une nuit de bus. Et c’est le 6 mars que nous avons déposé nos sacs à Beyrouth. Entre ça, une semaine passée à Rhodes, île des archipels grecs de la mer Egée. Au gré de nos rencontres, notre curiosité pour l’immensité et la diversité du pays s’attise : à quoi ressemble donc la côte sud-ouest ? et l’Est du pays comparé à l’Ouest, la partie la plus occidentalisée ? Qu’est ce que cela veut dire d’habiter un pays aussi grand aux paysages, coutumes, histoires et communautés si diverses et variées ? En un mois et demi, nous avons parcouru, de bus en dolmuş, une partie de l’immensité du territoire turque. Edirne, Istanbul, Izmir, Marmaris, Fethiye, Kaş, Antalya, Adana, Gaziantep. Autant de villes comme les perles d’un tasbih s’étendant toujours plus à l’Est… Et dans chacune de ces villes, nous nous arrêtons, une nuit ou deux souvent, une dizaine de jours parfois, nous permettant d’appréhender différents visages de la Turquie d’aujourd’hui grâce aux rencontres que nous faisons et qui sont toutes aussi singulières qu’inoubliables.

Chacune de ces villes traversées offre son lot de différences et de particularités. La grande et moderne Istanbul aussi bouillonnante qu’(op)pressante. La douce Izmir aux bords de l’eau et le quartier perché de Basmane aux ruelles qui virevoltent de couleurs et d’enfants des rues. Marmaris baignée de chaleur et encerclée des îles grecques les plus proches qui se dressent comme d’immenses rochers dans la mer. Fethiye et son port de centre-ville aux bateaux de pêche et de loisirs. Kaş et son charme inoubliable de village perdu au creux des versants abrupts plongeant dans la mer. Antalya et sa vue imprenable sur l’infini horizon au ciel couchant. Adana et ses rues vives de monde et d’anciennes bâtisses joliment ensoleillées. Gaziantep l’épuisante de bruits et de labyrinthes qui s’apaise quand apparaît la vieille ville, le château, le bazar ancien et ses mille épices… Chaque arrivée dans un pays correspond pour nous à une plongée dans un nouveau contexte qui va de pair avec des références historiques, politiques, sociales que l’on découvre et que l’on acquiert au fur et à mesure de nos observations, lectures et surtout discussions avec les unes et les autres – coughsurfeur.es, ami.es d’ami.es, chercheur.es, acteur.rices associatifs, rencontres inattendues… Et de rencontres en amitiés, nous écoutons et collectons tous les récits qui ont fait de notre séjour en Turquie des semaines incroyablement riches et intenses. Que ce soit en arpentant les rues grouillantes des bazars stambouliotes ou en s’émerveillant de chaleur humaine dans les différents community center de la ville-monde; après avoir escaladé les ruelles du quartier perché de Basmane, quand on découvre comme une gosse l’horizon à perte de vue d’une mer Méditerranée que l’on retrouve – de Vintimille à Athènes, de Rhodes à Antalya; dans un bar anarco-communiste des rues d’Izmir ou dans un gated community des quartiers privés et surveillés; attablé.e.s aux meilleures tables qui nous servent des délices savoureux – Adana kebab, lahmajoun et baklavas de Gaziantep, thé à la pomme ou café brûlant – sous les quelques rayons d’un soleil qui illumine les vieilles pierres de la mosquée du cœur d’Adana; au fond du plus vieux café de Gaziantep où l’on fume le narguilé en écoutant la voix déchirante d’un joueur de oud soulageant les âmes trop lourdes d’un samedi soir…

P1030144

Vers Gaziantep… – S. Clair – février 2017

         Pourtant, il y a ombres au tableau. Car tout ce qui concerne la Turquie aujourd’hui a de quoi faire littéralement paniquer : toutes les formes de liberté (d’expression, de penser, d’agir) connaissent une régression et restriction sans fin. Tout cela étant orchestré par le de-plus-en-plus-puissant Erdoğan et ses confrères de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) qu’il a soigneusement placés aux postes clefs du gouvernement pour s’assurer un soutien sans faille. L’objectif d’Erdoğan est plutôt simple : faire taire toutes les voix de l’opposition – même celles qui ne sont pas spécialement radicales – pour tenter de former une nouvelle Turquie calquée sur le modèle de l’Empire ottoman, soit une nouvelle puissance régionale dans un Moyen-Orient bouleversé, afin de peser dans le nouvel ordre mondial des futures décennies. Pour cela, il faut minutieusement liquider tous les opposants politiques et être suffisamment dissuasif pour que toute tentative de remise en question par la société civile ou autres mouvements populaires ne soit même plus envisageable. Autrement dit, imposer par la force et la répression un parti unique et une pensée unique, interdisant toute forme de subversion, opposition, contestation, et réduisant comme peau de chagrin les droits des minorités (LGBTQ, femmes, réfugiés – jusqu’aux questions d’écologie) et les libertés du peuple.

Pour étayer le propos et donner un aperçu objectif de la situation, quelques chiffres que nous avons trouvés sur la situation turque parmi diverses sources (principalement Kedistan, Free Asli Erdogan, Mediapart) et que nous avons, jour après jour, minutieusement étudiées, relevées, digérées : « Plus de 90 000 fonctionnaires, environ 4 400 universitaires ont été licenciés. Plus de 1500 associations ont été fermées, 180 organes de presses ont été scellés, enseignants, journalistes, fonctionnaires, plus de 450 000 personnes ont été projetées dans le chômage… Au mieux ils ont perdu leur travail, mais beaucoup de fonctionnaires ont vu disparaître avec leur licenciement par décret, leurs droits sociaux et leur retraite… Et pour compléter, ils sont en plus jetés en prison. » (source : Kedistan). Après le coup d’Etat de juillet 2016, les purges ont atteint des records maximum du côté des soi-disant partisans de Fetullah Gulen (ennemi juré d’Erdogan qui serait le coupable de ce coup d’Etat – sans preuve – mais qui sert de justification aux manœuvres gouvernementales et qui « légitime » les répressions qui suivent). Autrement dit, il suffit qu’une université ait été financée par Fetullah Gulen pour qu’elle ferme – quand bien même les profs qui y enseignent n’ont aucune affiliation politique ou religieuse avec cet homme. La prochaine étape de cette machine politique dictatoriale ? Le référendum qui a lieu le 16 avril et qui a pour objet la modification de la constitution turque qui irait dans le sens d’une extension des pouvoirs exécutifs d’Erdoğan. D’aucun disent que voter oui revient à le proclamer « sultan » et à lui attribuer tous les pouvoirs.

montage AKP

D’un côté, façade aux couleurs turques et pro-AKP (Izmir) ; de l’autre, rejet de l’AKP (Istanbul) – S. Clair – février 2017

        Alors, comment lutter contre l’obscurité ? Comment résister, contester, s’opposer, défendre la liberté ? Comment font les habitant.e.s, la société civile, les mouvements d’opposition pour dire « non » ? Malheureusement, la majorité des opposant.e.s n’ont plus voix au chapitre du tout et sont actuellement en exil ou en prison ; d’autres luttent, dans l’ombre pourrait-on dire, au péril de leur liberté : car partager un article sur facebook, signer une pétition (celle qu’ont signé des centaines de personnes pour lancer un processus de paix avec les Kurdes – signataires qui sont maintenant pourchassés par le gouvernement – comme Aslı Erdogan, écrivaine turque qui a passé quatre mois en prison pour son soutien à la cause kurde) aussi ordinaires et quotidiens que cela puisse paraître sont maintenant synonyme de perdre son travail, être emprisonné.e, réprimé.e. Et cela a de quoi dissuader, en effet. Les autres ont peur, tout simplement : peur de dire, de manifester, de parler et de montrer son opposition. Car depuis « les années Gezi » – en mai 2013, des habitant.e.s d’Istanbul (près de 50 000 personnes) se mobilisent contre la destruction du parc Gezi sur la place Taksim qui devait laisser place à un nouveau projet urbain de centre commercial. Au fur et à mesure, les revendications gagnent en généralité et questionnent aussi bien les droits des femmes, la question écologique qu’une remise en question de la politique gouvernementale. Jusqu’à ce que les forces de police débarquent pour déloger les résistant.e.s pacifistes. En tout, quatre morts, et près de 8000 blessé.e.s. Des répressions policières qui ont réussi à faire taire les mobilisations citoyennes. Les quelques lieux alternatifs ont fermés, les manifestations se sont taries – en 2015, la Gay Pride stambouliote a été sévèrement réprimée par des gaz lacrymo lancés par la police ; le local anarchiste du quartier Tarlabaşı a été attaqué ; et les derniers attentats (cet été, en octobre, au nouvel an) ont achevé de créer un climat de peur et de semer la terreur chez les habitant.es, habilement manipulé par Erdoğan qui en profite pour faire passer toute interdiction de manifestation.

« Autrefois, nous avions des vies assez banales, avec des responsabilités, des familles, des vacances, des problèmes quotidiens, un peu comme vous. Qui sommes-nous ? Qui sont toutes ces personnes que l’État turc essaie de réduire au silence ? Il y a des jeunes parmi nous, des retraités, des grands et des petits, certains portent des lunettes, d’autres le voile, et d’autres encore ont des piercings.

Ils/elles sont les médecins qui soignent nos plaies, les avocats et les syndicalistes qui défendent nos droits, ceux qui cultivent nos terres, enseignent à nos enfants. Ils/elles sont les traducteurs/rices de textes littéraires et scientifiques en langues kurde et turque. Ils/elles sont des universitaires qui ont produit et diffusé des savoirs sur notre histoire, notre société, notre économie, nos arts et nos sciences.

Ce sont des personnes que nous écoutions à la radio, que nous suivions dans les débats d’opinions à la télévision, et dont les chroniques paraissaient régulièrement dans les journaux, les musiciennes que nous écoutons et les auteur(e)s que nous lisons.

En réalité, nous sommes des gens comme les autres, avec en commun notre besoin de défendre nos droits et nos libertés. Les plus précaires ont été attaqués en premier, et maintenant même les plus privilégiés doivent faire face à l’injustice. Quelles que soient nos destinées individuelles, nous avons tous et toutes été banni(e)s de nos vies. »

(Çağla Aykaç, docteure en sociologie, exilée à Genève. Source : http://www.kedistan.net/2017/03/25/intellectuels-bannis-turquie/)

P1040430.JPG

Istanbul, bain de soleil couchant – S. Clair – avril 2017

Ainsi, à travers nos déambulations et rencontres, nous tentons d’appréhender ce que cela signifie de vivre en Turquie aujourd’hui, sous ce régime gagnant en obscurité de jour en jour et de lois en lois, quand le moindre des gestes – même le plus quotidien, même le plus insignifiant – devient lourd de sens et passible de risques divers allant de la perte d’emploi à la prison. Et ces situations semblent toutes déboucher sur la même interrogation : faut-il partir ou faut-il rester ? Où partir ? Que risque-t-on à rester ? Peut-on encore rester quand on n’est même plus autorisé à exercer sa profession ou à exprimer son opinion quand celle là ne va pas dans le même sens que le gouvernement l’aimerait ? Peut-on résister et si oui, comment ? Comment parler, documenter, partager ce que le journal en ligne Kedistan qualifie de « véritable génocide politique de l’opposition » ? Quelles seront les conséquences de la fuite des intellectuel.le.s vers des contrées moins hostiles, ou de tous les étudiant.e.s qui ont vu leur université fermer leurs portes, leurs professeur.e.s être renvoyé.e.s ?

Ce sont les personnes que nous avons rencontrées, ici et là, qui sont les plus à même de donner des réponses à ces questions car elles sont turques, kurdes, afghanes, syriennes, britanniques, participant de ce carrefour de richesses et de jeunesses… et nous content par fragments, leurs histoires en Turquie.

C’est Cena, notre première rencontre stambouliote, qui nous accueille chez elle quelques jours et qui nous confie sa peur après le Coup d’Etat de cet été et après les derniers attentats, d’aller dans la rue pour manifester, quand bien même elle se définit contre le gouvernement – la voilà réduite à exprimer ses opinions au sein de son cercle privé, surtout depuis que son frère a perdu son emploi après avoir partagé un article sur facebook. En attendant de quitter un boulot qu’elle déteste mais qui lui permet de payer le loyer de son appartement, elle rêve de rejoindre son copain en Allemagne pour finir ses études. Alors, depuis sa chambre, Cena regarde son pays se décomposer alors qu’elle est elle-même plongée dans ses propres problèmes.

P1020587

Taksim, la place des grandes manifestations et mobilisations – S. Clair – février 2017

      Le lendemain, nous rencontrons Rama, une jeune étudiante franco-syrienne venue faire son échange à Galatasaray. Sur les 15 étudiants initialement prévus, elle est la seule à venir quand même et à braver les menaces de l’institution universitaire. A contre courant de tous les autres, elle décide de venir en Turquie pour se rapprocher des Syriens, elle qui dit avoir été élevée « à la syrienne » et qui rêve d’aller vivre dans ce pays où sa famille était sur le point d’acquérir une maison, juste avant que la guerre n’éclate. Pourtant, elle est tiraillée entre ces deux identités « Tu te sens nulle part chez toi – en Syrie tu es la française qui vient pour les vacances – et en France tu es la syrienne qui a émigré… »

C’est Gonul, jeune retraitée qui habite dans un quartier excentré, plutôt aisé et dans un appartement grand et vide depuis que sa fille est partie vivre à Paris. Née à Istanbul, elle a toujours vécu ici et observe, en scrutant les informations télévisées, ce que son pays est en train de devenir : « Erdogan is crazy ! » résume assez bien ce qu’elle en pense. Gonul a l’habitude de jouer de l’erbane, arme musicale que les femmes brandissent en manifestation en guise de désaccord. Mais ces derniers temps, elle réserve son instrument à son groupe de musique d’inspiration chamanique.

P1020555

Marché du quartier Tarlabası – S. Clair – février 2017

Mehmet est notre dernier hôte et habite le quartier de Tarlabası, près de la très animée place Taksim et avec qui nous passons des soirées entières à discuter et refaire le monde. Il se réveille chaque matin en se demandant quand est-ce qu’il va réussir à quitter son boulot pour aller vivre en Australie, au contact de la nature et d’une vie plus proche de ses croyances. Mehmet évoque sa jeunesse et nous confie ses épopées et espoirs révolutionnaires, lui qui était sans cesse « contre le système » et écrivait énormément de cette société qu’il rêvait de changer. Aujourd’hui, il continue de fréquenter le local anarchiste de sa rue mais espère surtout partir loin pour découvrir d’autres formes de vie. Lorsqu’en novembre 2016, les membres du HDP (Parti Démocratique des Peuples, une « coalition des progressistes ») qui siégeaient au Parlement ont été arrêtés, accusés d’être liés au PKK (Parti des Travailleurs Kurdes), Mehmet croyait que cela susciterait de vives réactions de la part du peuple tant l’accusation était injuste, illégale et soulignait la déjà toute-puissante du parti d’Erdoğan – en réalité, rien ne s’est passé ; l’indignation n’a pas gagné la rue, comme si elle était devenue partie prenante de la vie quotidienne, au point que l’on ne s’en étonne même plus. Alors, en attendant de s’échapper vraiment, il reste les mots et les rêves.

Quand on ouvre la porte d’Ad.dar, un community center du centre d’Istanbul dont le nom signifie « home » en arabe, laissant dernière nous le tumulte de la bruyante Istiklal, c’est Mazen, aux longues dreadlocks grises, qui nous ouvre la porte : « Fatdaali » (Je vous en prie, en arabe), dit-il en souriant, nous sommant de nous asseoir avec eux, comme si on se connaissait depuis toujours. Il est de ceux qu’on appelle la seconde génération des réfugiés palestiniens, il a grandi à Yarmouk, le plus grands des camps palestiniens de Syrie, près de Damas, dont aujourd’hui il ne reste plus rien. Arrivé ici, à Istanbul, il a fondé Ad.dar, ce lieu de vie pour les réfugié.es, devenu un lieu commun où des amitiés se nouent, où tout le monde est le bienvenu, où l’étranger est reçu comme un ami de longue date. Mazen s’envole le lendemain pour la France où il a déjà vécu plusieurs années avant de revenir à Istanbul, attaché qu’il est à cette ville où il donne des cours d’arabe et de théâtre.

A la table de ces « copains d’abord », ces chebabs complices, il y a Basheer, un jeune communiste kurde, qui a postulé pour un scolarship aux Etats Unis, lui qui est passionné de politique et de journalisme et qui espère pouvoir finir ses études, ce qui lui est interdit en Turquie. Au moment où nous le rencontrons, Trump vient juste de mettre en place le Muslim ban qui gèle toutes les procédures administratives et qui interdit de territoire les ressortissants de sept pays « musulmans », dont la Syrie et la Turquie, prolongeant son attente sans certitude de réussite… A ces côtés, Rebal et Rinar, eux aussi passionnés de lectures, politique, journalisme, pratiquant l’anglais pour pouvoir rejoindre les Etats Unis et finir leurs études. Eux aussi, mise en suspension de leur avenir par les décisions absurdes du nouveau président américain. Tout le monde retient son souffle…et croise les doigts…

P1020548

Quartier Tarlabsı – S. Clair – février 2017

Il y a aussi Sohir, qui nous invite à partager quelques repas chez elle. Chaque jour, elle vient ici, à Ad.Dar, pour cuisiner et être avec tous les autres. Son fils a quitté Istanbul en septembre dernier pour aller continuer ses études. Elle a aussi fait une demande de visa pour aller le rejoindre – mais là encore le spectre du Muslim ban frappait d’incertitude et d’angoisse la future réunification. Sohir a vécu en Syrie, en France, à Dubai, et à Istanbul depuis trois ans maintenant dans une petite maison qui a vu défiler de nombreux amis qu’elle n’a pas hésité à héberger quand ils en avaient besoin. Elle nous confie son épuisement à recommencer, encore une fois, une nouvelle vie, ailleurs. Finalement, elle commence à se faire à Istanbul, elle a ses petites habitudes, son cercle d’amis, de la famille. Elle commence à parler turc pour aller parler à ses voisin.e.s. Elle est de ces femmes qui servent d’exemples pour la vie, tant son ouverture d’esprit émeut quand elle pense déjà à « l’après guerre en Syrie », quand tous les exilé.e.s syrien.n.e.s qui auront vécu en France, Allemagne, ou ailleurs, reviendront en Syrie et qu’iels pourront partager leur expérience, que les langages se métisseront en se mélangeant et feront advenir de nouvelles richesses culturelles et humaines. Puissent celles et ceux qui refusent d’accueillir des réfugié.e.s par peur de ne plus être chez eux entendre ces quelques mots de sagesse…

Marwan arrive lui aussi, une casquette en tweed vissée sur la tête, un regard malicieux et des rides aux coins des yeux. Tout de suite, je sens son envie de discuter, et le voilà qui m’offre des bribes de sa vie, de son histoire. Il me raconte alors comment ses parents ont été chassés de leurs terres palestiniennes en 1947 à la création d’Israël lors de la Nakba et qu’ils ont été contraints de rejoindre Yarmouk, en Syrie. Lui est arrivé à Istanbul il y a peu, en passant par l’Irak puis la Turquie : les détails de sa fuite en disent long sur sa souffrance, tant physique que mentale. Et pourtant, tout sourire, il évoque Les Misérables, son livre favori, mais aussi Camus, Verlaine ou Darwich, l’homme poétique palestinien par excellence. Et en le regardant, je ne peux m’empêcher de me dire que j’ai en face de moi un morceau d’Histoire, celle que l’on nous enseigne à l’école de façon unique en mettant à mal bien des mémoires, notamment celles du peuple palestinien. Il me parle de sa famille qui a trouvé de nouveaux lieux de vie : Allemagne, Jordanie, Syrie, Turquie, et du temps qu’ils doivent attendre avant de pouvoir se réunir (cela sera-t-il seulement possible ?). Richesses des migrations ou désolation de la dispersion ?

P1020720

Izmir, vue d’en haut – S. Clair – février 2017

A Izmir, Lulufer nous attend dans un café-librairie du quartier Alsancak d’Izmir. Ses traits sont tirés, elle semble épuisée – et sa fatigue est de mise, elle qui vient de perdre son emploi – chercheuse et professeure en sociologie à l’université d’Izmir. Onze de ses collègues ont aussi perdu leur emploi, car leur Université est soupçonnée d’appartenir au réseau de Fetullah Gulen. Alors, Lulufer espère pouvoir quitter la Turquie pour des terres moins hostiles… Et sa situation nous touche personnellement, puisque nous sommes destinées à être de futures chercheuses : que reste-t-il de démocratie et de libertés dans un pays quand une chercheuse ne peut plus pratiquer et qu’elle est soumise aux restrictions d’un Etat qui contrôle sans cesse ?

Un soir, nous quittons la berge principale d’Izmir pour s’aventurer sur l’autre rive, où nous attendent Ozge et Jean Baptiste qui nous reçoivent chez eux pour partager un repas. Comme Lulufer, l’université dans laquelle travaillait Ozge a fermé, cet été : elle y était chercheuse en sociologie/sciences politiques. Quand elle a voulu y retourner pour récupérer ses affaires, c’est la police qui les attendait. Ozge nous raconte ses collègues arrêtés, la nécessité de faire attention quand on parle au téléphone ou par mail, la visite officielle d’un camp de réfugiés du sud de la Turquie avec des portraits d’Erdoğan affichés pour l’occasion et pour faire œuvre de propagande. Elle nous confie ses inquiétudes pour la suite, eux aussi aimeraient retourner en France où il fait meilleur vivre.

P1020761

Fruits et légumes ambulants, Kadifikalı, Izmir – S. Clair – février 2017

Lors d’une réunion avec une association Halkların Köprüsü Derneği  (« People’s bridge »), c’est Zerdest qui fait la traduction entre le turc et l’anglais et avec qui on sympathise très rapidement autour de bières dans un bar anarchiste – en sont témoins les portraits de Sacco & Venzetti comme celui d’Emma Goldman sur les murs. Il est originaire de la ville de Diyarbakir, capitale kurde de la Turquie. Militant très actif, il nous stupéfait en nous disant qu’il connait aussi bien Notre-Dame des Landes que le Comité Invisible. A côté de nous, un autre jeune vient d’être libéré de prison où il avait été retenu pour avoir osé écrire sur Facebook ce qu’il pensait du gouvernement. Zerdest nous balade dans Izmir, jusqu’à Kapılar (en turc : les portes), un community center qui propose des cours de turc ou d’anglais, des moments conviviaux, des films, des ateliers, des matchs de foot. Une après-midi, on participe au « Food Not Bombs » dans le quartier de Basmane : une distribution de nourriture gratuite sur la place publique pour celles et ceux qui n’ont pas de quoi manger. Un moment simple, quoique rapide, pas forcément convivial, mais qui a l’intérêt de procurer un repas chaud aux plus démuni.e.s. et de se rendre compte que bien des personnes ont du mal à se nourrir. Majoritairement, des hommes, plutôt âgés, seuls. Ici aussi, carrefour des origines, de Turquie, de Syrie mais aussi d’Afrique.

Dans l’association, il y a aussi Cem, le chirurgien fondateur, de grande renommée dans le milieu de la médecine en Turquie. Il a fait pression sur des hôpitaux pour soigner en urgence des enfants syriens et continue d’organiser des visites médicales de certains camps aux abords d’Izmir, quand la multitude des autorisations à fournir ne contraignent à faire demi-tour, comme cela nous est arrivé. Une matinée passée dans un des camps installé sur une terre appartenant à un Turc qui la loue aux familles syriennes qui se sont installées là, faute de mieux, et qui payent avec le salaire de misère qu’ils obtiennent en échange d’un travail aliénant et épuisant de cueillette d’oranges, épluchages, mises en conserve. Pour que finalement, les gendarmes locaux nous refusent l’accès, au prétexte qu’il faut dorénavant une autorisation, ce qui n’est évidemment pas facile à obtenir et qui sème des embûches sur le chemin des associations humanitaires. Et Cem de ne pas savoir jusqu’à quand il pourra exercer son métier de prof à l’université avant d’être limogé.

Lors de journées à Izmir, nous rencontrons, par le biais de Revi (une des principales ONG d’Izmir), Zak et Nuseybe, deux frères et sœurs de la province d’Alep, en Syrie. Très vite, nous les accompagnons faire des visites aux nombreuses familles qui habitent à Basmane pour leur apporter un sac de riz, un peu d’huile, des couches pour bébé. Les deux vivent avec deux autres de leurs frères et sœurs, dans un appartement qu’ils louent grâce à leur travail de salarié dans l’association dans laquelle ils passent tout leur temps – ou presque. De la Turquie, ils connaissent Konya (une ville du centre de la Turque – à quatre heures d’Izmir), où Zak a du travailler dans une usine pendant deux ans dans une atmosphère ultraconservatrice. Jusqu’à ce qu’ils gagnent Izmir et trouvent des postes dans différentes ONG – n’ayant d’autres choix que de sacrifier leurs études. Les voilà installés à Izmir, profitant de leurs amis, de la région quand il fait beau et jouissant d’une certaine liberté. Leurs parents sont restés en Syrie, dans une immense propriété où la récolte d’olives et la fabrication d’huile d’olive étaient une tradition. La fratrie a déposé un dossier pour rejoindre le Canada : ce sont les candidats parfaits, ils parlent couramment l’anglais et l’arabe, sont d’un naturel ouvert et infiniment gentil, et ont déjà tous un bon niveau d’éducation. Pourtant, ils attendent, encore, une réponse qui remet toujours aux lendemains leurs rêves.

P1020678

Couleurs de Kadifikalı, Izmir – S. Clair – février 2017

Dans les rues désordonnées de Basmane, Rosaline, aux longs cheveux ondulés, passe une partie de l’après-midi avec nous. C’est une jeune kurde syrienne qui nous cite à tour de bras Camus, Hugo et autres pères d’une littérature française qu’elle a étudiée en Syrie sans qu’elle n’ait pu terminer avec le début de la guerre. Quand elle me demande ce que je fais – étudiante, lui dis-je, je sens son regard d’envie et de tristesse, elle qui adore apprendre et qui donnerait beaucoup pour continuer ses études si elle le pouvait… En France, comme elle en rêve secrètement.

P1030160

Port de Kaş – S.Clair – février 2017

Un soir, après une après-midi chaude au bord du port de Fethiye, Sera nous accueille chez elle, alors que nous l’avons rencontrée à Istanbul lors d’une de ces soirées imprévues et grandioses. Elle s’apprête à quitter la Turquie, une fois de plus, après avoir vécu en France et en Allemagne. Cette fois, elle s’en va pour la Suède, en espérant qu’elle aura droit à son visa… Avec simplicité et de sa voix grave et profonde, Sera se demande d’où elle vient, où est-ce qu’elle se sent le mieux – Istanbul, Fethiye, ailleurs encore… mais ne semble pas prête à s’installer définitivement en Turquie, comme une éternelle voyageuse, jamais satisfaite, toujours en équilibre là où elle se trouve.

P1030198

Sur les hauteurs de Kaş – S.Clair – février 2017

Le lendemain, nous gagnons Kaş, petite bourgade perdue entre les hauteurs rocheuses et le bleu limpide de la Méditerranée. Après avoir insisté pour la rencontrer (et parfois la persistance a du bon !), nous retrouvons Kate, jeune retraitée britannique venue couler des jours plus paisibles au fin fond de la Turquie avec son mari Gerard. Ils se sont tous les deux  investis dans l’accueil des réfugiés syriens dans les environs, et notamment sur la minuscule île grecque de Kastelorizo qui fait face à Kaş (même pas dix kilomètres !) et où ont accosté des dizaines de milliers de personnes – alors que le maire de la petite île a toujours refusé la mise en place d’un camp ou d’un centre, de peur de faire chuter un tourisme déjà en voie de disparition. Kate, Gerard et quelques autres, organisent alors des repas, des distributions de vêtements et de couvertures, à ceux qui descendent trempés des embarcations de fortune après une traversée qui peut être mortelle, espérant fouler les terres européennes, alors qu’ils en sont encore bien loin… Et puis le deal entre l’U.E et la Turquie est signé et met un point d’arrêt à toute traversée. C’est donc côté turc que Kate continue d’officier en faisant attention à ne pas enfreindre les limites de la légalité, car si elle en vient à se faire arrêter par la police, elle pourrait ne pas renouveler sa carte de résidente ici… C’est au bord de leur terrasse que nous goutons au havre de paix qu’est leur maison, face à l’immensité immobile de la mer, spectacle inlassable et éternel, et que face à nous, se dresse la toute petite île de Kastelorizo. Kate la regarde et nous dit « Je me demande toujours ce qu’ils pensent, les Syriens, quand ils voient ce bout de terre et qu’on leur dit « Voilà, c’est l’Europe là ! », qu’est-ce que ça leur fait». Petite île, presque ridicule, comme un sombre caillou oublié sur une route qui n’est pas encore terminée…

P1030269

Collecteur de déchets – S.Clair – février 2017

Le périple continue, chaque jour est une nouvelle étape sur la route qui serpente le long de la côte et qui offre des palettes de couleurs et de reflets que l’on admire avec gourmandise. Et ces paysages ont le goût majestueux et noble de l’éternité et de la patience, eux qui sont là depuis bien plus longtemps que nous, figés dans le lent écoulement des temps. Arrivées à Antalya, nous dormons chez Cenger avec qui nous partageons une soirée lors de laquelle il nous raconte qu’il est garde en mer des côtes turco-grecques. Et sans rien savoir de ce que nous faisons ici, son ami et lui nous livrent l’émouvant témoignage des sauvetages en bateau qu’ils ont opérés entre Izmir et Lesvos, mettant en sécurité des centaines de migrant.e.s ayant tenté la traversée en mer – en sécurité, à comprendre : retour à la case départ, soit en Turquie. L’Europe réussit une fois de plus à laisser de l’autre côté et à retenir, en amont, loin. On découvre chez Cenger une panoplie d’objets à l’effigie du grand Mustafa Kemal Atatürk, le « père de la patrie turque » et Cenger nous avoue son admiration pour ce grand homme, combattant et révolutionnaire qui a donné naissance à la Turquie des années 20. Et l’engouement qu’il a suscité se retrouve dans les portraits qui ornent des façades, des murs, des restaurants. Erdoğan chercherait-il à restituer cette image, en devenant à la fois le sultan et le « père de la nation » ?

P1030216

Dans les rues d’Antalya – S. Clair – février 2017

Nous découvrons la ville d’Adana avec les précieux Mia et Ramin qui en plus d’être des hôtes exceptionnels – rois de la préparation de brunchs divins et de moments conviviaux avec tous leurs amis – sont d’une gentillesse inoubliable. C’est au beau milieu de leur salon, par une chaude après-midi, qu’ils nous racontent leur Afghanistan. Car Mia, Ramin et leurs deux autres colocs sont afghans et sont venus faire leurs études en Turquie. Ils ont laissé derrière eux leur famille, leur village, leur pays, leur culture et veulent partager avec nous autre chose que les idées reçues sur l’Afghanistan, composées souvent des mots « guerre », « talibans », « horreur » sans savoir bien de quoi il en retourne. Ils commencent par nous déplier l’histoire politique de l’Afghanistan de ces dernières décennies, et nous écoutons, bouche bée et admiratives de tant de connaissances – et finissent par nous confier leurs craintes d’un pays qui connait un certain renouveau politique mais qui souffre de la fuite de ses cerveaux partis cherchés meilleure terre ailleurs… Et eux ? Que feront-ils ? Rester en Turquie ou retourner en Afghanistan pour tenter de changer leur pays ? Pour l’instant, les uns et les autres restent en Turquie, essayeront sans doute d’aller en Europe pour y finir leurs études – pour peut-être finir par rentrer « chez soi », comme ce qu’ils font chaque année, aux vacances.

P1030316

Adana se regarde –  S. Clair – février 2017

Dernière étape : Gaziantep, le plus à l’Est et au Sud où nous pouvons nous rendre – moins de vingt kilomètres d’Alep, nous voilà à proximité de la frontière syrienne, qui exerce sur nous une puissante force d’attraction et de répulsion. Notre couchsurfeuse, Merve, est impatiente de nous rencontrer tant il est rare pour elle d’accueillir des voyageuses. Elle constate les changements de la ville depuis les arrivées massives de Syrien.nes : problèmes de logement, d’emplois, de transports et même de place publique. Mais ces transformations urbaines ne génèrent pas de changements à proprement parlé pour elle. Elle est d’ailleurs curieuse quand on lui raconte notre route et voudrait à son tour faire quelque chose pour les personnes exilées : pourquoi pas donner des cours de turc à des enfants syriens?   Il ne lui manquait qu’un léger déclic pour activer une envie et la mettre en pratique… Mais pour Merve et ses amis, le fait qu’Erdoğan accepte d’accueillir autant de personnes syriennes est louche – et ce n’est visiblement pas fait par pure sympathie. Merve pointe du doigt la stratégie électoraliste : accueillir des Syriens et octroyer à certains la nationalité turque pour qu’ils soient reconnaissants à l’Etat et qu’ils votent oui au futur référendum. Autrement dit, se montrer accueillant pour s’assurer un soutien politique sans faille.

P1030333

Gaziantep, devantures – S. Clair – février 2017

La route que nous empruntons n’est pas que terrestre : elle est aussi ce lien, ce fil aussi solide qu’invisible, qui nous relie avec les lieux, les personnes, les moments. A Gaziantep, nous rencontrons Mohammed, le frère de Zak et Nuseybe, rencontrés plus haut, à Izmir – et Ahmed, son ami et colocataire. Les deux font la pair et leur amitié semble éternelle : ils sont tous deux Syriens et se sont réorientés dans l’humanitaire, travaillant pour des ONG dont le travail se situe en Syrie principalement. Autour d’un narguilé parfumé et d’une bière, ils nous racontent les prémisses de la révolution syrienne : les premières manifestations auxquelles on participe sans pouvoir forcément en parler avec ses amis – discrétion et ambiance trahison/délation oblige, les amis qui vont tagger « Freedom » ou « Go out, Bachar » sur les murs la nuit en silence, et en réaction, la mise en place de l’arsenal de surveillance : les check points militaires, les fouilles automatiques de portable à chaque déplacement, les surveillances sur Internet, les violences policières après les manifestations, les disparitions louches de certains amis, et puis la traque de ceux qui désertent le service militaire pour rejoindre l’opposition anti-Assad ou pour fuir plus loin – et puis ensuite, les tirs, et bombardements, l’emprisonnement, la torture, la peur au ventre, qui les forcent au départ. Chaque conversation avec ces deux là sont des mines d’informations, d’anecdotes, de témoignages rendus souvent désopilants par leur dérision et leur complicité, malgré les sujets abordés. Ils nous guident, à travers cette Gaziantep qui est une autre Alep, son château, son bazar, ses marchandises, ses délices, ses mosquées, ses ruelles ombragées quand on quitte les grandes allées trop bondées. Ils jurent que la ville s’est transformée pour prendre des traits plus aleppins depuis 2015. Sont-ils ici comme ils l’étaient chez eux ? Tout indique qu’ils sont biens ici, un appartement, un boulot, des amis. Mais comme Zak et Nuseybe, Mohammed espère pouvoir rejoindre le Canada pour finir ses études ou trouver un autre travail. Qui sait combien de personnes rentreront en Syrie lorsqu’un accord de paix aura été trouvé ?

P1030390

Depuis le château de Gaziantep, surplombant la ville – S. Clair – février 2017

Il y a aussi  cette après midi que nous passons dans le centre de rééducation / clinique du docteur Mounir, avec Ali et Ahmad. Depuis deux ans, ce centre accueille et soigne les blessés de guerre, des civils pour la majorité, femme, homme, enfant. Cancers, amputations, brûlures, défigurations, troubles ; liés aux bombardements fréquents dans leur ville et village. Le docteur Mounir sort de quatre ans de prison – il ne dévoile pas la raison de son emprisonnement et d’ailleurs : en faut-il vraiment une quand on sait que c’est l’arbitraire la loi du plus fort ? Il est exilé à Gaziantep depuis quelques mois et a ouvert cette clinique qui ne bénéficie d’aucun soutien financier stable. Avec lui, Ahmad, père d’un enfant malade, ancien prof d’anglais dans la région Nord de la Syrie. De son regard lourd et de sa voix fatiguée, il dit : « It’s easy to build a home. It’s not easy to build a man. They [the regime] take everything : our children, our country, our soul ». Ali, à côté de lui, a une longue cicatrice, plaie héritée lors d’un bombardement alors qu’il opérait dans un hôpital syrien. Nous sommes assis, tous les cinq et discutons : ils nous livrent leur quotidien actuel et ce qu’ils vivaient en Syrie. Le manque de moyens ici pour soigner les blessés mais la nécessité de partir quand même quand il n’y a plus rien à manger et que chaque geste est soumis aux contrôles. Face à nous, une télé en arabe passe en boucle des images de massacres, de guerres, de mitraillettes. Comme si les âmes qui peuplaient ce lieu ne rappelaient pas déjà assez, ce que c’est, la guerre, quand elle transforme et défigure à jamais les corps de ceux qui n’avaient pour tord que de vivre là, au mauvais moment, au mauvais endroit. Pourtant, au milieu des désastres, ils reconnaissent tous trois qu’ils préfèrent être en Turquie qu’en Jordanie ou au Liban où les situations sont plus chaotiques. Ça ne les empêche pourtant pas de rêver de retourner en Syrie, en espérant que nous aussi nous pourrons venir avec eux pour qu’ils nous fassent découvrir ce magnifique pays et qu’ils nous honorent de leur hospitalité.

P1030149

Sur la route – S. Clair – février 2017

Ces portraits, des fragments d’une mosaïque aux couleurs diverses, comme autant de trajectoires qui se croisent pour se déployer comme un éventail, et qui, quoique différentes, posent inlassablement la question du départ. Il y a ceux qui sont déjà partis, comme nos amis Mustafa et Salah que nous avons rencontrés en Grèce et qui ont quitté Istanbul après y avoir passé de longs mois, devant faire face à l’exploitation au travail et au racisme. Ceux qui attendent leur visa pour déguerpir au plus vite – la famille de Zak, Nuseybe et Mohammed, nos amis d’Ad.dar – et ceux qui planifient leur départ imminent – Sera, Mehmet. Ceux qui restent, contre leur gré ou pas, quand la saison n’est pas aux traversées méditerranéennes ou par manque d’argent. Ceux qui sont venus ici et qui s’y sont installés de leur propre volonté : Rama, Gerard et Kate, Mia et ses amis et qui aiment ce pays. Et tous ceux qui attendent juste de rentrer chez eux, en Syrie, quand le conflit sera terminé… La géante Turquie est comme les deux faces d’une pièce : tantôt terre d’immigration, elle est ce carrefour de mouvements foisonnants, venant de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et de plus loin comme d’Afrique noire ou du Maghreb – et héberge ceux qui ne resteront qu’une nuit avant de continuer le long voyage ou ceux qui s’éterniseront jusqu’à ne plus la quitter. Elle est aussi cette terre d’émigration lorsque ce sont ses propres enfants qui espèrent y échapper. Elle accueille aussi bien qu’elle présente toutes les raisons de vouloir la quitter.

montage evethayir

A gauche, grandes affiches dans les rues de Gaziantep pour voter oui au referendum ; à droite, autocollant édité par le HDP pour voter non – S. Clair – février, avril 2017

Lorsque nous sommes repassées par Istanbul, début avril, soit deux semaines avant le réferendum, nous avons constater avec effarement ce que l’on appelle, ni plus ni moins, une œuvre de propagande : partout, sur les murs, les façades, d’immenses bannières sont érigées à la gloire d’Erdoğan. Des portraits géants avec écrit en turc : Evet ! (ce qui signifie oui, mot d’ordre à voter lors du référendum), des images de familles heureuses qui voteront oui elles aussi… Dans la rue, un petit camion déambule, recouvert d’images d’Erdoğan et de « Evet », pour faire la promotion du leader de l’AKP. Des drapeaux turcs en surnombre. Des autocollants collés à la va-vite. Les murs de la ville affichent des « Oui » à outrance tandis que l’opposition, qualifiée de terroriste par Erdoğan lui-même, tente elle aussi de se frayer un chemin. Quelques autocollants, des concerts de soutien, des drapeaux… Mais de toute évidence, elle ne fait pas le poids face aux moyens démesurés employés par le gouvernement. Et depuis, c’est un « Oui » triomphal et insolent qui est sorti des urnes, rendant possible une modification de la Constitution turque. Pour beaucoup, ce referendum n’était qu’une façade, un sondage de popularité, et surtout, beaucoup avaient la conviction que même « même si les Turcs rejetaient la réforme constitutionnelle lors du référendum du 16 avril, le projet ne serait pas abandonné » comme l’a annoncé Mehmet Uçum, conseiller principal d’Erdoğan.

Mais puisqu’il faut finir sur une note d’espoir, la lutte continue, ici et là. A Ankara, des professeur.e.s limogé.e.s font cours dans la rue ; d’autres sont en grève de la fin depuis 111 jours (à lire ici) ; des mobilisations continuent, des collectifs s’organisent. Tout pour ne pas donner raison à la peur car comme l’a si bien dit Selahattin Demirtas (député du HDP, arrêté en novembre 2016, menacé de 142 ans d’emprisonnement pour être soupçonné de liens avec le PKK) « si la peur est contagieuse (…) le courage l’est encore plus ».

montage hope

 « When there’s life, there’s hope » (Gaziantep) – S. Clair – février 2017

La Caravane : 450km à vélo pour promouvoir une France terre d’accueil

Voici un article qui rompt quelque peu avec nos écrits précédents. Mais c’est (toujours) pour la bonne cause! On vous parle d’un projet solidaire et engagé en vélo qui part de Lyon et va jusqu’à Paris, à la rencontre de celles et ceux qui ont ouvert leurs villages et leurs lieux de vie à des personnes exilées. Yallah !

L’image contient peut-être : texte

Terre d’Ancrages. Le collectif initié par des étudiant-e-s de l’ENS de Lyon et organisé depuis 2016 en association, affiche un objectif double. D’une part, remédier à des situations humanitaires d’urgence, auxquelles sont confronté.e.s les exilé.e.s arrivant en France. D’autre part, leur donner les moyens de se (re)construire et de s’intégrer. Terre d’Ancrages s’est épanouie dans la réalisation d’activités multiples : collectes alimentaires et vestimentaires, maraudes, mise en place d’un dispositif d’hébergement chez les particuliers, sorties culturelles, organisation d’ateliers (cuisine, peinture, slam, chorale, théâtre…). Aujourd’hui, elle porte le projet d’un voyage à vélo, de Lyon à Paris : la Caravane. A chaque étape, la compagnie se rendra dans des villes, des villages ou des structures qui ont été des lieux d’accueil pour les exilé.e.s (demandeurs d’asile, réfugié, migrant).

Le jeudi 15 juin prochain, le groupe composé de cyclistes, automobilistes et autostoppeurs s’engage dans l’aventure. Certains viennent du Congo, d’Iran, de Côte d’Ivoire, du Soudan, du Bangladesh et d’autres de France. Certain.e.s sont arrivé.e.s ici dans l’espoir de renouer avec une existence digne et sûre. D’autres ont eu la chance de naître avec l’assurance de vivre toujours en sécurité et avec dignité. Tous ont en commun l’envie de montrer qu’un vivre ensemble est possible et même souhaitable.

Tout est parti du constat suivant. Partout en France, des mairies, des associations, des collectifs, des citoyens anonymes se sont mobilisés pour venir en aide aux personnes qui y cherchent un refuge. Ce sont des citoyennes et citoyens ayant compris qu’il était dans notre intérêt à toutes et tous de bénéficier de cette richesse culturelle et sociale, apportée par des personnes venues d’ailleurs. Et qu’il était indispensable, en retour, de les aider à se reconstruire.

Tel est notre projet :

Mettre en valeur, au fil de notre parcours, cette France ouverte, dynamique et engagée, afin de montrer qu’un autre discours que celui du repli est possible.

Mettre en lumière des visages, des voix et des expériences : preuves vivantes d’une société pouvant faire face aux mutations générées par la mondialisation, à l’instabilité croissante de vastes régions du monde, et à l’accélération de la fréquence des désastres écologiques, qui ne feront qu’accentuer l’ampleur des mouvements humains à la surface du globe.

A travers douze étapes, nous sillonneront les routes françaises, allant à la découverte des initiatives locales qui ont su donner un sens fort et concret à l’idée de solidarité.

Montrottier, petite commune près de Lyon, qui a fait le choix en 2016 d’accueillir sept familles syriennes. Belleville, où œuvre Elodie et l’Effet Papillon – boutique gratuite profitant entre autres, aux hébergés des CAO et CADA Lyonnais –. Taizé, communauté religieuse où ont été accueillis des mineurs isolés après le démantèlement de la jungle de Calais. Chalon-sur-Saône, où nous rencontrerons les salariés et hébergés d’un CADA. Thorey-sur-Ouche….Venarey-les-Laumes, Tonnerre, Auxerre et Sens où nous rencontrerons des collectifs soutenant les demandeurs d’asile arrivant dans ces villes. Melun où nous pique-niquerons avec la branche locale d’Amnesty International. Morsang-sur-Orge, où nous ferons partie du cortège, dans le cadre du Carnaval des Fraternités. Savigny-sur-Orge où nous petit-déjeunerons dans un CADA géré par France Terre d’Asile…Et Paris, enfin, Paris, ses grandes avenues, sa majestueuse Tour Eiffel et ses camps où se rassemblent ceux à qui nous devons un accueil digne.

Terre d’Ancrages. C’est aussi et surtout l’écho d’un rêve, un peu réalisé à notre toute petite échelle, d’une société dans laquelle d’autres rapports humains, épurés de la haine et de la peur de l’Autre, deviennent possibles.

Y résonne une certaine idée de la citoyenneté : citoyenneté française, certes, mais de Français.e.s conscient.e.s d’appartenir à un monde dans lequel la France a eu et a un impact – pas toujours positif –. Nous reconnaissons la part de responsabilité qu’ont les Occidentaux face aux difficultés que rencontrent les pays d’où partent ceux que, arrivés sur nos rivages, nous rangeons dans la catégorie « demandeurs d’asile ».

Dans notre engagement s’exprime une certaine idée de la politique. Politique qui serait moins l’affaire des dirigeants – en lesquels nous ne croyons d’ailleurs plus –, que notre affaire, motivée par les choix et les gestes du quotidien. Elle se cristallise dans la manière dont on se comporte envers nos voisins, dont on agit au quotidien et dont on vote conformément à nos idéaux, afin de faire évoluer la société dans la direction que nous souhaiterions. Nous nous reconnaissons dans le message porté par le Sursaut Citoyen : la preuve se fera par nous.

18902756_10212876430375516_1689051116_n.jpg?oh=affe99127b465fa05a1949f0f04bf043&oe=59345091

Martelons nos principes:

SENSIBILISER aux problématiques liées à l’immigration et à l’accueil des étrangers en France. Réfléchir ensemble, à travers l’art et l’échange, loin des discours polémiques qui cloisonnent la pensée et renforcent les préjugés.

DENONCER les failles et dysfonctionnements propres à la procédure de demande d’asile en France. Elles mènent de nombreuses personnes, pourtant en situation légale sur le territoire, ayant droit à un accueil respectueux et digne, à des situations de détresse intolérables.

MONTRER QUE C’EST POSSIBLE. La communauté Terre d’Ancrages tente depuis ses débuts de donner l’exemple d’une société riche de sa multiculturalité et de son multilinguisme. Elle porte l’image d’une France accueillante, faite d’identités diverses et en mouvement, à contre-courant du discours ambiant, tendant au repli identitaire et à la fermeture des frontières.

Des images, vidéos et textes seront publiés au fil de notre parcours, vous pourrez suivre tout cela ici : https://www.facebook.com/La-Caravane-Terre-dAncrages-118634068703505/?hc_ref=SEARCH

Si vous pouvez et souhaitez soutenir le projet, voici quelques liens qui vous permettront de le faire. En ce moment, nous avons encore besoin de casques de vélo, de porte-bagages, de sacoches…et de financement, sans lequel il nous sera difficile de partir ! L’idée de la campagne de financement participatif est de lever assez de fonds pour financer le voyage, ainsi que nous permettre de mener à bien un projet de colocation solidaire que nous aimerions mettre en place dès septembre 2017. Donc n’hésitez pas, rien ne sera perdu !

Et puis on en appelle à votre solidarité légendaire, pour nous filer un petit coup de pouce, c’est ici : cliquez là!

Notre départ est d’autant plus nécessaire dans le contexte glaçant, déshumanisant, ahurissant des situations des personnes exilées en France : Collomb en ministre de l’Intérieur qui envoie 150 CRS de plus à Calais, la répression policière qui s’intensifie jusqu’aux gazages lacrymo de certains migrants à Calais cette nuit, des centres d’enfermement pour migrants en attente d’expulsion près de Menton (tout ça complètement illégalement, of course), et toujours et encore des déportations, des séparations familiales, des renvois Dublin et tout ça et tout ça… Sans oublier Génération Identitaire qui lance un crowfunding pour empêcher les sauvetages en mer…

Bref, plus que jamais, la Caravane prend l’autre route, celle de la solidarité, de la résistance, de l’hospitalité et va crier bien fort pour se faire entendre et surtout pour ne pas se laisser prendre au piège du repli, de la haine, de la peur.

[Articles sur ce qu’il se passe en ce moment…

…à Calais : http://www.liberation.fr/…/a-calais-il-n-y-a-plus-rien-a-pa…

…vers Menton :
https://www.mediapart.fr/…/ce-lieu-secret-ou-sont-enfermes-…

…les renvois absurdes Dublin : http://www.24heures.ch/…/Famille-afghane-ren…/story/16248510

…sur Génération Identitaire, last but not least : http://www.novaplanet.com/…/generation-identitaire-s-en-pre…

 

Turquie syrienne, où l’exil recompose les villes et les vies

 

Un mois et demi, de janvier à mars 2017, à vadrouiller le long de cette somptueuse côte méditerranéenne, à s’émerveiller sans cesse des villes, des paysages, des histoires, des personnes, que nous rencontrons, à être hébergées chez elles, partager des repas, des rires, ou un narguilé… Notre magnifique expérience de la Turquie nous a permis de prendre l’ampleur de ce carrefour migratoire qu’est le pays et de rendre perceptible les intenses transformations qui l’ont traversé depuis l’arrivée des réfugiés syriens. Nous étions arrivées avec beaucoup de questionnements, pour ce premier pas hors de l’Europe : des inquiétudes concernant la situation politique en Turquie elle-même, six mois après le coup d’Etat, et des questions à notre enquête sur la situation des réfugiés : qu’est-ce que ça signifie, accueillir trois millions de réfugiés syriens, quand en France on n’arrive pas à respecter notre engagement de vingt mille réfugiés par an ? Comment cette arrivée et cet accueil transforment-ils le pays, comment se traduisent-ils dans l’administration, dans l’espace, dans les comportements des gens entre eux ; comment est-il perçu et vécu par les habitants locaux ?

En ce qui concerne les personnes ayant immigré, nous étions également curieuses de découvrir des parcours très différents de ceux que avions croisé jusque-là : sont-elles toutes « bloquées » en Turquie en attendant de rejoindre l’Europe ? restent-elles par obligation (pas assez d’argent), ou bien par choix ? Comment ressentent-elles leur intégration dans ce pays très différent du leur, et pourtant par certains aspects, bien plus proche que les pays européens ? Quel rapport entretiennent-elles avec leur pays d’origine quand celui-ci est plus près géographiquement ?

Le cœur et la tête pleines de ces interrogations, nous avons pris la route, nous fondant successivement à travers les communautés ; et tentant de comprendre les tensions politiques, culturelles et sociales qui traversent cette région qui explose de complexité et de richesse. Notre démarche pendant ce voyage a eu la particularité de nous faire rencontrer simultanément des turcs, des kurdes et des syriens, de sorte que la çorba côtoyait toujours la châkria, les Adana kebaps les shawarmas, les épinards le laurier, les cafés turcs, le café à la caradamome. Bien qu’étant ancrées en Turquie, nous avons toujours eu un pied dans ce monde syrien reformé par l’exil, ce pays arraché puis recréé sur une autre terre – car après tout, si la terre est le lieu où se forme la communauté, celle-ci peut très bien se refonder ailleurs, par l’expérience d’une guerre et d’un exil commun.

carte notre parcours

Notre trajet en Turquie, SB

DSC02700

Dîner syrien à Izmir (SB, février 2017)

 

Comment l’accueil des réfugiés a métamorphosé un pays

Celles et ceux d’entre nous qui s’évertuent à répondre aux partisans de l’extrême droite que la proportion de réfugiés que nous accueillons en France est minime, et même négligeable, se voient confirmés dans leur idée en arrivant en Turquie : la présence sur le territoire de près de trois millions, peut-être quatre, de syriens qui y ont émigré (faisant de la Turquie un des premiers pays d’accueil de réfugiés au monde) est un bouleversement majeur pour le pays, que ce soit en termes démographiques, économiques, culturels, paysagers. Appréhender concrètement cette réalité nous oblige à remettre en question notre expérience de la France : pour la première fois, on peut se représenter les réelles conséquences de l’arrivée et l’installation d’une telle proportion d’immigrés en si peu de temps. Les réalités de l’accueil sont difficiles, pour les réfugiés comme pour les locaux, mais les nombreuses initiatives politiques, mais aussi locales et associatives, portent parfois leurs fruits, et nous pouvons en apprendre beaucoup.

670646-RegisteredSyrianRefugees-09November16

Répartition des réfugiés syriens enregistrés en Turquie, en novembre 2016 (source : UNHCR)

Second élément qui défie nos représentations d’européennes : alors que le gouvernement a mis en place des camps de réfugiés aux capacités d’accueil énormes (au total plusieurs centaines de milliers de places), dans de nombreuses villes, seule une toute petite partie de la population syrienne exilée y vit[1] : environs 40 000 sur l’ensemble du territoire turc. En effet, si le camp peut constituer une première solution d’hébergement d’urgence à l’arrivée sur un territoire étranger, les réfugiés lui préfèrent bien vite une habitation en ville, fût-elle très vétuste et inconfortable, qui leur garantit la liberté de pouvoir se déplacer et travailler, d’être indépendant. Par ailleurs, les réseaux informels et la présence abondante d’autres syriens sur le territoire font que peu de personnes dorment dans la rue : les réseaux villageois et les immenses familles, caractéristiques de la société syrienne, jouent en effet un rôle majeur en termes d’entraide spontanée (car l’on finit la plupart du temps par connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui nous aide au début en nous hébergeant jusqu’à trouver mieux).

La majorité des Syriens en Turquie vivent donc dans des maisons ou des appartements, souvent dans les quartiers les plus pauvres des villes, où la présence d’un toit au dessus de leur tête ne les préserve pourtant ni de la précarité ni de l’insécurité.

Istanbul, ce sont les quartiers de Fahti, d’Ayvansaray, de Taksim, de Şişli, qui sont connus pour accueillir les plus fortes proportions de Syriens ; c’est dans ces quartiers que naissent beaucoup des initiatives de solidarité, community centers, centres culturels, associations… Depuis quelques années, la langue arabe s’impose sur les affichages ainsi que dans l’ambiance auditive de la ville (et aussi gustative, puisque chawarmas et kebaps se côtoient de près !), si bien que nous ne savons jamais en quelle langue nous adresser aux vendeurs que nous rencontrons !

DSC02412

Takism (SB, janvier 2017)

Mais Istanbul, qui est la ville où vivent le plus de réfugiés en nombre (près de 500 000 enregistrés !), est tellement grouillante de monde, complexe, diffuse, que la répartition géographique des Syriens dans la ville obéit à trop de logiques différentes pour pouvoir être cartographiée. La capitale a absorbé les immigrés syriens comme tous les nouveaux arrivants, en tous ses recoins, si bien qu’ils se fondent dans la population locale, comme toutes les immenses villes-mondes. Bien sûr, les habitants locaux ont senti l’impact de la vague d’immigrés produite par la guerre syrienne, mais ce n’est qu’en participant à des logiques de transformation urbaine plus globales que les Syriens sont repérables. Par exemple, le quartier de Taksim, qui était le lieu phare des sorties et des soirées pour les jeunes stambouliottes, est aujourd’hui boudé par les locaux : une de nos hôtes fait ainsi la moue en expliquant que maintenant, l’ambiance n’est plus la même, car il y a « des Arabes partout ». Il nous faut un peu de temps pour comprendre que dans ses représentations à elle, Arabe vise aussi bien les immigrés syriens que les touristes du Golfe omniprésents à Taksim, et qu’il est associé à l’idée d’une rigueur des mœurs et d’un conservatisme religieux qui n’est pas au goût d’une jeune stambouliotte fêtarde et qui préférerait que son pays s’ouvre sur l’Europe plutôt qu’il ne se lie aux pays du Golfe – sans stigmatiser les individus, elle témoigne du fait qu’un changement massif de population peut ainsi largement impacter l’ambiance d’un quartier en l’espace de quelques années.

P1020803

Kadifikali, (SC, fév. 2017)

Izmir, contrairement à la capitale, les Syriens sont plus regroupés qu’éparpillés. La rupture est forte entre le centre-ville et le front de mer luxueux, et le quartier de Basmane bien plus populaire. C’est dans ce quartier, qui a toujours accueilli les populations étrangères, (grecques, arméniennes, roms, kurdes) que vivent la plupart des Syriens, afin de bénéficier des réseaux de solidarité et d’économie informel qui y fleurissent depuis longtemps. Ainsi, depuis quelques années, la culture arabe se repère et s’installe dans l’espace (restaurants et épiceries syriennes – pour le plus grand bonheur de nos papilles, vendeurs de tabac importé de Syrie…). Les familles vivent un peu plus haut, sur le flanc de la colline de Kadifikalı, là où rares sont les locaux qui s’aventurent : ainsi, pénétrer dans ces quartiers à Izmir, revient à pénétrer dans un tout autre monde que celui de la ville balnéaire, riante et ouverte de la côte méditerranéenne ; un monde d’immigrés et d’exilés, dont le regroupement semble recréer un autre pays international à l’échelle d’une petite colline urbaine.

 

Malgré l’aspect visiblement délabré de certaines habitations, les murs peints à la chaux offrent des variétés de teintes comme une palette vivante et vive, et les toits plats des petites maisons de pierre dessinent de superbes terrasses qui surplombent les rues et sur lesquelles ont peut voir des enfants jouer, des femmes s’affairer, des hommes fumer. Les habitants qui traversent les rues étroites et serpentines de ce labyrinthe vertical sont des enfants jouant à partir du moindre accessoire, déambulant dans les rues et dévalant les pentes, en jeunes hommes montés sur des mobylettes datant du siècle passé, des hommes moustachus, la tête couverte d’une casquette ou d’un bonnet traditionnel, avec sa flopée de véhicules tous plus inventifs les uns que les autres et dont le moteur crache des sons criards, des femmes, parfois vêtues d’une burka, chargées de sacs de course gravissant courageusement les pentes à pied, quelques marchands ambulants ou montés dans des pick-ups où s’étalent des légumes, ou à pied, portant leur stand de simit et de fromage sur leur tête dans une admirable démonstration d’équilibre défiant toutes les lois de la gravité. Ces personnes interagissent, sortent brusquement de chez elles pour aller toquer chez les voisins ou les interpeller depuis la rue, porte et fenêtre s’ouvrant et se claquant dans un tintamarre quotidien, rendant le quartier aussi bruyant et vivant qu’imprévisible.

DSC02647

Kadifikali, SB, fév. 2017

Mais c’est dans le Sud, où le fardeau de l’immigration massive repose sur quelques villes moyennes, que la question de l’accueil se pose de la manière la plus brûlante. A Gaziantep, à quarante-cinq minutes de la frontière syrienne, et à moins de deux heures d’Alep, c’est la ville entière qui a changé de visage avec l’arrivée des réfugiés : elle a grandi de 80% depuis 4 ans avec l’arrivée des Syriens, qui sont aujourd’hui plus de 400 000 ! Comme les familles syriennes sont souvent plus grandes, la croissance de la population syrienne à Gaziantep est plus rapide : ainsi cette année, parmi les enfants nés à Gaziantep, il y avait plus de Syriens que de Turcs ! Ainsi depuis 2016, dans 15 villes de Turquie, le nombre de Syriens a dépassé la population totale. La présence des Syriens, comme à Istanbul, n’est pas cartographiable tant elle suit des logiques de dispersion à l’échelle de la ville, des quartiers aisés à ceux plus populaires ; et par certains aspects, Gaziantep semble être autant une extension de la Syrie au-delà de ses frontières qu’une ville turque.

La croissance démographique accélérée qu’a connue Gaziantep en cinq ans pose des problèmes en termes de gestion de la ville[3]: congestion des transports et des axes routiers, traitement des déchets… Les hôpitaux sont eux aussi saturés, d’autant plus que des personnes blessées viennent de Syrie se faire soigner à Gaziantep. Pour les habitants, le principal problème est l’augmentation des prix en flèche[4] : en l’espace de quelques années, les loyers sont devenus aussi chers qu’à Istanbul. La concurrence sur le marché de l’emploi est rude, d’autant plus que les Syriens acceptent les salaires les plus bas. Mais étonnamment, l’élément de tension qui ressort le plus dans le discours des gens locaux, c’est la saturation des espaces publics, et notamment des parcs : nous avons entendu plusieurs fois qu’il n’y aurait « plus de place pour les enfants turcs » parce que les enfants syriens occupent les espaces de jeu.

DSC03243

Famille syrienne dans le parc de Gaziantep, SB, mars 2017

Malgré ces difficultés, la population reste relativement accueillante : au début de la guerre, les habitants distribuaient des couvertures, offraient leur maison… Des tensions ont commencé à poindre à partir de 2013 quand l’on s’est rendu compte que la guerre ne finirait pas de sitôt et que ce qui devait être un accueil limité dans le temps semble s’installer dans la durée… La mairie, de son côté, essaie d’innover pour faire face à ces nouvelles dynamiques urbaines : création d’un pôle dédié à la question des réfugiés, où elle emploie majoritairement des Syriens, construction de logements sociaux, d’un nouvel hôpital, ouverture des portes de l’université aux étudiants syriens…

 

 

A l’intérieur des foyers syriens : de l’attente à l’installation, de la survie à la vie

Depuis le début de la guerre civile, le gouvernement d’Erdoğan a eu envers les réfugiés une attitude d’accueil ouverte, qui ne relève pas de la simple générosité, mais bien d’une stratégie politique[5], avec un discours de propagande insistant sur les similarités culturelles et la nécessité de s’entraider entre « frères musulmans ». Ainsi, alors qu’il est impossible pour tout autre migrant (africain, iranien, afghan…) de demander l’asile en Turquie, le gouvernement a créé spécialement pour les Syriens un statut de réfugié, matérialisé par une carte d’identité, qui leur donne accès aux soins gratuits, à l’éducation gratuite pour leurs enfants, et même depuis février 2016 à un permis de travail, et à une petite aide financière. Mais dans les faits, l’abondance des nouvelles arrivées rend la procédure très longue et il faut souvent plusieurs mois pour recevoir leurs papiers. Par ailleurs, la demande doit se faire dans la première ville d’arrivée en Turquie : or, pour chercher du travail, la plupart des Syriens migrent dans d’autres villes de Turquie, où, n’étant pas enregistrés, ils redeviennent des clandestins sans aucun droit. Enfin, il est en réalité extrêmement difficile pour eux de trouver un travail officiel, ce qui les contraint à accepter du travail informel, où aucun contrôle des droits sociaux n’est exercé.

Nous avons eu maintes fois l’occasion, visitant des familles, invitées à dîner, d’entrer dans l’intérieur des maisons de familles syriennes, à Istanbul, à Izmir dans le quartier de Kadifikalı. Ce sont toujours des petites pièces carrées, sombres, aux murs blancs et épais. Les habitants les ont meublées d’un canapé, de jolis tapis qui recouvrent le  sol, et de banquettes qui forment un U sur trois des murs et sur lesquelles les invités peuvent s’asseoir, ainsi que de nombreux coussins pour soulager leur dos. Au milieu de la pièce trône un poêle, ainsi qu’une constante télé, souvent petite et épaisse comme celles d’avant les années 2000, qui passe des dessins animés en arabe ou des vieilles publicités grésillantes. Nous trouvons souvent les familles déjà toutes rassemblées dans la même pièce, sûrement pour se réchauffer, parfois parce qu’il n’y en a pas d’autres. Pas de chambres dans ces toutes petites maisons, mais souvent une deuxième pièce un peu grande avec des matelas au mur qu’on étend sans doute au sol le soir pour que la famille puisse dormir.

A Izmir, où nous avons été volontaires pendant une semaine[6] nous accompagnions nos amis syriens de l’association lors de leurs visites dans les familles, apportant des meubles, du riz ou de l’huile d’olive, selon les besoins des familles, écouter leurs histoires afin que ReVi puisse continuer de les soutenir. Le rituel est le suivant : nous arrivons chargés d’huile d’olive et de produits secs, sel, sucre, de couches, toquons aux portes. Quand les gens sont chez eux, ils nous ouvrent, nous invitent immanquablement à rentrer ; il faut alors enlever ses chaussures en grand défilé, s’entasser sur les canapés sur salon minuscule et pour nous, l’activité principale consiste à écouter la conversation se dérouler en arabe en souriant un peu bêtement à nos hôtes dont nous ne parlons pas la langue, puis nous repartons assez rapidement, remettons nos chaussures en catastrophe, et reprenons les routes pentues vers les maisons voisines.

P1020791

Visites avec ReVi, SC, fév. 2017

Vus de près, pénétrant dans leur intimité, les individus que nous rencontrons donnent tout sauf une impression de liberté comme nous l’avions hâtivement espéré depuis l’extérieur, éblouies par les couleurs chatoyantes du quartier de Kadifikali. Parler avec eux de leurs difficultés c’est au contraire plonger dans un monde de prisonniers, à la fois des dispositifs étatiques (ils attendent des réponses de l’UN, ils ne peuvent pas obtenir leur carte de réfugié ici…) et des réseaux informels desquels ils dépendent pour survivre. Özge, la chercheuse turque que nous avons rencontrée, considère même que ce quartier peut être envisagé comme un camp, en ce qu’il met en place un contrôle sur les corps et les individus. D’autres frontières, dématérialisées cette fois, qui ne sont plus faites de barbelés ou de policiers, mais qui peuvent se ressentir par les relations sociales, les réseaux de passeurs et les réseaux d’exploitation et le fait que c’est un endroit où on est piégé, à deux pas des premières îles grecques (Lesvos, Chios) pourtant inaccessibles. On est donc ici plus par nécessité que par réel choix ; et le manque d’argent est une contrainte supplémentaire pour rester en Turquie.

Dans le monde informel, en effet, l’absence de loi et de régulation laisse la place à tous les abus possibles. Les Syriens sont moitié moins payés que les Turcs pour faire le même travail, et les femmes et les enfants, encore moins. Les Syriens trouvent des emplois, pour les plus chanceux comme « kuaför » ou dans la restauration, pour les autres comme ouvriers dans les usines textiles ou de maroquinerie, secteur développé en Turquie (dont les ateliers sont en fait souvent situés dans d’obscures caves d’immeubles), ou dans des boulangeries industrielles, la distribution de pain ou des simits, ou comme collecteurs de déchets (femme, homme, enfant, tirant derrière eux un immense sac qui leur sert à collecter les déchets trouvés dans les poubelles voisines, qu’ils revendront ensuite à un centre de tri).

DSC03196

Travailleurs dans la rue à Gaziantep, SB fév. 2017

C’est ainsi que nous rencontrons une famille de quatre enfants, dont les deux plus grands vont à l’école. Ils ont entamé une procédure avec l’UNHCR pour rejoindre un pays d’Europe depuis mai dernier : on leur avait dit qu’ils auraient une réponse sous sept mois, ce qui n’est toujours pas le cas. Le père travaillait dans une usine à chaussures, mais il a perdu son travail depuis peu. Comme beaucoup d’autres, cette famille a des problèmes avec le propriétaire de leur petit appartement, qui exige d’être payé immédiatement, indifférent au fait que régulièrement, selon le bon vouloir du patron, le mari était parfois payé avec un mois de retard… Tandis que le bébé gazouille dans les bras de sa mère et que les enfants jouent sagement entre eux, les parents évoquent gravement, à court d’idées réalistes, le projet de rentrer à Alep car ils ont entendu que la situation s’était calmée – mais ils n’ont plus rien là bas, leur maison a été détruite.

Devant ces situations de prise au piège, une solution est souvent envisagée par les parents pour sauver la famille de la rue et de la faim : le travail des enfants. Celui-ci est officiellement interdit en Turquie sans que rien ne soit fait pour en prévenir les causes sociales et économiques. L’autorisation pour les enfants syriens d’aller à l’école, depuis l’année dernière, n’a pas beaucoup changé ce phénomène dramatique. C’est à tel point qu’arrivées à Gaziantep, au terme d’un mois et demi de vie en Turquie, nous ne nous étonnons même plus d’être servie au restaurant, à la boulangerie, par des enfants, ni de voir des enfants fabriquer des chaussures dans les petits ateliers du bazar, ni de les voir faire le ménage dans les endroits où nous allons. Ces enfants déjà grands, déjà épuisés, déjà exploités, font partie du paysage quotidien.

Ainsi, nous rencontrons à Izmir une maman arrivée récemment, qui a émigré seule avec ses six enfants, et à qui l’association apporte de quoi se nourrir. Elle nous accueille avec enthousiasme, deux gosses dans les bras, l’aînée de dix ans très mignonne se tenant sagement à côté. Celle-ci va à l’école, et elle est toute contente de montrer à Sophie ses cahiers de turc. J’apprends alors de notre ami de l’association que deux des autres enfants de cette dame sont les gamins qui sont venus nous accoster hier alors que nous mangions au restaurant syrien : ils ont autour de six et sept ans, et comment des centaines d’autres enfants réfugiés, vendent des mouchoirs aux passants dans la rue. Ils sont les seuls à assurer à leur famille un peu de revenu.

DSC03213

Enfants au travail, SB, fév. 2017

Mais les situations les plus alarmantes sont celles des gens malades. L’accès aux soins est possible pour les personnes qui ont leur carte de réfugiés, mais quand celle-ci met des mois à arriver, notamment dans les régions de forte affluence de syriens, ceux-ci sont placés dans la plus grande précarité. Nous rencontrons ainsi une mère, dont la petite fille de quelques mois a la mucovicidose, mais elle n’est pas soignée à l’hôpital car ils n’ont pas leur carte. Le patron de son mari refusant de le payer sans justification, la famille est démunie, ne pouvant ni payer le loyer, ni acheter le lait spécial dont a besoin la petite pour survivre et qui coûte le même prix que la maison… Ils ont besoin de réunir l’argent immédiatement, sans qu’il y ait aucune issue pour eux : la dame nous sert du café mais pas du thé car elle n’a pas de sucre…

Quelques semaines plus tard, dans le district d’Antalya, nous apprenons qu’il s’agit de la seule région en Turquie où les réfugiés syriens n’ont pas le droit de vivre ; mais c’est aussi une région où il y a du travail, car le climat exceptionnel permet à la région de produire des légumes toute l’année : ainsi, beaucoup, de Syriens y viennent quand même pour travailler, au risque de vivre dans l’illégalité. L’hôpital d’Antalya a ainsi a plusieurs reprises refusé d’examiner des patients très malades, même lorsque ceux-ci arrivent en ambulance.  Ce n’est que grâce à la mobilisation d’une association qui a fait jouer la pression médiatique qu’une femme gravement malade a ainsi pu être traitée. Ce même hôpital a été accusé par les médias internationaux de la mort d’un enfant syrien de cinq ans (dont le père avait pourtant des papiers !) après avoir refusé de l’examiner il y a un ou deux ans.

DSC03003

Famille syrienne dans l’arrière-pays de Kas, district d’Antalya (SB fév. 2017)

Enfin, une dernière partie de la population syrienne réfugiée en Turquie, celle qui vit peut-être dans les pires conditions, habite non pas dans les  villes, mais dans des campements informels à proximité des terrains agricoles où ils travaillent. C’est avec Halkları Köprüsü, un collectif de soutien aux kurdes et aux réfugiés qui allie l’aide médicale et l’engagement politique, que nous nous y rendons. Ce « camp » (à ne surtout pas confondre avec les camps officiels de réfugiés du gouvernement : se méfier de la polysémie du mot camp qui entraîne les confusions…) se trouve dans un village à la périphérie de Manisa, à deux heures de routes d’Izmir. L’équipage est constitué d’une vingtaine de docteurs et infirmières et une dizaine de journalistes et de militants ; le but de l’expédition, car ils n’ont pas le droit de les soigner eux-mêmes, est d’examiner les habitants et de rédiger un rapport sanitaire pour faire pression sur les autorités locales afin qu’ils traitent les personnes malades et fassent des campagnes de vaccination[7]. Les habitants, en quête désespérée de revenu viennent travailler comme saisonniers dans les exploitations agricoles de la région. Leur salaire de 20 liras par jour, soit 8 dollars, revient à de l’exploitation pure et simple pour des travaux physiquement difficiles, d’autant plus que, dans la mesure où ceux qui viennent ici sont les plus vulnérables, ce sont les femmes et les enfants d’abord qui sont concernés par ce travail. Le propriétaire du champ leur octroie en échange une place sur son terrain où les dyiabaşı (chefs de réseaux informels locaux dont le rôle est de mettre en relation les migrants avec leurs employeurs) ont installé des tentes dans lesquelles ils vivent, créant ainsi des campements extrêmement insalubres sur leur lieu de travail où ils sont pratiquement emprisonnés, même s’il n’y a pas, officiellement, de contrôle. Même si nous n’avons pas pu nous aventurer dans le camp, il s’agit de l’un des pires endroits que nous ayons vus : aucune électricité, ni eau chaude, ni même potable, ne sont à disposition des habitants. Les enfants vont et viennent, maigres et agiles, les pieds nus, leurs vêtements déchirés. Les membres de l’association nous apprennent qu’une grande partie d’entre eux souffrent de pneumonie et ne sont pas traités (plusieurs nourrissons en sont d’ailleurs morts dans l’indifférence totale des autorités), sans parler des infections qu’ils peuvent attraper.

DSC02715

Camp agricole de Manisa (SB, fév. 2017)

Mais, alors que de nombreux membres de l’équipe se rendent sur ce terrain très régulièrement, cette fois-ci nous nous trouvons arrêtés par la police : un nouveau décret du gouvernement stipule qu’il faut désormais une permission écrite des autorités pour pouvoir rentrer dans les camps. Les membres de l’association, même si le débat est vif, semblent majoritairement opter pour le fait de se plier aux autorités, bien conscients que quand ils seront repérés et fichés par le gouvernement, ils ne pourront plus agir pour aider la population. Nous avons également appris que la veille, les camps de Torbalı au Sud d’Izmir ont été démantelés par la police sur ordre des autorités locales, en demandant aux réfugiés de prendre une maison, alors que leurs salaires misérables ne leur permettent évidemment pas de payer un quelconque loyer. Le scandale est que les autorités, comme en Serbie, réduisent volontairement la possibilité pour les associations d’aider les réfugiés alors même qu’ils refusent de leur octroyer une aide quelconque : c’est assurer un contrôle sur les gens pour mieux les laisser souffrir en se plaçant en barrière entre eux et les personnes solidaires, dans une cruauté qui m’échappe complètement. L’explication de cela est évidemment politique : l’autorisation ne peut être donnée à des gens qui risqueraient de parler de ces camps infâmes dans les médias internationaux et dégrader ainsi l’image de la Turquie. Sans oublier le fallacieux argument de « l’appel d’air » : si les conditions d’accueil sont bonnes, cela va entrainer de nouveaux mouvements de population qui vont vouloir elles aussi venir. Mieux vaut alors laisser tout le monde dans le désastre.

Le spectacle social désastreux de la situation de certains Syriens en Turquie, comme une pièce de Brecht dont serait même absent l’humour amer qui seul la rend supportable, n’enlève pourtant rien à la chaleur de l’accueil des familles, d’autant que beaucoup de nos hôtes sourient et bavardent volontiers, à grand renfort de gestes énergiques des mains, sans jamais se départir de leur humour et de leur sens de l’hospitalité. Les moments les plus difficiles sont les moments de silence qui s’installent entre parfois nous quand les traducteurs ont du mal à relancer la conversation : quand par moment, notre hôte se tait, nous regardant à peine, répondant laconiquement aux réponses et d’une petite voix faible, comme si son sens de l’accueil s’essoufflait autant que son énergie.

DSC02695

Chez notre amie Rosalin à Izmir, fév. 2017

 

Arrachements, attachements, enracinements : portraits de relations à la Turquie, pays frère et étranger

Dans ce quotidien de l’exil, cet atterrissage dans une société étrangère qui balaie le confort d’une vie installée, les individus aux situations très diverses (certains ont déjà un travail, leurs enfants vont à l’école et parlent turc ; d’autres sont au chômage depuis des mois et ne parviennent pas à inscrire leurs enfants) se démènent pour assurer à eux-mêmes et leur famille un avenir décent, que ce soit en espérant que la situation s’améliore là où ils sont, ou en pariant qu’elle sera meilleure ailleurs. Finalement, comme dénominateur commun, c’est l’attente que les choses aillent mieux, à la maison en Syrie comme ici et maintenant, qui caractérise l’existence et la façonne tout entière, moins une attente de quelque chose en particulier qu’une attente endossée comme condition.

La Turquie n’est plus autant le pays de transit qu’elle a été lors des grandes routes migratoires (2013-2015). Finies, les escales de quelques semaines ou mois à Istanbul, le temps de gagner un peu d’argent, avant de se lancer dans la traversée en suivant le mouvement de masse (le parcours qu’ont connu la plupart des personnes que nous avons croisées en Europe) : l’accord de mars 2016 a mis fin au corridor et aux espoirs de nombreuses personnes. Certains n’ont pourtant pas renoncé à leur projet : deux hommes kurdes d’un certain âge que nous rencontrons dans la rue, lors de notre première promenade à Basmane, nous confient leur intention de prendre la mer dès que le temps sera plus clément. La Turquie sera ainsi une escale, un peu longue, un mauvais souvenir dans une vie meilleure qu’on fantasme depuis l’autre côté de la rive.

DSC02601

Vue sur la mer depuis Kadifikali, SC fév. 2017

De nombreuses familles ont opté pour la solution la moins dangereuse et ont demandé à faire partie du programme de resettlement  : elles attendent depuis des mois d’obtenir un visa vers Europe ou l’Amérique du Nord, mais la bureaucratie, la lenteur administrative, le flot de milliers de demandes toutes plus légitimes les unes que les autres ralentit voire bloque la procédure, et l’espoir de se voir un jour accorder une traversée légale vers l’étranger s’éloigne chaque jour un peu plus. Certaines familles ont pu aller au Canada grâce au système des « 5 sponsors »[8] mais l’attente est longue de plus d’un an pour obtenir une réponse : c’est pourtant le dernier échappatoire qu’il reste à la famille de nos amis Zak, Nuseybe et Mohammed, après que leur tentative de rejoindre l’Europe par bateau a échoué à l’été 2016. D’autres personnes ont pu partir grâce à un visa étudiant, comme le fils de notre amie Sohir rencontrée à Istanbul qui a pu envoyer son fils lycéen Mohammed étudier aux Etats-Unis, où il est hébergé par une famille. Elle attend quant à elle de le rejoindre, ayant effectué sa demande de visa il y a presque un an – mis en suspend par l’ombre au tableau que représente le Muslim Ban de Trump. L’ avenir de sa réunification avec son fils prend alors la forme d’un grand et terrible point d’interrogation.

En attendant, et d’autant plus que l’espoir de voyager se réduit avec le temps, il faut bien se mettre à vivre, à travailler, à se sociabiliser. La nécessité de gagner de l’argent met les personnes en recherche d’un travail à tout prix, même dans les conditions insupportables que nous avons décrites. Les personnes diplômées ou douées en langues ont cependant une chance de se reconvertir dans l’humanitaire, puisque les ONG cherchent à employer des syriens. Certains réussissent même à exercer, par ce biais, leur profession d’origine : Douah, professeure d’anglais en maternelle, a ainsi pu trouver un poste dans une des écoles que l’UNICEF a ouvertes à Izmir pour les enfants syriens ; Rosalin, étudiante en littérature française, s’est reconvertie en professeure d’arabe. C’est également ainsi que nous avons rencontré Zak et Nuseybe : à Revi, la principale ONG d’Izmir, Zak est salarié et Nuseybe donne des cours d’arabe pour les volontaires. Dans leur étonnante famille où sept frères et sœurs ont émigré ensemble en Turquie, chacun des membres travaille pour une ONG différente (Mercy Corps, l’UN, MSF…), où leur trilinguisme en arabe, turc et anglais ainsi que leurs qualités humaines sont très précieux.

L’engagement associatif n’obéit cependant pas qu’à une nécessité financière. Nos amis ont à cœur de s’engager pour aider leurs concitoyens pourtant inconnus que la guerre a placé dans ces situations invivables. Parfois, le fait de venir du même pays que tous les patients ou les bénéficiaires de l’association rend la situation encore plus difficile psychologiquement peur eux : je suis très admirative de l’attitude de Zak face à toutes les personnes que nous avons visitées avec lui, qui s’accrochent à lui comme à une bouée de sauvetage ; il garde toujours son calme face aux situations désespérées et trouve même des solutions[9]. De nombreux Syriens comme eux s’engagent comme bénévoles, montent des projets de sensibilisation à la condition des exilés à travers l’art, des médias en ligne : les community centers d’Istanbul (Small Projects Istanbul, Ad.dar, Yusra…) montrent comment des Syriens, des Palestiniens et des internationaux, parfois des locaux, se rencontrent et se mobilisent pour recréer une vie communautaire, combler les lacunes scolaires des enfants, apprendre le turc et l’anglais aux adultes, parfois même donner un peu de travail aux personnes les plus vulnérables en lançant des projets de développement[10] (ici) et souvent chacun est ainsi à la fois volontaire et bénéficiaire, car tout le monde s’enrichit du travail et de la présence des autres.

Ces réseaux de solidarité et d’amitié recréent à petite échelle un univers familier, et chaleureux, qui rend plus douce supportable la vie en exil. Ad.dar () fut pour nous, à Istanbul, un havre de paix et d’accueil inconditionnel, un lieu où n’importe quel étranger comme nous peut juste arriver par curiosité, finir par rester des jours entiers, partager du zaatar, des notes de guitare, et la vie du petit groupe d’irréductibles habitués, et se sentir bien parmi eux.

P1020542    P1020538

Soirée à Ad.dar, SC, janv. 2017

Des exemples d’intégrations donnent espoir dans la capacité des personnes à se reconstruire dans l’exil : le plus probant d’entre eux est celui de Mohammed, palestinien né et grandi en Syrie, arrivé il y a 4 ans, qui a trouvé un bon travail et s’est fiancé avec une jeune femme turque avec laquelle il compte s’installer ici : il imagine avec moi, les étoiles dans les yeux, à quoi ressemblera son mariage prochain, mélange de tradition turque et palestinienne ! « For me, it was very important to integrate the society I live in », dit-il comme s’il s’agissait d’une affaire de principe. De même, Maria, jeune femme syrienne francophile rencontrée dans un community center à Istanbul, a trouvé un travail à la hauteur de son diplôme, dans une compagnie d’agent immobilier elle-même tenue par un syrien. Elle n’hésite pas à nous confier avec grand enthousiasme son amour pour Istanbul : « I love Istanbul ! It’s like Damascus : the buildings, the atmosphere, the spirit is the same. I feel like I haven’t left home !”. Ce même discours se retrouve chez de nombreuses personnes : notre amie Sohir, qui pourtant a vécu des moments difficiles dans ses premières années à Istanbul, dit qu’elle commence à bien aimer la ville, développer ses petites habitudes. Elle est déterminée à apprendre le turc et à développer de vraies relations avec ses voisins, plus que des sourires échangés de loin. « The culture is so close to us ! », dit-elle, « sometimes, I think I’m in Syria ».

A Gaziantep, les Aleppins peuvent également apprécier la forte ressemblance entre leur ville d’accueil et leur ville d’origine : “Everything is the same : the old town, the buildings, the food (but our lahmacun is much better), even the castle is exactly the same !”, plaisantent nos amis réfugiés à Gaziantep. L’un d’eux, Ahmad, qui travaille maintenant pour MSF, considère Gaziantep comme sa ville d’adoption ; il parle bien le turc, et en attendant de peut-être partir un jour pour l’étranger, il est vraiment heureux ici. « Of all my friends scattered across Syria, Europe, America, I’m the only one who is happy !’ dit-il en souriant largement. Pendant toute une journée, il nous conduit aux quatre coins de Gaziantep, heureux de nous faire découvrir les spécialités locales : du lahmacun turc aux baklavas en passant par l’histoire de la résistance des Antepins à l’Empire colonial français, il partage avec nous son attachement aux lieux !

DSC03257

Visite du château de Gaziantep avec Ahmad, mars 2017

Ainsi l’ancrage en Turquie se fait-il, selon les individus, bon gré, mal gré, parfois réservant de belles surprises et de belles rencontres. Si les conditions de vie sont sûrement plus dures qu’en Europe, beaucoup soulignent les éléments positifs à rester dans leur région géographique : la culture est proche, le turc contient 40% de mots arabes même si les langues sont très différentes, l’ambiance dans les villes se ressemble, l’islam est prédominant dans la société, la nourriture est similaire. Finalement, le sentiment d’exil peut être moindre quand il n’y a pas de choc culturel et les personnes qui le redoutent affirment que, pour cette raison, elles préfèrent rester au Moyen-Orient.

On retrouve un troisième profil parmi tout l’éventail des situations, des désirs et des peurs, évidemment individuels et impossibles à généraliser, qui nous ont été exprimés parmi les personnes que nous avons rencontrées : celles qui veulent rester près de leur maison momentanément inaccessibleAller en Europe, dans l’imaginaire de beaucoup, c’est s’éloigner définitivement, renoncer à la Syrie, et au retour comme possibilité. C’est tourner une page qu’ils ne sont pas prêts à tourner. Rester en Turquie, c’est être près de chez soi, au cas où, les combats se calment, les hostilités s’apaisent, même un petit peu.

A Gaziantep, et dans toute la région frontalière, la situation est particulière : un nombre époustouflant d’ONG syriennes y ont déplacé leur siège social afin d’opérer en sécurité. Elles sont gérées par des Syriens et ils sont les seuls à y travailler, et toute l’action humanitaire est dirigée vers la Syrie. Psychologiquement, cela a pour conséquence de placer ces personnes dans une optique où leur regard est constamment tourné vers la Syrie, comme s’ils n’en n’étaient jamais partis : certains salariés font même régulièrement des allers-retours.

 

DSC03217

Clinique du Docteur Mounir, Gaziantep, mars 2017

Gaziantep devient alors un simple prolongement au-delà de la frontière de leur pays d’origine, et ils peuvent avoir un mode de vie très similaire à celui qu’ils avaient chez eux, outre le déclassement social que la guerre a produit. Ainsi, Ola, qui était étudiante en littérature anglaise à Damas et aujourd’hui travaille pour l’ONG syrienne Bonyan, nous avoue-t-elle qu’elle ne fréquente aucune personne turque, mais uniquement des Syriens, à la rigueur des internationaux, et qu’elle n’a absolument pas l’intention d’apprendre la langue, préférant se concentrer sur l’anglais pour son travail. C’est également dans cette région que se trouvent les hôpitaux qui permettent de soigner une partie des civils blessés, qui obtiennent un droit de passer la frontière le temps de leur convalescence, et devront rentrer chez eux en Syrie une fois leur traitement terminé : ainsi, dans la clinique du Docteur Mounir (chirurgien de Der-ez-Zor qui a ouvert à Gaziantep un centre d’hébergement pour les civils syriens blessés), seule une moitié des patients restera en Turquie une fois qu’ils auront été guéris, les autres rentreront chez eux malgré la guerre.

Depuis que la Turquie intervient dans la guerre syrienne (été 2016), elle a réussi à établir une « zone de sécurité » au Nord du pays  dans les territoires récupérés à l’Etat Islamique : cette région, peuplée de 2000 personnes quand ils l’ont reprise, en compte 40 000 aujourd’hui (six mois plus tard). Ainsi, dès qu’ils en ont l’occasion, une bonne partie des syriens du Sud de la Turquie retournent dans leur pays. A Jarabuluz, juste à la frontière, la mairie de Gaziantep a aidé une municipalité locale à se mettre en place. Même si, depuis que la frontière est fermée, retourner en Syrie signifie faire un choix de retour définitif, des dizaines de milliers de personnes l’ont fait des la majorité des exilés le feront dès qu’ils en auront l’occasion. Tout le travail de ces ONG vise à conjurer le sentiment d’abandon que certains peuvent avoir en participant à la reconstruction, physique et institutionnelle, de leur pays.

 

Sarah

DSC03236.JPG

Gaziantep (SB mars 2017)

Conclusion

La proximité géographique des deux pays (Syrie, Turquie) peut en partie expliquer ce « système » d’accueil – larges dispositifs de camps, statut de réfugié, voire nationalisation de certains Syriens – d’une part parce que ceux qui sont aujourd’hui réfugiés en Turquie pourront plus facilement retourner en Syrie quand un compromis de paix sera trouvée – ce sur quoi comptent un bon nombre de Turcs et de Syriens.  Ensuite, parce que la migration vers le pays le plus proche (comme la majorité des migrations qui s’opèrent du Sud vers le Sud, et en général vers le pays le plus proche) en dit long sur les situations d’urgence que ces personnes ont fui. En effet, il n’est pas question là de « rêve d’Europe », d’aller très loin pour s’enfuir, mais juste de se réfugier, le plus près et le plus rapidement possible, en prenant en compte les réseaux sociaux et familiaux déjà existants. C’est ainsi que les pays frontaliers que sont la Jordanie, le Liban et la Turquie sont ces trois pays qui accueillent le plus de réfugiés syriens, dans une région aux conflits qui s’enlisent dans les violences et les durées – Israel et Palestine, guerre du Liban et renouveau de la guerre en 2008, attentats en Turquie – sont aussi les plus touchés, ceux qui ont du déployer le plus d’efforts. En se penchant un peu, on pourrait apercevoir la Syrie depuis Gaziantep – en tout cas, les panneaux d’information sur les routes nous le rappellent assez. On est si près, et pourtant, si loin, si inaccessible.

La difficulté de l’exil est-elle moins grande pour celui qui est resté en Turquie, à Gaziantep qui plus est, que celui qui est allé se perdre en Europe, le long des barbelés dissuasifs ? Être près de la Syrie est-ce une garantie pour y retourner ? Comment imaginer les décennies futures dans ce pays qui n’en finit pas de souffrir et de mourir ? Pourtant, ici, en Turquie, c’est toute une partie de sa population qui tente de s’accommoder de ce qu’elle a pu trouver, de ce qu’on a pu lui donner et permettre.  Les yeux rivés vers ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, attentif à toute forme de rumeur ou de nouvelle qui permettrait un retour – quand bien même il ne leur reste pas grand-chose. Mais malgré cet incessant conflit aussi complexe à saisir que actif (il suffit de jeter un œil à la Syrian Civil War Map pour se rendre compte que les zones de conflits se déplacent, que les lignes bougent, que les combats ne s’arrêtent presque jamais), « l’exil devient un lieu qui est la somme de tous les lieux traversés par l’exilé. […] Il y a dans cette expérience d’un « habiter là où je vis » un trait de notre modernité que nous pouvons tous, à différents degrés, vivre et ressentir.

Autrement dit, la dépossession que suppose l’exil n’empêche pas d’autres formes d’appropriation : celle de son logement, de ses relations, de ses pratiques, ses connaissances, ses habitudes. Car la vie doit bien continuer, qu’importe le lieu, qu’importe la durée.

 

Sophie

P1020783

SC, fév. 2017

 

——————————————————————————————————————————————-

[1] Ces camps officiels sont gérés par AFAD, un organisme gouvernemental qui exerce un monopole complet sur la gestion des réfugiés – aucune ONG ou organisation internationale, n’est autorisée à entrer dans ces camps contrôlés de près par le gouvernement, et l’UNHCR est contraint de se contenter d’aider depuis l’extérieur en fournissant du matériel aux acteurs d’AFAD sur le terrain ; de même, journalistes et chercheurs ne peuvent pas y pénétrer

[2] Merci Ahmad de nous avoir appris à distinguer les femmes turques des femmes syriennes…

[3] Source : entretien du 28-02-2016 avec Önder, élu municipal, à la tête du département des Migrations

[4] Source : entretien du 02-03-2016 avec Esra Demirciuglo, enseignante-chercheuse en urban studies à l’Université de Gaziantep

[5] Le gouvernement turc a de nombreuses fois instrumentalisé les réfugiés à des fins politiques : que ce soit pour faire pression sur l’Union Européenne, pour gagner le vote des syriens lors du référendum d’avril 2017, ou pour faire servir les hommes syriens dans l’armée que la Turquie envoie combattre en Syrie, alors que ces personnes fuient précisément le service militaire obligatoire dans leur pays !…

[6] ReVi, est une association fondée par des syriens et des volontaires internationaux qui apporte du soutien aux familles de Basmane et a ouvert trois petites écoles dans le quartier.

[7] Cette stratégie s’est déjà prouvée efficace par le passé, car la Turquie redoute qu’une image de violation des droits de l’homme lui soit attitrée dans les médias internationaux.

[8] Il faut trouver cinq personnes locales qui se portent garantes de toi

[9] Le lendemain du jour où nous avons rencontré la mère dont la petite fille avait la mucovicidose, il nous a annoncé qu’ils avaient mis en place un fundraising pendant la nuit et qu’une américaine avait déjà versé l’argent dont la famille avait besoin pour payer son loyer du mois ainsi que les médicaments de la petite !

[10] Certaines ONG comme ReVi soutiennent les syriens dans leur projet, s’ils veulent ouvrir un commerce, une boulangerie. D’autres comme Small Project Istanbul emploient des femmes pour faire de l’artisanat, afin que ce travail de couturières, qu’elles pratiquent en communauté, leur accorde un petit revenu supplémentaire.

 

Live together, fight together – Penser et organiser l’accueil en-dehors des camps

DSC02252

« Empty spaces need human, human need empty spaces »

L’Europe des « prisons à ciel ouvert »

Depuis la fermeture progressive de la route des Balkans (dès mars 2016 avec la fermeture de la frontière hongroise, imitée par ses voisins : Croatie, Slovénie, Macédoine), celles et ceux qui tentaient de rejoindre des pays comme la France, l’Allemagne ou la Suède ont été brutalement stoppés dans leur parcours. Ainsi, on considère que plus de 60 000 personnes sont actuellement bloquées en Grèce continentale ou sur les îles (15000 personnes à Lesvos, Chios, Samos…), dans les camps gouvernementaux aux conditions souvent désastreuses, mais aussi dans des centres de détention, des appartements ou hôtels fournis par le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés), dans des squats ou à la rue : pays d’origine, situation médicale et familiale mais aussi date d’arrivée déterminent de manière parfois arbitraire leur prise en charge.

En mars 2016, l’Union Européenne a en effet signé un accord avec la Turquie, surnommé par beaucoup « l’accord de la honte » parce qu’il prévoit le renvoi quasi-systématique des migrants arrivés après le 20 mars 2016. Toute personne atteignant la Grèce par les îles (la frontière gréco-turque par la terre étant fermée et murée) après cette date se verra donc déportée en Turquie – considérée comme un « pays tiers sûr » – ou dans son pays d’origine. Seuls les ressortissants de certaines nationalités (Syrie, Erythrée, Sud-Soudan, Palestine, Somalie, Yemen, Iraq) ne sont pas concernés et ont encore la possibilité de demander l’asile en Grèce (mais plus, comme avant, dans un autre pays de l’UE). Spatialement, cet accord se traduit par la transformation des îles grecques en vastes « hotspots », ou centres d’accueil et d’enregistrements : des zones d’attentes peuplées par des milliers de personnes bloquées dans des camps en attendant l’examen de leur cas. L’image de la « prison à ciel ouvert » parle d’elle-même et fait écho aux écrits de Foucault qui appelle les réfugiés des « enfermés dehors » (1980)
Ces derniers mois, on a pu voir circuler plusieurs images de ces camps aux conditions inhumaines : tentes non-chauffées et non-isolées, livrées au froid et à la neige. Depuis janvier 2017, quatre personnes sont décédées à cause du froid dans le camp de Moria, à Lesvos. Les images et les témoignages sur place nourrissent la colère de beaucoup et contribuent à alimenter un vaste réseau de solidarité qui s’oppose à la politique des camps, notamment à travers l’organisation de nombreuses manifestations. Pas plus tard que samedi 5 février, deux manifestations – à Lesvos et à Athènes – ont eu lieu, dont les slogans exigeaient la fermeture des camps, le respect de droits humains comme la libre circulation, et la fin de l’accord entre l’UE et Turquie.

DSC01847.JPG

Le camp de Cherso (Nord Grèce) en train de se déconstruire et de se vider

Dans ce contexte, la capitale grecque s’apparente à une forme de carrefour où celles et ceux qui ont pu arriver jusque là s’installent et tentent de survivre en attendant de pouvoir repartir. Ainsi Athènes  a-t-elle vu ses rues se peupler de milliers de personnes sans abri et des campements informels apparaître (sur le port du Pirée notamment).  Face à cette situation d’urgence humaine et politique, les réseaux de citoyen.ne.s athénien.ne.s, et plus particulièrement militant.e.s de gauche, n’ont pas tardé à mettre en place une aide solidaire pour tenter de fournir un logement à certains des 25 000 migrant.e.s qui étaient à la rue, et dont beaucoup, parce que ressortissants de pays non-éligibles au droit d’asile, ne bénéficient d’aucune aide de l’Etat ou du HCR.

Le squat s’est ainsi proposé et imposé comme une solution d’urgence, mais (paradoxalement peut-être) pérenne et stable, face à cette situation, mais également et surtout comme une réponse politique à la « politique des camps » appliquée par le gouvernement, et qu’elle remet ouvertement en cause. Acte politique aussi concret que symbolique, ce mode d’accueil particulier a fait écho à travers l’Europe et dans le monde entier, et de partout viennent, comme nous-mêmes, des individu.e.s « solidaires », curieux.ses de découvrir de nouvelles formes « d’aide », et désireux.ses de participer à ce projet. Notre expérience à Athènes s’est principalement déroulée au sein de l’Hôtel City Plaza, où nous avons vécu pendant quatre semaines de décembre 2016 à janvier 2017, et qui nous a permis d’avoir un regard de l’intérieur sur le quotidien et sur le fonctionnement de ce squat, ainsi que sur son projet politique.

L’encampement, une « politique par défaut » des déplacements humains

L’encampement, concept théorisé et développé par l’anthropologue urbain Michel Agier, désigne un phénomène de multiplication des camps d’exilé.es, de débouté.es ou de déplacé.es à travers le monde, et qui devient la seule réponse offerte par les autorités – de fait, une « non-solution » quand on ne sait pas quoi faire d’êtres humains en situation irrégulière. Cette mise à l’écart traduit un système de valeurs politiques où les migrant.es se voient confiné.es dans des hors-lieux, espaces précaires et marginaux, où leurs droits et leur appartenance au corps social sont totalement niés. La mise à distance, l’éloignement spatial et social de ceux considérés comme « indésirables » – surveillés, contrôlés et en même temps abandonnés – témoignent en fait, pour l’anthropologue, de l’incapacité des Etats à penser la liberté de déplacement des hommes et à établir une véritable politique de la migration.
Ce phénomène tout à la fois spatial, sociologique et politique est la conséquence de plusieurs décisions et dispositifs mis en place, qui consistent à contrôler, enfermer et éloigner, pour interdire la progression et le mouvement des individus (du mécanisme de tri qui opère une distinction juridique entre migrant économique et réfugié, des puissants dispositifs de surveillance, des frontières fermées et infranchissables…) et qui les oblige à s’installer, souvent de manière durable, dans des zones de transit établies par les autorités, ou dans des lieux non dévolus à cet effet et que leur présence transforme presque intégralement. Ainsi, entre deux frontières, pourtant si proches mais quasiment inaccessibles, des camps se développent, de façon informelle pour certains, organisés par les instances gouvernementales pour d’autres. Comme l’explique Michel Agier, « les camps sont en train de devenir une composante majeure de la société mondiale et le lieu de vie de près de vingt millions d’habitants ayant fui les conflits, la misère ou les catastrophes écologiques ». En Grèce, et partout en Europe, ces camps prennent des formes diverses et variées, « à savoir des lieux fermés entourés d’enceintes murales, de barbelés et de dispositifs de surveillance (…) et l’ensemble des lieux de mise à distance des étrangers (comme (…) certains centres « ouverts » d’accueil, de transit ou d’hébergement ayant une vocation apparente – apporter une assistance et un toit – qui masque mal le fait que leurs occupants, migrants et demandeurs d’asile, ne disposent en général d’autre choix que de s’y trouver. » (www.closethecamps.org). Tout cela tisse une frontière aussi ténue que discriminatoire :
« Face à cet état de fait, un certain nombre de pays, notamment européens, ont eu tendance à utiliser la solution des camps comme une politique par défaut, ne sachant pas comment empêcher ce qu’ils considèrent comme un problème : des gens qui se déplacent, passent des frontières. Les camps sont leur façon de gérer les indésirables, le rebut où finissent les personnes qui ont passé tous les filtres. » (Agier, 2015, Les camps, l’autre destination des migrants).

map_18-1_L_Europe_des_camps_2011_v9_FR

La carte des « camps » au sens large en Europe en 2012. Source : Migreurop

  Les camps ne peuvent donc se résumer à une simple solution d’hébergement tant ils impliquent une forme de contrôle et de gestion et par là une restriction des droits humains (concernant aussi bien la liberté de mouvements que la liberté d’expression sur les conditions de vie des habitant.es qui n’ont pas voix au chapitre). Ces camps dépendent des structures gouvernementales et/ou de grandes ONG qui procurent sur place toute sorte d’aides (surtout matérielle, mais aussi médicale ou juridique), tout en participant à la pérennisation de ce modèle, ce qui en fait un lieu « autonome » et neutre et l’inscrit dans un entre-deux spatial et temporel. Parce qu’ils ont, à l’origine, vocation à ne pas durer, ces installations provisoires s’enlisent dans des conditions difficiles, avec des infrastructures qui ne sont pas prévues pour le long terme : c’est cette dualité qu’Agier qualifie d’ « urgence sans fin »

Pourtant, ces camps semblent constituer l’unique solution proposée par les Etats, comme si nous manquions d’outils intellectuels et matériels pour penser autrement l’accueil et le refuge et les formes que peuvent prendre l’hospitalité ; par conséquent, créer des camps et les entretenir revient à reproduire une ségrégation socio-spatiale de nos lieux de vie et l’enfermement de populations exilées soumises à un « gouvernement humanitaire » – désigné comme la « solidarité fonctionnelle » de fait entre les organisations humanitaires et l’ordre militaire et policier. Comment peut-on enfermer des populations, les contraindre à l’immobilité et les priver des droits humains les plus élémentaires ?

DSC01952

  Le camp de réfugiés de Vagiochori, à l’Est de Thessalonique : un alignement infini de tentes coincé entre les montagnes

   C’est bien ce qui fait la force du projet des squats, comme le  City Plaza, qui s’attachent à penser et mettre en place une autre façon d’accueillir et de vivre ensemble, fondées sur des valeurs de solidarité, de liberté et d’auto-gestion.

Athènes, laboratoire social et politique

Le premier squat pour migrants d’Athènes a ouvert au printemps dernier. La ville en compte désormais une quinzaine – l’évolution parfois rapide de la situation  des migrants, l’ouverture fréquente de nouveaux lieux et la discrétion de certains d’entre eux rendent difficile plus de précision. Il s’agit d’espaces (ré-)ouverts par des militants dans des bâtiments inoccupés ou à l’abandon, dont la ville regorge : anciennes écoles ou hôtels fermés après faillite ont ainsi été réinvestis pour offrir une solution d’hébergement aux milliers de migrants sans abri. L’Hôtel City Plaza, le 2e squat à avoir ouvert, et le plus grand de tous, était abandonné depuis sept ans quand il a été occupé en avril 2016 par le collectif Vitio (qui signifie en grec « réseau »), déjà très présent dans le quartier d’Exarcheia. Il a commencé à accueilllir des réfugié.es dans les jours qui ont suivi, donnant la priorité des chambres aux personnes « les plus vulnérables » (des familles avec de jeunes enfants, des personnes âgées ou malades) afin de leur offrir un espace sûr. Comme les autres groupes militants, ils refusent toute discrimination liée à la nationalité : une dimension particulièrement importante dans un contexte où la distinction entre réfugié et migrant, basée principalement sur le pays d’origine, est déterminante dans l’accès aux aides, ce qui touche particulièrement les habitant.es comme en témoignent Hamid, un résident de l’hôtel (dans une campagne One day at the City Plaza)  : « For me City Plaza is paradise. Here I don’t think ‘I’m from Afghanistan, you’re from England’, I just think ‘we’re family’. This building is all of our home”.

P1010384.JPG

L’entrée du City Plaza, ancien hôtel athénien nouveau lieu de vie de près de 400 personnes : familles réfugiées, résidents locaux, volontaires internationaux

Les pourparlers avec la propriétaire, les voisins qui squattaient déjà une partie des installations, et les pouvoirs publics, ont abouti à une situation d’accord de fait (bien sûr, soumise au potentiel revirement des acteurs impliqués) qui a permis le logement de quatre cent personnes et la constitution au sein de l’hôtel d’une communauté qui vit en collectivité.

Le fait que ces formes d’accueil inédites se soient déployées si facilement à Athènes n’a rien d’anodin. La Grèce, du fait des difficultés liées en partie à la défaillance de l’Etat, comptait déjà de nombreuses initiatives locales d’autogestion. Le quartier d’Exarcheia, connu comme le foyer des mouvements anarchistes du pays, est historiquement chargé de luttes étudiantes, de résistances aux forces de l’ordre et a aussi été le théâtre de nombreuses mobilisations : un réseau des squats (bien qu’il s’agisse plutôt de lieux de réunion que d’hébergement) y est constitué de longue date, support d’une culture de regroupement politique et d’auto-organisation locale. En 2011, la grande mobilisation sociale en Grèce liée au mouvement des Indignés a contribué à renforcer et développer ces initiatives politiques. Ici, la politique se fait sans l’Etat, dans des réseaux qui échappent à tout contrôle administratif.

DSC02040

La place Exarchia, au centre du quartier éponyme : lieu de rencontres et de résistances

L’histoire du quartier est essentielle pour comprendre le développement du réseau de solidarité envers les réfugiés : les squats ont pu être proposés comme « solution naturelle » au problème d’hébergement des réfugiés qui étaient dans la rue parce qu’il y avait déjà localement en place quelque chose de l’ordre d’une « culture du squat » et de l’autogestion. La mobilisation des réseaux de gauche s’est faite rapidement et conjointement, dès la fermeture des frontières et la mise en place des des camps gouvernementaux à travers la Grèce.  Le discours des locaux que nous avons rencontrés met en avant une forte imbrication entre la situation de crise économique et politique en Grèce (depuis le revirement brutal de Syriza vécu comme une « trahison » par les citoyens), et celle de la crise humanitaire : il s’agit alors d’y trouver des solutions communes. Le squat et plus généralement la mobilisation sont ainsi une forme particulière de résistance, comme une réponse citoyenne et politique aux difficultés que doivent affronter respectivement (et conjointement) la population grecque et les populations migrantes. Ainsi il est intéressant de constater que dans une certaine mesure, la mobilisation politique à Athènes a absorbé immédiatement la question des réfugiés dans un mouvement de solidarité : elle a désormais une place centrale dans le paysage de la résistance anticapitaliste en Grèce.
Ces dynamiques locales sont un élément indispensable à la réussite de ce phénomène : si certains squats ont subi des attaques de l’extrême-droite, celles-ci sont néanmoins demeurées très limitées parce qu’il y avait un réseau de soutien très présent (Patrouilles de surveillance de nuit, proximité des différents squats entre eux et avec les autres lieux de vie politique…). L’absence d’intervention policière s’explique de la même manière, et les squats bénéficient d’ailleurs d’un statut quasi-officiel qui est difficilement imaginable ailleurs que dans le quartier : ouverts et faciles d’accès, adresses publiques et même pages Facebook ! Si ces lieux informels peuvent subsister, c’est aussi parce qu’en agissant auprès des réfugiés, les citoyens locaux se sont substitués à une tâche qui incombe normalement aux pouvoirs publics : ainsi, ceux-ci trouvent dans cette situation un arrangement confortable, sans pour autant le soutenir (comme en témoignent les cartes de retrait fournies par le gouvernement aux réfugiés qui sont réservées à ceux qui logent dans des hébergements officiels comme les camps ou les appartements du HCR).

Intimité et autonomie, essentielles à la liberté

Ce réseau de solidarité permet la mise en place d’une vie de quartier à une échelle locale, qui donnent aux résident.es des perspectives d’insertion sociale et spatiale, à l’exemple du programme de scolarisation des enfants réfugiés, qui ont à présent accès à l’éducation primaire et secondaire. Cette initiative participe à la socialisation et à l’intégration des enfants (ceux du City Plaza ont été invités à plusieurs reprises par les écoles du quartier pour les fêtes), mais aussi à l’implication des activistes grecs, qui organisent plusieurs fois par semaine des ateliers d’aide aux devoirs.

DSC03362DSC03360

Carte des différents squats, community centers et autres locaux associatifs dressant un véritable réseau solidaire dans le quartier d’Exarchia. (S. Bachellerie, 2017)

L’urbanité est en effet un élément fondamental à la réussite du projet : ici en plein centre-ville de la capitale, où l’accès aux services est le plus développé du pays, on est loin de ces lieux excentrés, reclus et invisibles, que sont souvent les centres d’accueil ou de rétention des réfugiés En effet, si la marginalisation des migrants est déjà forte, les camps provoquent une très forte mise à l’écart spatiale. A l’inverse, les personnes vivant dans les squats peuvent aller par elles-mêmes au marché, chez le médecin, rendre visite à leurs proches… La localisation en centre urbain permet ainsi d’assurer aux individu.e.s une indépendance matérielle indispensable au projet politique des squats.  Rahin témoigne ainsi : “We have freedom here. We are in the center of Athens, we can go into the city, go to shops when we want to. We weren’t supposed to leave the camps. One day, I remember, I left and went to a shop. I tried to buy a snack and the shopkeeper refused to serve me. He said ‘no, you have food in the camp. You can’t buy food here’. After 5 minutes the police arrived and took me back inside the camp like I was a criminal.”

La carte ainsi dessinée par les lieux de vie des réfugiés dans Athènes tisse tout un réseau de squats, de permanences d’ONG et de lieux de vie communautaire (Community center, bars associatifs, social centers, places publiques et notamment la place Exarcheia…) dont le centre gravitaire est le quartier d’Exarcheia, même si tous les squats ne s’y trouvent pas à proprement parler (comme le City Plaza, situé à 20min de marche de ce micro-quartier). La proximité de tous ces lieux agit également comme un facteur essentiel pour l’intégration des réfugiés : ainsi, différents lieux assurent des fonctions complémentaires, et on peut se rendre à Khora (community center) pour voir un médecin ou un avocat, à Stekki  (centre social et bar du collectif fondateur de City Plaza) pour suivre un cours de langue ou boire une bière… La liberté de mouvement, l’absence de contrôle, et l’autonomie qui en découle sont en elles-mêmes une réponse aux politiques des camps et à la dépendance totale des réfugiés vis-à-vis du gouvernement et des ONG qui y sont présentes.

DSC02096.JPG

Stekki, le bar ouvert par les membres du réseau Vitio. Lieu de sortie mais aussi de nombreux événements (conférences, rencontres, films etc)

Les squats du centre d’Athènes présentent évidemment de nombreuses différences politiques (initiatives nées de différentes branches anarchistes, communiste pour le City Plaza), et donc pratiques (refus ou non des médias, des volontaires non-grecs, des ONG, auto-gestion des résidents ou encadrement et accompagnement de l’équipe coordinatrice, prise de décision en assemblée ou en réunions plus restreintes…). C’est justement que ce mode de fonctionnement est « essentiellement » difficile à modéliser, impossible à généraliser : il se fonde sur une réalisation pratique, une expérience empirique. Il n’y a donc pas « les squats », mais bien des squats, qui se différencient sur de nombreux plans. Tout cela mène à une impressionnante « richesse » de « l’offre », car les modèles sont divers, tout en rendant impossible une potentielle unité entre les différents lieux. L’auto-gestion et l’indépendance chères aux idées libertaires, tout comme les contraintes d’organisation matérielle, inscrivent d’emblée ces initiatives à l’échelle micro-locale, celle de chaque squat dans sa spécificité, comme réalisation unique d’un projet politique. Il n’y a donc pas de volonté de coordination au sens propre, mais une certaine collaboration est toutefois mise en place, avec des réunions hebdomadaires, et une solidarité pratique affirmée malgré les nombreuses divergences politiques : en témoignent la forte communication entre certains squats, l’entraide face à d’éventuelles attaques fascistes, les événements festifs ouverts à tous ou co-organisés (jam sessions, concerts…) ou le réseau « Edusquats », qui tente de coordonner les cours de langue des différents lieux occupés.

Les squats contre le « gouvernement humanitaire »

L’initiative des squats vise aussi à repolitiser la question migratoire en l’inscrivant dans son  contexte global, avec la nécessité de proposer une réponse de long terme plutôt qu’une réaction d’urgence à une « crise ». A l’inverse d’une aide humanitaire à l’universalisme « neutre » et décontextualisé, il s’agit de remettre en cause ce qui apparaît comme les véritables racines du problème : la responsabilité, directe ou par inaction, des Etats dans la situation actuelle, la négation du droit à la libre circulation, et plus largement le système capitaliste. Ainsi, le projet se soustrait au cadre d’une situation d’« urgence humanitaire » qui n’est pas le fait des migrants eux-même, mais bien plutôt du refus de leur prise en charge.

DSC02226

Des membres de l’équipe du City Plaza se mobilise contre l’arrestation d’un couple d’activistes basques qui ont tenté de faire passer la frontière à huit migrants

Les squats pour migrants forment donc des espaces de revendication – l’accueil sans distinction de tous et l’ouverture des frontières – ainsi que de refus – celui de cautionner les politiques migratoires inhumaines de l’Union Européenne. Dans cette démarche, aucune aide financière de l’Etat ou des ONG n’est acceptée : il ne s’agit plus d’attendre de l’aide de la part de l’Etat, mais plutôt de prouver qu’on n’a pas besoin de lui. Cela relève d’une prise de position à la fois idéologique, (ce refus s’inscrit dans un débat sur le rôle de l’Etat, contre ceux qui affirment au contraire la nécessité de dédier l’argent public à une situation qui est de l’ordre de la responsabilité civile et collective), et empirique, dans un contexte où certaines ONG coopèrent avec l’Etat, alimentant et perpétuant ainsi la politique migratoire actuelle – comme cela s’est vu en France, à Calais notamment .
Ainsi, les donateurs et les volontaires (auxquels on préfère le terme de « solidaires internationaux ») sont des individus indépendants qui rejoignent le projet par conviction solidaire et éthique, non pas par intérêt médiatique ou économique. Seuls les dons, les crowfundings, et les aides de certaines associations elles aussi indépendantes font vivre les squats : si cela implique évidemment une restriction des sources potentielles de financement, cela permet aussi une indépendance totale dans la manière de gérer les dépenses. Le fait, pour les équipes de coordination, de participer directement à la vie des squats, permet une évaluation quotidienne des besoins au préalable des dépenses. Des arrangements avec des partenaires locaux existent aussi : à City Plaza avec le grossiste de fruits et légumes ou la boulangerie par exemple, ce qui contribue à étendre et densifier ce réseau de solidarité locale.

Un autre trait de l’opposition au « gouvernement humanitaire » se trouve résumé dans le slogan « Solidarity, not charity », « de la charité à la solidarité active », souvent prôné par les fondateurs et fondatrices de ces squats. Il caractérise tout un projet politique visant à sortir de la logique binaire et verticale de l’action humanitaire qui désigne un aidant et un aidé et reproduit des schémas néo-paternalistes et donc hiérarchisants et discriminants. La notion de solidarité, au contraire, entend mettre en avant le principe d’horizontalité et l’idée d’une responsabilité collective et partagée. L’objectif est de mettre fin aux méthodes appliquées dans les camps gérés par les ONG : attentes interminables pour des distributions où le « receveur », passif, est enfermé dans une logique perverse de vulnérabilité, qui empêche la responsabilisation et l’autonomisation des individus ; une déresponsabilisation qui n’est qu’amplifiée par l’intervention de personnel extérieur pour gérer les tâches de la vie quotidienne (nettoyage, cuisine, livraison et distribution de la nourriture). Ainsi, passer du don et de la distribution anonyme et uniforme, à sens unique, à l’organisation collective revient à faire des personnes des sujets à part entière et à leur redonner ainsi leur indépendance et le contrôle sur leur propre vie. C’est une problématique capitale dans le cas des réfugiés qui, partout en Europe, sont dépossédés de la possibilité de décider pour eux-mêmes des aspects les plus élémentaires de leur vie quotidienne : le statut qui les définit, le trajet emprunté, le lieu habité, l’activité exercée, les vêtements portés, la nourriture mangée… La solidarité serait ainsi le processus qui s’applique à défaire les dépendances plutôt que de les renforcer, dans une logique d’entraide qui repose sur une égalité et une réciprocité entre les individus.

DSC02206.JPG

Une des plus belles soirées au City Plaza : le soir du nouvel an, tout le monde est sur son trente et un pour danser, chanter, rire, des plus petit.es aux plus âgé.es

Il en résulte, pour nous, une expérience inédite – et parfois troublante : la disparition de ce rapport duel entre bénévole et réfugié peut questionner notre utilité et notre légitimité à nous trouver là. C’est que notre présence relève d’un projet de vivre-ensemble plus que d’un besoin d’ « aide » concrète (et donc mesurable). Cela nous oblige en fait à repenser sans cesse les catégories d’utile et d’inutile, et à sortir nous aussi des logiques philanthropes, pour nous concentrer sur l’expérience de la quotidienneté : ce sont l’ « être-là », le partage des tâches quotidiennes comme des moments de rien qui comptent réellement. L’échelle de nos actes est plus réduite, mais les relations à nouveau humaines. On se croise et échange quelques mots dans les escaliers, au bar, à la cuisine, comme des voisins d’immeuble ou de quartier aux relations cordiales, quotidiennes, plus ou moins approfondies. A la fin de la journée, on n’a pas forcément « accompli », mais on a ri, mais on a traîné, bu un verre, partagé des souvenirs, noué des liens individuels. Et quand l’urgence humanitaire et matérielle a comme ici disparu, la normalité est probablement le plus grand des services que l’on puisse rendre.

L’autogestion : l’égalité par la responsabilité collective

Cette remise en cause de la logique humanitaire se trouve de manière privilégiée dans la pratique de l’autogestion. Elle repose sur l’idée que les meilleures conditions de vie pour les habitants ne peuvent être décidées que par les individus eux-mêmes, auxquels incombent à la fois le droit et la responsabilité d’organiser une vie collective. Dans les squats, cela se traduit par des repas et des fêtes, indispensables au sentiment de communauté – qui est loin d’être évident dans un espace où tant de nationalités se côtoient souvent pour la première fois et où le racisme est très présent. Ce vivre-ensemble passe évidemment aussi par une répartition des tâches quotidiennes moins séduisantes : faire le ménage, nettoyer les toilettes, relèvent de la responsabilité de chacun. Rahin, habitant du City Plaza, témoigne ainsi de la manière dont il participe à la gestion du lieu : « On Saturdays I work in the kitchen preparing food. I also translate, taking people to the hospital or the pharmacy.” Pour Amani, son implication se traduit de manière différente : “I organise a lot in the kitchen and I also work in a team sorting and distributing clothing to everyone in the building.” Chacun à sa manière, les habitants s’approprient le lieu en participant à son fonctionnement.

DSC02064

La cuisine du City Plaza : un moment quotidien de préparation de repas pour les 400 résident.es où chacun.e participe, à tour de rôle

Au quotidien, l’organisation requise par l’autogestion relève cependant parfois du défi : pour avoir personnellement vécu des expériences similaires, nous savons qu’elle requiert un véritable apprentissage (méthodes de communication non violente, de répartition équitable de la parole, de prise horizontale de décisions, de consensus…) et une implication volontaire de la part de chacun des individus concernés. Une telle participation demande des efforts individuels et collectifs qui ne vont pas de soi. Par exemple, au City Plaza, pendant les premiers mois, une sorte d’émulation faisait que les habitants avaient le réflexe de manger tous ensemble dans les pièces communes, de participer aux tâches collectives ; aujourd’hui, il est plus de coutume que chaque famille mange dans sa chambre, et certains habitants répondent absents aux tâches quotidiennes. Le City Plaza, a alors dû mettre en place un système de rotation avec quatre heures de participation « obligatoire » par chambre et par semaine (un service de cuisine et un service de ménage) joint à la menace d’expulser les résidents qui refuseraient de collaborer à cette organisation collective, pour faire en sorte que le lieu de vie puisse continuer de fonctionner. Parfois cette question entraîne des débats houleux : comme lors de fêtes où les coordinateurs tentaient de décourager les résidents de monter dans leur chambre avec leurs assiettes pour « forcer » tout le monde à manger ensemble… cela montre bien la difficulté « d’organiser » le vivre-ensemble (qui n’est pas spontané dans les faits comme il devrait l’être dans l’idéal), surtout à l’échelle de plusieurs centaines de personnes !

 

DSC02152.JPG

La salle à manger du City Plaza à l’heure du repas

La question de l’autogestion est particulièrement cruciale dans des squats « de réfugiés », dans la mesure où la plupart des habitants ne sont pas des militants politiques : ils sont un échantillon très divers de la société à laquelle ils appartiennent dans leurs différents pays d’origine où, comme en Europe, l’autogestion est un modèle très peu développé. Le squat, pour beaucoup d’entre eux, ne relève pas d’un choix positif de vie en collectivité ; il est une solution subie face à l’insalubrité des camps et l’impossibilité de dormir dans la rue. Cela fait une différence fondamentale avec tous les modèles « habituels » de squats où se trouvent des militants convaincus : les collectifs athéniens sont conscients de cette difficulté, avec laquelle ils essayent intelligemment de composer : pas question de faire de ces lieux la simple transposition d’un projet politique anarchiste dans une situation de crise migratoire !
Un des dispositifs développés par le City Plaza pour pallier les problèmes de manque d’habitude ou de volonté des habitants, est le rôle central de l’équipe de coordination – un choix, qui fait, entre autres, l’objet de critiques de la part d’autres squats et de certain.es résident.es. C’est peut-être aussi ce qui empêche ce squat de parvenir complètement à dépasser la différence entre volontaires et réfugié.es (les volontaires pouvant très facilement bénéficier d’une place dans les quelques chambres qui leur sont réservées, et certaines tâches ne sont pas autorisées aux résident.e.s migrant.es, comme le bar ou la sécurité. De plus, les réunions de coordination réservées aux volontaires donnent moins d’importance aux assemblées générales hebdomadaires.)

16807489_1685900478368955_146915203910391349_n.jpg
Lors d’une assemblée de résident.es dans la salle principale. (Source : City Plaza)

Ce choix peut cependant se justifier de fait par le bon fonctionnement de l’organisation de la vie collective au City Plaza. L’autogestion (définie par Nassim, un des coordinateurs, comme : « Transferring the responsibility of one’s life to himself ») est un idéal, mais dans sa forme parfaite (participation égalitaire aux prises de décision de la part de tous les résident.es), elle n’est pas « en haut de la liste des priorités » : « Here at the City Plaza we deal with the refugee issue. The self-organisation only serves as a tool. » Ce compromis par rapport au modèle idéal d’autogestion et d’horizontalité a pour but d’offrir une réponse plus adaptée aux besoins des résidents.e.: meilleures conditions de vie, efficacité du fonctionnement, sécurité des habitant.e.s. Chercher ainsi à adapter le « modèle » du  squat, c’est prendre en compte la diversité de ses résident.es et appréhender une « réalité-en-train-de-se-faire » : on arrondit ses angles, pour lui donner une forme inédite, entre l’idéal politique et la réalité du terrain. Cette capacité d’adaptation demande d’être très attentif à la communauté et aux besoins qu’elle exprime, et elle est un apprentissage politique en elle-même. Outre les grands principes décidés en amont (comme le fait de ne jamais exercer de distinction entre migrant et réfugié, ou comme le principe participatif), une grande partie des règles sont décidées de manière empirique au terme d’une expérience concrète, ce qui laisse la place à la singularité des personnes qui font le lieu, notamment lors des assemblées générales – même si, comme dans tous les squats, la participation des résident.e.s n’est pas toujours forte et qu’elles sont parfois plus l’occasion de partage d’information que de réelle prise de décision.

Un espace confortable, familier, que l’on peut s’approprier

En rentrant pour la première fois dans ce lieu extraordinaire, nous avons été impressionnées par le décalage entre celui-ci et les idées reçues sur les squats : à dire vrai, seuls de tous petits détails trahissent la différence entre l’usage actuel du City Plaza et son rôle précédent d’hôtel. L’électricité, le chauffage, les draps propres, les douches chaudes, offrent un confort matériel que nulle part ailleurs nous n’avons vu en matière de logement pour les réfugié.es, sans parler des trois repas chauds par jour. Une permanence médicale assurée deux fois par semaine, ainsi que des activités sont assurées par différents volontaires (activités pour enfants, workshops divers, cours d’anglais, de grec et d’allemand…), participent à l’amélioration générale des conditions de vie pour les résident.es, qui expriment quasi-unanimement leur reconnaissance envers le lieu et leur satisfaction d’y vivre, par comparaison avec tous les lieux d’accueil qu’ils ont connu avant. « Here we have food 3 times a day, and good food too”, raconte Rahin. “In the camps we were given a piece of cake and a cup of juice twice a day. If we were really lucky we’d get plain rice and 4 pieces of potato (laughs as he remembers) ! (…) Just having a room and shelter from the weather makes a huge difference to day to day life. In the camps when it rained the tents filled with water. It was impossible to sleep or rest when the weather was bad. Also, at City Plaza we finally have basic things like toilets and showers.”

DSC02156

La réception de l’hôtel, décorée par les résident.es pour Noël

Les pièces communes servent de lieux de vie collective et le système de roulement de ménage participe à la tenue du lieu. Pour beaucoup, le bar (où l’on sert des thés, jus d’orange et cafés frappés, l’alcool étant prohibé pour des raisons de sécurité) est un endroit incontournable. Une partie des résidents se l’est approprié, espace de rencontre par excellence, comme un salon au sein d’une grande maison, où l’on s’assoit pour jouer aux échecs, fumer une cigarette, ou papoter. D’autres habitants lui préfèrent d’autres espaces collectifs (les salles de jeu pour les enfants, le women’s space pour les femmes) ou l’intimité de leurs chambres pour rester en famille. En effet, son ancienne fonction d’hôtel fait du bâtiment un lieu idéal pour offrir aux résidents à la fois des lieux de vie commune et l’intimité d’une chambre pour chaque famille (un droit fondamental généralement dédaigné aux réfugié.es, ou impossible à réaliser dans d’autres squats où les pièces, anciennes salles de classe ou de réunion, sont plus grandes et accueillent donc plusieurs familles). Amani souligne ce caractère comme un des plus importants de la vie au City Plaza : « Here my family and I can live independently. Having our own room makes such a difference to our day to day life. Today my friends have come to visit us. It’s so lovely to be able to welcome guests into our own space. I love that we are able to have friends visit us at City Plaza, to drink tea together and share all that we have here.” Par ailleurs, chaque résident.e possède la clé de sa chambre, ce qui le rend seul responsable de son espace privé. Cet élément est fondamental pour instaurer un rapport de confiance : « I can sleep at night in our room knowing that we are all safe. », témoigne encore Amani, qui est mère de trois enfants. Tenter de créer des espaces de vie dignes garantissant intimité et sécurité, c’est encore se poser en contre-modèle face aux politiques de mise en camp et de mise à distance; c’est s’opposer en acte à la gestion bureaucratique et purement technique de la question migratoire en Europe, qui nie les droits les plus fondamentaux des migrants.

P1010402.JPG

Le bar du City Plaza, un des endroits les plus vivants de l’hôtel

Et la sécurité des habitant.es est bien une des questions les plus importantes pour les populations vulnérables que sont les réfugié.es, qui ont souvent du mal à faire valoir leurs droits – et d’autant plus cruciale que le quartier général de l’Aube dorée se situe à quelques minutes de l’hôtel seulement…. Elle est assurée par une rotation des volontaires et des membres du collectif à l’entrée, ainsi que par des rondes régulières. Elle est une priorité pour l’équipe de coordination du City Plaza qui ne cesse de réaffirmer l’importance des « security shifts », où par plages horaires de six heures, les équipes vérifient l’identité des personnes qui entrent afin de préserver les résidents d’éventuels dangers (règlements de compte, bagarres, mais surtout attaques fascistes). Les questions pratiques posées par cette tâche de la sécurité sont encore une fois nombreuses, puisque seuls les migrant.e.s possèdent une carte qu’ils sont obligés de montrer à l’entrée, même si vite, tout le monde se connaît, tandis que les volontaires, résidant dans l’hôtel ou non, les sympathisants grecs, n’ont trop souvent rien à prouver pour passer la sécurité, ce qui produit un résulte un étrange et inconfortable contrôle au faciès.

P1020048

Un repas partagé avec Alla et Shorook dans l’intimité de leur chambre

Quoi qu’il en soit, sécurité et intimité revêtent une importance cruciale pour toutes celles et ceux qui ont vécu des expériences douloureuses ou traumatiques. Ce qui se joue ici, par la combinaison et l’imbrication de ces espaces à la fois privés et intimes, publics et communs, c’est la possibilité se sentir légitime partout, de ne plus se considérer et être considéré comme indésirable, ne plus être assigné aux marges urbaines, relégué dans des espaces invisibilisés. Avoir sa propre chambre, un lieu à soi, permet aussi de se réapproprier sa propre image, d’avoir un endroit intime où recevoir ses amis ou sa famille, et retrouver un « droit à l’hospitalité », nié la plupart du temps dans les camps ou autres centres d’accueil. Ainsi, durant notre séjour, nous avons été invitées chez Alla et Shorook, deux femmes d’une trentaine d’années : pour nous, elles cuisinent quelques délices de chez elles, se mettent à danser avec une liberté émouvante, nous racontent des anecdotes, nous montrent des photos.
Nous avons aussi expérimenté cette dimension avec l’ouverture du « women’s space » à laquelle nous avons participé, et qui a permis d’offrir un espace commun réservé aux femmes. Déjà cet été, des volontaires avaient pris cette initiative en organisant des cours de yoga sur le toit de l’immeuble, ainsi que diverses activités pour les femmes. Cet espace appartient aux femmes, qui peuvent décider elles-mêmes de ce qu’elles ont envie d’y faire et de ce qu’elles veulent y organiser. Cela commence simplement avec du temps passé ensemble, à s’asseoir sur les tendres couvertures en buvant du thé et en apprenant à se connaitre. Ces initiatives (heureusement très développées dans les camps comme dans les squats) sont primordiales pour les femmes, qui fréquentent bien moins facilement des espaces publics occupés par les hommes. Peu à peu, quand la confiance se gagne, les envies se libèrent, comme la parole. Et si on organisait des cours de langue, des ateliers de maquillage, des massages, des films, des cours de yoga ou de gym… Comme une façon de se réapproprier ses propres envies, et surtout d’oser les partager et les réaliser. C’est aussi, pour certaines, une façon de faire un lien avec leur vie professionnelle d’avant l’exil. L’une d’entre elle tenait un salon de beauté, l’autre était couturière : deux activités qui peuvent facilement se mettre en place au sein de cet espace. Un lieu de socialisation dont l’objectif principal est la prise et le gain de confiance, l’ouverture aux autres femmes et aux autres nationalités, et la prise de conscience de son pouvoir d’agir et de faire.

DSC02254

Le women’s space à son ouverture, en janvier 2017 : une chambre de l’hôtel dévolue aux femmes et à leurs envies

De l’expérience locale au projet politique

Si les témoignages de certain.es habitant.es du City Plaza peuvent tendre à désigner celui-ci comme le « squat idéal », des questions se posent quant à l’unicité d’une telle expérience et son caractère nécessairement sélectif. Les nouveaux arrivants, actuellement, se voient tristement redirigés vers la liste d’attente de 700 personnes qui attendent qu’une chambre s’y libère. Mais ce choix de ne pas laisser entrer plus de personnes que l’hôtel n’offre de place relève aussi d’une prise de position militante. En effet, le collectif initiateur ne prétend pas apporter une solution de logement aux 25 000 réfugié.es qui se trouvent à Athènes, et son projet, bien que centré sur la solidarité, n’est pas un projet humanitaire. A la fois dans l’intérêt des résident.es, et parce que ce squat se veut proposer comme un modèle, il faut que les conditions de vie y soient les meilleures possibles pour qu’il puisse être cité en exemple quand il s’agira de contester la « solution des camps ». « Nous pourrions laisser des personnes dormir dans l’entrée, dans les couloirs, dans les toilettes ; mais ce serait le chaos, ce serait sale, comme dans les camps, et alors le projet n’aurait plus d’intérêt », explique Nassim, de l’équipe de coordination : en faisant le choix difficile de refuser l’entrée à de nombreuses personnes afin de ne pas entasser les résidents, le City Plaza refuse de se transformer en camp urbain. S’élevant également contre une sorte d’humanitaire de masse où la quantité prévaut sur la qualité, ainsi que nous l’avons personnellement expérimenté dans différents camps en Europe (repas aux portions très insuffisantes, personnes parquées par dizaines dans des salles uniques…), l’hôtel  veut offrir à ses résident.es une décence dans l’accueil et les conditions de vie, afin de respecter la dignité des personnes – un choix qui a un caractère politique.  « We are not the people giving food in the streets, and we are not the people calmly sitting around a table thinking for solutions. We want to prove that one can be on the field with the people, and active politically».

DSC02182.JPG

Murs de la salle à manger : affiches, slogans, dessins, photos

La circulation dans l’hôtel de très nombreux « solidaires internationaux » et la grande (trop grande?) médiatisation du lieu s’expliquent par le désir de diffuser à l’étranger le modèle du City Plaza et le témoignage essentiel qu’il entend apporter par la volonté d’être à la fois « une alternative aux camps et un contre-modèle ». Les « volontaires » ne sont pas perçus comme des bénévoles, mais des sympathisants étrangers qui viennent donner un coup de main, observer le fonctionnement du lieu de l’intérieur, pour ensuite rentrer dans leur pays et témoigner, éventuellement participer à l’ouverture de lieux du même genre.  Le collectif initiateur souligne ainsi avec justesse que « Maybe tomorrow we will be evicted. But there is one thing that will remain : the network of european solidarity ». Ce network of polifical support, c’est l’accueil des visiteurs et les campagnes médiatiques qui permettent de le constituer ; il est aux yeux des initiateurs, presque plus essentiel que le projet du City Plaza ici et maintenant : car « the idea of the City Plaza will remain even if it closes.»

Imaginer, espérer, construire

Que retenir de notre expérience à Athènes ? Une leçon d’imagination : être capable de penser en-dehors des schémas habituels et se donner les moyens, ensemble, de construire d’autres lieux, d’autres liens. Comprendre que ce n’est pas parce qu’un modèle, celui du camp, est le seul appliqué par les institutions qu’on ne peut pas en inventer d’autres ; qu’il n’a rien d’une solution évidente, mais qu’il est au contraire un choix politique impliquant un regard porté sur les migrants (comme des individus à exclure), mieux, des alternatives à ce modèle existent, qu’elles vivent et fonctionnent, et qu’elles gagnent à être connues, répandues, reproduites.

« We live together we fight together ». Ensemble, vivre et lutter : pour nous, comme pour beaucoup d’habitant.es du City Plaza, cette expérience est une leçon d’espoir, car elle est la preuve vivante de l’existence d’une solidarité en acte. Nous avons connu différents modèles d’aide humanitaire, Adèle dans le camp de Cherso au Nord de la Grèce, Sophie et Sarah dans tous types d’initiatives en Europe – camps officiels ou informels, aide d’urgence, community centers – et quasiment nulle part ailleurs n’avons expérimenté des rapports solidaires qui parviennent réellement à dépasser la hiérarchie aidant/aidé, une organisation collective qui responsabilise tous les individus, et tout simplement des conditions de vie aussi favorables pour les réfugié.es. L’espoir que le fonctionnement du squat inspire est plus grand encore : il donne confiance en la capacité des humains à s’entraider, à vivre ensemble, à se réunir d’eux-mêmes sans aide de l’Etat et à bâtir des modèles de société viables et durables. Ainsi que l’explique Mohammed, un habitant du City Plaza : “When you have solidarity, you have strength. When solidarity exists, we are winning.”

Gagner contre quoi ? Le modèle du camp appliqué systématiquement s’inscrit dans une démarche générale de rejet de l’étranger, de la différence qui est toujours perçue comme discriminante plutôt que pensée en termes de richesses – il révèle d’une logique xénophobe d’homogénéisation des populations (ne pas penser au mélange ni à la mixité de nos lieux de vie mais chercher systématiquement à contrôler, exclure et éloigner) qui relève véritablement du fascisme et du racisme. Travailler sur l’accueil et l’hospitalité plutôt que sur l’exclusion, même pour des personnes qui n’ont vocation à rester en Grèce que de manière temporaire, permet de travailler à l’intégration, la vie collective et l’égalité. Au City Plaza se tissent des réseaux de solidarité internationale, entre tous les voyageurs, les migrant.es de différents pays, ceux qui arrivent, repartent, ceux qui attendent et qui restent, et qui ont pour but de créer des communautés au-delà des frontières, ainsi que de répandre cet esprit de solidarité. L’expérience locale rejoint ainsi le combat plus grand qui reste au cœur du principe des squats de migrant.e.s : l’ouverture des frontières, la liberté de circulation et l’accueil des réfugié.es à l’échelle internationale.

pic.jpg

Les mots et voeux des résident.es pour la nouvelle année

Sarah, Adèle et Sophie

 

La Bulgarie au front de l’Europe meurtrière

C’est quand nous étions en Serbie, en novembre dernier, que nous avons décidé de modifier notre route pour passer par la Bulgarie : cette idée nous est venue suite aux réactions violentes que la simple prononciation de ce mot évoquait chez tous les migrants que nous avons rencontrés. A la White House à Belgrade, les jeunes Afghans et Pakistanais nous parlaient de leur passage par la Bulgarie avec ces quelques mots : « Bulgaria, no good… no good ! Walk, mountain, police, beat… Serbia more good Bulgaria » et une expression sur le visage qui traduisait clairement le traumatisme de leurs souvenirs. Quand nous étions face à eux dans le froid et la saleté, face aux conditions terribles dans lesquelles le gouvernement serbe les condamnait à vivre dans l’indifférence totale, il nous était difficile d’imaginer une expérience qui rende leur vie actuelle meilleure en comparaison. Que se passe-t-il donc de si terrible en Bulgarie que la simple évocation de ce nom éveille unanimement la terreur chez nos amis ?

Crédits : Pierre Marsault, Le Monde, 201506-1-frontiere_mrsat-35-1024.jpg

Le mur de la honte

« The border is the frontline of the security of our country. I am proud to defend it », proclame un officier de la police aux frontières bulgare dans un documentaire réalisé en 2012 par the Guardian ; joignant le geste à la parole, il regarde face à lui dans ses jumelles, tourné vers la Turquie, ce mur de fer qui s’élève dans la plaine, à quelques dizaines de mètres de lui. Cette « barrière de sécurité » ne « protège » pas seulement les citoyens bulgares : elle se trouve également sur la ligne de front Européenne, matérialisant une rupture politique et même militaire entre l’Europe et le reste du monde – l’ « Est », l’ « Orient » menaçant. La fierté des policiers et militaires bulgares qui en assurent le fonctionnement tient dans le fait qu’ils pensent ainsi assurer la mise à l’abri de tous les citoyens européens des ennemis potentiels, ou tout au moins des indésirables, qui voudraient traverser cette frontière.

Publiée par The migrant files, une étude a montré que les 28 membres actuels de l’Union Européenne ont dépensé depuis 2000 au moins 13 milliards d’euros dans des dispositifs visant à interdire aux demandeurs d’asile l’accès à leur territoire, ce qui se traduit par la financement de matériel de surveillance, allant de la simple caméra infra-rouge aux capteurs de sensibilité hautement sophistiqués qui distinguent les moindres gestes à 30km à la ronde, aux financements des retours des migrants. Sans compter la présence humaine de forces de l’ordre ainsi que celle des agents européens de Frontex (Agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes, dont les moyens financiers attribués par l’Union européenne ne vont que croissant depuis 2014), envoyés en première ligne du contrôle et qui sont les bras agissant des politiques des Etats européens. Tous ces financements visent à éloigner, refouler, contrôler, punir les étrangers et alimente un secteur de plus en plus lucratif, celui de la sécurité et de la surveillance.

La Bulgarie, considérée comme un des pays les plus pauvres de l’Union Européenne (dont elle fait partie depuis 2007 sans pour autant faire partie de l’espace Schengen de libre circulation des individus), alloue 20% du budget du ministère de l’Intérieur aux contrôles des frontières, ce qui s’est matériellement traduit par la construction d’un mur à la frontière bulgaro-turque. Sa construction, entièrement financé par la Bulgarie elle-même après le refus de l’Union européenne de participer,  a commencé en janvier 2014 sur une trentaine de kilomètres pour aujourd’hui s’étendre sur plus de 146 kilomètres (sur les 166 kilomètres de frontière). On considère qu’il a permis de diviser par sept le nombre d’arrivées de migrants. Cependant, malgré une apparente efficacité, le mur n’empêche pas les hommes et femmes de passer, au regard des presque 20 000 demandes d’asile enregistrées par la Bulgarie en 2016 et des très nombreux passages clandestins (dont les statistiques sont évidemment absentes car impossibles à réaliser – mais dont on peut avoir une vague idée si l’on regarde le nombre de réfugiés présents en Serbie voisine). Ainsi, malgré la menace qu’il représente et la dissuasion qu’il cherche à créer, le mur n’agit pas sur la détermination des personnes qui continuent d’essayer de franchir le mur et de s’y heurter. Ces murs qui se dressent n’empêcheront pas de passer ceux qui le désirent vraiment ; en revanche, ils les contraignent à prendre des routes toujours plus dangereuses où ils auront affaire aux réseaux locaux de mafias, aux violences et répressions policières, ainsi qu’aux conditions naturelles difficiles (reliefs montagneux, températures hivernales allant jusqu’à -15°). Depuis début janvier 2017, trois personnes ont déjà trouvé la mort suite à une exposition au froid alors qu’ils tentaient de passer la frontière. Notre ami Jawed à Belgrade nous a raconté comment, l’année dernière, à 15 ans, il avait essayé de passer cette frontière une première fois, et s’était fait prendre par la police qui lui a retiré tous ses vêtements et l’a condamné à repartir en Turquie, complètement nu dans le froid : son parcours montre bien que malgré ce traumatisme, la menace n’a pas eu d’effet sur sa volonté de retourner en Europe. Un an plus tard, il a retenté le passage par la Bulgarie, traversant les montagnes jusqu’à l’épuisement, sans jamais s’arrêter, terrifié à l’idée d’être de nouveau attrapé. L’histoire de Jawed trouve beaucoup d’échos dans les autres récits que nous avons entendus. D’autre part, le franchissement de la frontière rendu de plus en plus difficile engraisse les réseaux de passeurs qui depuis Istanbul, connaissent parfaitement les routes à emprunter et qui trouvent leur compte dans ces politiques répressives. C’est aussi la corruption qui s’effectue au niveau micro-local, c’est-à-dire à l’échelle de la frontière elle-même quand les officers borders – quand il ne s’agit pas de réseaux mafieux à part entière – laissent passer les clandestins contre un peu d’argent dont ils ont eux-aussi besoin pour nourrir leurs enfants et payer leur loyer, dans un contexte économique évidemment difficile.

 

Ce mur est aussi le reflet de l’externalisation des frontières de l’Union européenne aux pays se situant aux premières lignes des arrivées des migrants : puisque la Bulgarie est géographiquement le premier pays de l’Union européenne à être traversé par les migrants, elle devient un rempart et doit ainsi s’occuper elle-même de l’arrivée et de la gestion de ces populations. Alors qu’elle a demandé une aide de plusieurs millions d’euros à l’UE, cette dernière a décrété que la Bulgarie n’était pas dans une situation d’urgence et qu’elle ne méritait pas, comme la Grèce par exemple, que des fonds lui soient attribués. Or, la situation est la même qu’en Grèce ou qu’en Italie, puisque ce sont tous des pays en zone de contact avec d’autres pays n’appartenant pas à l’UE et qu’ils sont, par définition, les premiers pays sur la route des migrants à en faire partie et où s’applique donc le règlement Dublin III. C’est à eux qu’incombent la charge de « s’occuper » de ces migrants, en prévoyant des lieux d’accueil, en déployant un arsenal juridique et administratif pour régulariser les situations, et en renforçant tous les systèmes de contrôles pour cesser ces arrivées. Car, la Bulgarie poursuit le but avoué de vouloir faire partie de l’espace Schengen – pour qu’elle puisse jouir de conditions économiques plus favorables et pour que ses citoyens puissent librement circuler au sein de cet espace – et pour cela, elle doit montrer à son maître européen qu’elle est une bonne élève, capable de maitriser ses frontières et de contrôler les entrées sur son territoire. Dès lors, un partage des responsabilités entre l’Europe et la Bulgarie s’effectue, la première profitant largement des efforts réalisés par la seconde pour protéger son territoire. En construisant ce mur, la Bulgarie a matérialisé dans l’espace la frontière européenne, son caractère féroce et infranchissable, et l’Union Européenne compte bien sur elle pour dissuader les migrants venus du reste du monde de rejoindre les autres pays plus occidentaux.

DSC02824.JPG

DSC02823.JPG

Sophie Clair, 2017

Le piège à migrants, une tradition européenne

En arrivant en Bulgarie, une de nos premières questions a été : pourquoi la Bulgarie s’obstine-t-elle à arrêter les gens, et à les enfermer dans des camps ? En effet, pourquoi garder les migrants sur son territoire, plutôt que de fermer les yeux et de laisser passer ceux qu’elle juge indésirables ?

Désormais on attrape peu de gens aux frontières, plutôt à l’intérieur du pays. Ainsi, la Bulgarie, considérée pour beaucoup comme un pays de transit, devient-elle un pays-piège où l’on reste bloqué des mois entiers. Le règlement Dublin, qui cherche à empêcher les migrants, depuis les pays aux extrémités de l’UE, de gagner le reste de l’Europe, exige de la Bulgarie qu’elle arrête tous les migrants qu’elle trouve sur son territoire et qu’elle les oblige à s’enregistrer, puis à demander l’asile, car elle est le premier pays de l’Union Européenne dans lequel ils sont entrés. Comme la quasi-totalité des migrants ne désirent pas s’installer en Bulgarie mais simplement passer par ce pays pour rejoindre l’Europe occidentale, ils doivent traverser le territoire en secret (par des routes diverses conseillées par les passeurs, ou à pied par la montagne) en évitant à tout prix de se faire prendre : dès qu’ils sont attrapés par la police, leur voyage prend fin immédiatement et ils se retrouvent « piégés ».

A partir du moment où les migrants sont arrêtés, les autorités exercent sur eux un contrôle absolu, qui se matérialise géographiquement par des trajectoires organisées par la loi et imposées par la force policière, d’un centre à un autre, d’un camp à un autre. Ainsi, en tant que clandestin qui a traversé illégalement une frontière fermée et a refusé de s’enregistrer volontairement dans le pays ainsi que le règlement Dublin le stipule, les personnes sont tout d’abord enfermées dans des camps de détentions (camps-prisons, d’où elles ont interdiction de sortir, et même depuis récemment dans la cour du bâtiment) où l’on examine leur situation. On leur impose alors de demander l’asile : s’ils acceptent, ils sont redirigés vers les centres d’accueil (accomodation centers) les plus proches du centre de détention.

DSC02363.JPG

Accomodation center de Vrezhdebna, en périphérie de Sofia

S’ils refusent, ils doivent alors payer leur peine, c’est-à-dire être emprisonnés pendant un an et demi pour traversée illégale de frontière, un acte qui est considéré comme criminel.

Face à ce choix qui n’en n’est pas un, la plupart des gens entame une demande d’asile qu’ils ne désirent pas – mais qui leur permettra, s’ils obtiennent le statut de réfugié, de voyager pendant six mois dans l’Union européenne (donc, sitôt le statut reçu, ces personnes prendront le premier train pour l’Allemagne ou autre). Pendant toute cette période d’attente, les conditions de vie dans les accomodations centers sont censées être bonnes. Il suffit pourtant de voir les images d’Harmanli quand le camp a ouvert en 2013 pour se rendre compte que la réalité est toute autre. C’est Ivan, journaliste bulgare pour un journal local, qui collectionne les pièces de monnaie anciennes autant que les images d’archives du camp d’Harmanli, qui déroule pour nous l’histoire entière du camp quand nous le rencontrons dans son bureau : les premières tentes ont laissé place à des containers surchargés qui contraignaient les gens à squatter les bâtiments abandonnés autour, vivant dans des conditions déplorables, sans même qu’on leur accorde des distributions de nourriture.

660x3905357a23f160389e3f154f8ed3bbc68d3b9ba655e.jpg

Le camp d’Harmanli en 2013. Source : Yourmiddleeast

La situation s’est améliorée aujourd’hui du point de vue du confort matériel : électricité, chauffage, repas assurés pendant la journée, distributions de vêtements ponctuelles. Pourtant, ces améliorations notables ne doivent pas masquer le manque cruel de structures éducatives au sein du camp d’Harmanli qui accueille près de 3000 personnes dont plus de la moitié sont des enfants : aucune école officielle n’a été mise en place, aucun cours de langue n’est proposé pour les adultes. C’est donc du côté de l’associatif que la réponse se trouve et se construit : des équipes de volontaires ont fondé des écoles informelles pour les enfants où ils organisent cours et activités, sans pouvoir toutefois tous les accueillir.

P1020318.JPG

 

Au camp d’Harmanli en janvier 2017

Dans le centre d’accueil de Voenna Rampa, dans une zone industrielle de Sofia, les problèmes de gestion des déchets et d’entretien laissent un bâtiment aux conditions de vie très insalubres, avec des couloirs entiers sans électricité, des fenêtres manquantes qui laissent passer le froid, des trous dans les murs, des portes défoncées, pas de douche, des flaques d’eau stagnantes recouvrant le sol, de la boue partout… Malgré notre expérience des camps de réfugiés en Europe, nous avons été personnellement choquées par ce spectacle : jamais nous n’avions vu de telles conditions dans une structure encadrée par l’Etat – l’endroit évoque beaucoup plus les squats occupés sans contrôle que les habitants ne parviennent pas à tenir propre. Outre les évidents problèmes de gestion à l’échelle du camp, ces conditions de vies inhumaines révèlent le manque de soutien de l’Etat, tant et si bien que certains habitants de ces centres en viennent, à se dire qu’il s’agit d’une stratégie pour les faire « craquer et demander un retour volontaire, au bout de mois et de mois d’attente indéfinie dans des conditions insupportables » (propos recueillis chez différents habitants de Voenna Rampa). Et cette stratégie reflète une politique du pire qui consiste à faire comprendre aux réfugiés par la pire des manières possibles qu’ils sont indésirables ici, et qu’ils feraient mieux de repartir chez eux.

DSC02353.JPG

DSC02349.JPG

DSC02348.JPG

Dans un des bâtiments du centre d’accueil de Voenna Rampa

Quand les demandeurs d’asile, au terme d’une attente censée durer environs trois mois, obtiennent leur statut de réfugié, 50% restent en Bulgarie où ils ne bénéficient d’aucune aide de l’Etat pour s’intégrer (ce sont les ONG qui les aident à trouver du logement/du travail, devant fournir un travail considérable de coordination pour assurer de l’aide à tous les demandeurs d’asile du pays). L’autre moitié saisit l’opportunité pour partir en avion ou en train, légalement, vers le reste de l’Europe, où ils déchireront leurs papiers bulgares et demanderont de nouveau l’asile. Mais c’est sans compter les déportations liées aux dublinages qui créent des mouvements de retour vers la Bulgarie. Celle-ci exécute les ordres de Bruxelles avec zèle. Son objectif, entre autres, est de plaire à l’Union Européenne afin d’entrer dans l’espace Schengen. Mais des questions urgentes se posent : que va-t-il se passer quand tous ceux qui l’ont quittée se verront déporter en Bulgarie à cause des empreintes qu’ils y auront laissées? Aura-t-elle les moyens d’accueillir réellement toutes les personnes qu’elle a enregistrées ?

Sahil, après avoir passé un an en Autriche à travailler comme traducteur, à s’intégrer, se faire des amis, a été ainsi déporté du jour au lendemain en Bulgarie où il avait été forcé de laisser ses empreintes. Cinq agents de police venus le chercher chez lui ne lui ont pas laissé le choix, même pas de dire adieu à la vie qu’il avait construite là-bas : aujourd’hui, bloqué au camp de Voenna Rampa où les conditions de vie sont extrêmement difficiles, il attend des nouvelles de sa demande d’asile en Bulgarie, tout en sachant qu’il n’a aucune chance de l’obtenir, car les Afghans sont très rares à se voir octroyer le statut de réfugié. Devant lui, la seule porte ouverte par l’Etat bulgare et par l’Union Européenne, est celui de l’ironiquement dénommé « retour volontaire » en Afghanistan, où sa vie est en péril car il a été traducteur pour l’armée américaine.

En effet, la question la plus brûlante est la suivante : qu’arrive-t-il aux déboutés de l’asile (c’est-à-dire, dans les faits, tous les Afghans et Pakistanais ; c’est-à-dire la grande majorité des migrants qui viennent actuellement en Bulgarie !) ? Ou bien ceux-ci sont enfermés à vie dans les centres de détention, condamnés à la prison à perpétuité, ou bien ils sont déportés dans leur pays sous le masque du « retour volontaire ». Ils seraient plus de 300 à avoir été déportés vers l’Afghanistan depuis la Bulgarie, un des premiers pays à organiser de tels retours avec l’Allemagne et la France (entre autres). On constate de surcroît des cas de déportations illégales vers la Turquie en complicité avec la police turque – quoiqu’elles soient évidemment décidées à un niveau supérieur. La coordination entre les trois zones frontalières (Bulgarie, Turquie, Grèce) permet de gagner en efficacité et de repérer, grâce à des capteurs de sensibilité, la moindre présence humaine, à près de 30 kilomètres à la ronde. Les Afghans et Iraniens que nous avons rencontrés sont conscients d’être pris au piège. Ils cherchent à tout prix une solution pour s’évader et tenter la traversée illégale, terrorisés à l’idée d’être bientôt déportés dans leur pays d’origine d’où ils fuient des persécutions terroristes, mafieuses ou étatiques.

Le but de ce voyage sans fin d’institutions en institutions, de prisons en camps et de retours forcés en arrière, est évidemment une stratégie politique qui vise à décourager les migrants de venir en Europe – comme si le mur à la frontière n’avait pas été lui-même matériellement dissuasif, cette trajectoire juridique infernale se charge de faire à son tour comprendre aux migrants qu’ils n’ont aucune chance d’atteindre l’Europe dont ils rêvent, où ils sont tous sauf les bienvenus.

DSC02825.JPG

La transformation de la Bulgarie d’un pays de transit en un pays d’accueil malgré lui, Sophie Clair (2017)

Une hostilité générale, exacerbée à l’échelle locale

L’hostilité aux migrants, malheureusement, ne prend pas seulement forme dans les mécanismes juridiques censés les encadrer. Elle a un ancrage local concret, et se retrouve de manière très véhémente dans les discours de la majorité des citoyens bulgares. En effet, depuis l’année dernière, dans un contexte d’élections présidentielles en Bulgarie, les élus à différentes échelles ont repris à leur compte la question des migrants en propageant un discours nationaliste et xénophobe. Celui-ci est basé sur l’idée selon laquelle la Bulgarie faisant face à de nombreuses difficultés économiques, il faut d’abord s’occuper de « nos pauvres » et de nos problèmes plutôt que des étrangers. Cet argument s’appuie sur des réalités locales très dures et indéniables : lorsque par exemple, les employés du camp d’Harmanli profitent d’une distribution de vêtements chauds (organisés par l’UNICEF et destinés aux enfants réfugiés) pour en dérober quelques uns à notre insu. Quand la responsable de l’UNICEF, désarçonnée, les a pris sur le fait, les employés se sont excusés en expliquant : « Nous aussi, nos enfants, ils ont besoin de vêtements ». Cette scène provoque à la fois colère et peine : comment peut-on accepter que ce soit sur ces petites gens que repose le poids de politiques européennes décentralisées, déléguées, qui ont des conséquences directes sur des territoires locaux? Les difficultés de la vie en Bulgarie sont vivaces, que l’on soit migrant, Rom, et même Bulgare donc. Mais, comme le souligne Ivan, l’installation du camp d’Harmanli a permis la création de près de 150 emplois pour les habitants locaux ; emplois que l’on ne saurait refuser, quand bien-même ils demandent de travailler avec « ces autres ». C’est aussi, d’une certaine façon, une forme de cohabitation forcée où Syriens et Afghans côtoient Bulgares, le camp devenant alors l’espace d’une rencontre où deux mondes s’affrontent en jouant dans la même cour : celle de la vulnérabilité et de l’abandon par les dirigeants du monde. Cependant, le discours qui instrumentalise cette pauvreté à grand cris de « Bulgarians first » ignore le fait que la quasi-totalité des migrants en Bulgarie n’ont qu’un désir, la quitter… Il s’appuie sur un racisme qui auparavant en Bulgarie visait avant tout les communautés roms, dont l’intégration est un échec depuis des décennies ; une islamophobie existante mais relativement calme, avec la présence d’une grande minorité turque sur le territoire, et une peur du terrorisme.

deu

Manifestation nationaliste en 2016, source : dailynews

Ce discours, relayé massivement par les médias de façon continue depuis un an et demi, a atteint la population locale avec une efficacité terrifiante. De nombreux acteurs associatifs nous ont fait part de leur effarement devant le récent succès rencontré par les idées nationalistes : « Il y a un an et demi, ce n’était pas comme ça. Il n’y avait pas tant de racisme, il y avait même certains citoyens qui étaient solidaires, prêts à aider. Maintenant, on ne peut même pas y penser ! ». En effet, en un an et demi sur l’intégralité du territoire se sont multipliées les manifestations anti-migrants, accompagnant la montée dans les scrutins locaux des partis nationalistes… Cela va d’une simple logique Not-in-my-Backyard, par exemple à Harmanli où un cycle de manifestations en 2014-2015 a accompagné la construction du nouveau centre d’accueil, à des discours beaucoup plus violents au contenu racialisant : ainsi, des vidéos de micro-trottoirs donnent la parole à des habitants locaux qui craignent très sérieusement des infections liées à la présence des migrants dans leur ville, autant que des attaques terroristes, avec des justifications telles que « c’est dans leur culture, ils ne sentent pas bons »… et qui n’ont pas peur de manifester sous de tels slogans. Ces inepties sont fièrement et publiquement déclamées, par des politiques locaux et nationaux venus en soutien aux manifestations anti-migrants autant que par des enfants, des parents, et des groupes d’extrême-droite tel que Атака (en anglais : Attack), parti ultra-nationaliste, xénophobe, islamophobe, raciste, anti-Roms, antisémite (…). A ce propos, les murs de la capitale bulgare sont sensiblement différents de ceux d’Athènes : les signes anarchistes et les slogans anticapitalistes grecs ont laissé place à des légions de croix gammées et aux « White Power », s’exposant sans gêne sur les murs de la ville, sans que cela ne fasse sourciller quiconque…

16780159_10210196199515081_765319726_n.jpg

Ce discours de haine affecte également beaucoup l’action des ONG et de leurs bénévoles et travailleurs sociaux. Kiara, bénévole à Caritas, nous explique ainsi qu’elle a dû cacher à ses parents pendant un certain temps qu’elle occupait trois après-midi par semaine à donner des cours d’anglais aux réfugiés. Ses parents sont aujourd’hui au courant, son père l’emmène même en voiture au centre de détention de Busmantsi où elle travaille, mais une bonne partie de sa famille continue d’ignorer ses activités, ainsi que de ses amis. « Ils ne peuvent pas comprendre », dit-elle en haussant les épaules, comme déjà lasse et habituée à l’idée. La gentillesse et l’accueil qu’elle nous a témoignés nous ont donné à penser qu’elle était sans doute heureuse de pouvoir partager avec nous ce sujet qui lui tient visiblement à cœur, alors qu’elle ne le peut pas au quotidien, même avec ses proches. Au lycée, l’hostilité envers les étrangers est l’opinion commune ; même sa professeure d’histoire n’hésite pas à tenir des propos anti-migrants devant ses élèves. Pour une travailleuse sociale du Council for Refugee women, qui n’est pas de la même génération, les difficultés qu’elle rencontre vis-à-vis de son entourage sont les mêmes ; depuis un an, ses amis ne cessent de lui demander : « Pourquoi tu continues de faire ce travail ? Pourquoi est-ce que tu ne t’occupes pas des SDF de chez nous ? ». Ce contexte d’absence de soutien de l’opinion publique, des médias, de ses proches, ajoutée à celle du gouvernement, rend le travail des ONG, qui assurent seules l’aide à l’intégration des personnes ayant le statut de réfugié, épuisant et très difficile, quand il n’est pas simplement intenable.

Malheureusement, la haine ne se contente pas de s’incarner dans les mots. Les rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch, fin 2016, signalaient avec inquiétude les nombreux cas de violences policières ainsi que l’existence impunie de groupes nationalistes qui se sont donné pour objectif d’aider la police à attraper et enfermer les migrants qui se trouvent sur le territoire. Ceux-ci sont présents un peu partout en Bulgarie, en ville et dans les villages, et leur identité est diverse, si ce n’est qu’ils regroupent globalement des jeunes hommes sensibles à une fierté nationaliste et prêts à éliminer les migrants comme on éliminerait une menace. Cela donne lieu aux pratiques inhumaines de « chasse aux migrants ». Sur internet, des vidéos de « chasseurs de migrants » sont brandies comme de funestes trésors de chasse. Nous avons entendu le récit glaçant de ces événements pour la première fois à Belgrade, où de nombreux migrants témoignaient ainsi : « Bulgaria, no good, no good ! Bulgaria, police beat me. Take all money, all food, everything, and beat. » Beaucoup d’entre eux avaient dû y retenter leur chance à plusieurs reprises, après avoir été attrapés une première fois, dépouillés de tous leurs biens, souvent battus, et renvoyés en Turquie ou enfermé dans les centres dont ils ont fini par s’échapper. Dans leurs récits, la Bulgarie, c’est cette marche sans fin dans les montagnes, épuisante physiquement (ce qui explique que beaucoup d’hommes seuls choisissent cette route, et peu de familles), où l’on ne peut pas s’arrêter de marcher un seul instant, de peur d’être attrapé. C’est la peur au ventre, le froid glacial, le dénuement total. Il en est de même pour ceux qui sont actuellement en Bulgarie : à Voenna Rampa, nous rencontrons Souleymane, un garçon de 16 ans dont le visage est cerné de marques bleues. Nous songeons immédiatement à des violences policières qui dateraient de quand il a été attrapé ; quelle n’est pas notre surprise quand il nous explique que ces blessures datent de la veille, alors qu’il attendait le bus pour se rendre au centre-ville de Sofia ! Son ami nous raconte la scène en anglais : « J’ai essayé de demander de l’aide autour de nous, les gens détournaient le regard ; j’ai essayé d’aller voir la police, ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire. Personne ne nous aide parce qu’on ne parle pas bulgare » Autour de nous, tout un groupe de résidents de Voenna Rampa nous expliquent qu’ils n’osent plus aller à Sofia, parce qu’ils savent qu’un groupe d’hommes les attendent juste devant le camp, à l’arrêt de bus, pour les tabasser. Sahil nous explique ainsi que même si ce centre d’accueil est techniquement un camp ouvert, ils n’osent plus en sortir, parce qu’ils ne sentent pas en sécurité à l’extérieur. Ce témoignage illustre la diversité et la complexité des formes que peut prendre l’enfermement, qui n’est pas toujours déterminé par des règles juridiques ou des structures matérielles, mais peut s’incarner psychologiquement de manière très concrète, à travers des phénomènes comme la menace ou la peur.

ataka-bulgarie-extreme-droite_4529844.jpg

Rassemblement néonazi en 2013, source : l’Express

Comment de telles pratiques de violence peuvent-elles rester impunies ? Les victimes étant des populations elles-mêmes en situation d’illégalité et vulnérabilité extrême, elles sont dans l’incapacité de porter plainte, d’autant plus que dans de nombreux endroits leur maltraitance est réalisée en complicité silencieuse avec la police, quand ce n’est pas la police elle-même qui en est l’auteure. Le Bulgarian Helsinki Comittee a réussi, au terme de mois de travail, a obtenir la sentence d’un leader de ces groupes nationalistes qui avait pour habitude de ligoter des personnes et de les abandonner par terre au milieu de nulle part, les vouant dans le froid à une mort certaine ; mais les victoires juridiques sont rares, puisqu’aucune victime ne reste sur le territoire assez longtemps pour témoigner. Même si elles sont encore là, en ont-elles-même l’envie et l’énergie, ne sont-elles pas paralysées par la peur ? C’est tout le défaut de la justice pénale que cette question dramatique rend apparent.

Les moyens d’expression qu’il reste à tous ceux qui subissent quotidiennement ces violences sont les grèves de la faim et les manifestations à l’intérieur des camps. En novembre dernier, à Harmanli, des centaines de réfugiés ont affronté les autorités du camp pour réagir contre la fermeture du camp (qui leur interdit toute sortie, même en ville) justifiée par la peur d’une contamination de la population. On allume des feux, on érige des barricades, on lance des pierres pour protester. Et la seule réponse apportée à ce cri de rage : l’envoi de policiers supplémentaires venant de toute la Bulgarie pour assurer le retour à la tranquillité et la mise en garde à vue de près de 200 personnes accusées d’avoir participé à la manifestation et envoyées dans les centres de détention du pays en attendant leur prochaine déportation. Ces réactions indiquent bien que c’est par la forceque se résoud ces questions, aussi bien par celle des policiers que par celle de la justice bulgare qui semble plus efficace quand il s’agit d’indésirables, mais laisse à désirer quand il faut poursuivre des trafiquants d’êtes humains et autres mafieux. Comme s’il fallait ne surtout pas réflechir aux causes mais se contenter d’agir en surface, en apportant des réponses inadéquates. Préferer envoyer des forces supplémentaire de policiers plutôt que de tenter de dialoguer et d’améliorer un tant soit peu les conditions de vie en dit long sur la façon dont sont perçus les habitants du camp : une menace d’abord, une population dangereuse à contrôler et gérer, mais surtout pas des êtres humains – et tant pis pour leurs droits d’expression.

index

Manifestation des réfugiés à Harmnali réprimée dans la violence, novembre 2016, source : sakarnews

 

Quand la haine s’érige en système

Ces violences physiques, menaces et harcèlement psychologique, sont ainsi le lot quotidien des migrants qui vivent en Bulgarie, et elles sont la conséquence directe des discours de haine relayés par les médias et par les politiques à tous les échelons. L’exemple de la Bulgarie montre à  quel point il est facile pour les hommes politiques de s’emparer de ces questions pour justifier des mesures prises contre les droits de l’homme qui vont même jusqu’à reposer sur l’illégalité de pratiques qui bénéficient du silence complice des gouvernements.

La Bulgarie est un terrain privilégié pour constater comment un système global de répression se met en place, impliquant chacune des échelles et chacun des acteurs, du député européen à l’officier de police aux frontières, en passant par la professeure d’histoire à Sofia, et l’habitant d’Harmanli qui va manifester contre le centre d’accueil de sa ville. Les peurs locales recoupent les stratégies étatiques, pas seulement de la Bulgarie, mais de tous les pays européens, qui peuvent ainsi instrumentaliser les citoyens en vue d’un même but : empêcher l’arrivée sur le territoire de personnes jugées indésirables. On peut parler de système totalisant car il est constitué d’éléments matériels (dispositifs sécuritaires et humains), d’un arsenal juridique (mise en place du règlement Dublin) mais aussi d’éléments culturels (les représentations de l’altérité, la question de l’identité bulgare…) qui se retrouvent dans les discours et aboutissent à des actes de violence physique.

Et puisque le voyage que nous avons entrepris invite à la traversée et au décentrement, nous pensons qu’en tant que citoyennes françaises, jeunes européennes et habitantes du monde, il ne faut pas s’imaginer que la Bulgarie est un lieu lointain à l’autre extrémité de l’Europe sans lien aucun avec notre propre quotidien, mais que nous sommes au contraire directement concernés : car ce que l’Etat Bulgare accomplit à travers tous l’arsenal que nous avons décrit, c’est la volonté des Etats européens les plus puissants et les plus protégés, à commencer par la France, de ne jamais voir les exilés arriver chez eux. Et face à ça, les citoyen.nes solidaires se doivent de résister à toutes les échelles, en propageant des discours de paix et de lutte contre le fascisme, la xénophobie, le racisme, mais aussi en faisant l’effort de comprendre le fonctionnement du système – dont nous faisons tous et toutes parties, même à notre insu – et l’articulation entre les éléments pour mieux en dénoncer les conséquences humaines, et ainsi le détruire de l’intérieur.

On pourrait s’interroger longuement sur la haine érigée comme système de pensée et sur la diffusion d’idées xénophobes qui gagnent esprits et gestes et qui guette tous les pays les uns après les autres ; sur le mur comme écran où se projettent les fantasmes et les peurs de beaucoup (terrorisme, invasion, maladies, contacts quel qu’ils soient) et sur l’instrumentalisation politique que cela a demandé ; sur l’efficacité d’un tel dispositif et les conséquences tragiques que cela entraine sur les êtres humains concernés ; sur le fait que l’on préfère investir des milliards d’euros sur le refoulement des étrangers plutôt que de se concentrer et chercher des solutions pour accueillir dignement ; sur toutes les innovations technologiques et scientifiques en matière de nouveaux dispositifs hautement performants et sophistiqués quand ces derniers servent uniquement à repousser, humilier, déshumaniser et que l’on continue pourtant d’appeler « progrès ». En bref sur l’usage de l’intelligence humaine – quand celle-ci est finalement employée contre elle-même – et qui en dit long sur notre rapport à l’altérité et à l’humanité. Puisqu’en Bulgarie, et en Europe à travers elle, on préfère protéger ses frontières que protéger les exilé.es.

16790802_10210196208635309_501623139_n